Les dernières vacances (Roger Leenhardt, 1948)
Madame de... (Max Ophuls, 1953)

La période s'ouvre au lendemain de la seconde guerre mondiale et se clôt avec la fin de la quatrième république. La Libération ne produit toutefois pas de renouveau dans un cinéma qui reste confiné dans un réalisme poétique exsangue. La fin de la quatrième république, en 1958, coïncide avec la mort de Max Ophuls, cinéaste qui a su le mieux tirer parti du cinéma en studio. Avec sa mort c'est une période qui se clôt.

I- La fin du réalisme poétique

Il n'existe pas de génération d'après guerre. Le cinéma des années 50 est entièrement aux mains de réalisateurs des années 30 : Duvivier (né en 1896), Clair (1898), Autant-Lara (1901), Carné (1909) auxquels s'ajoutent seulement quelques "nouveaux" à peu près du même âge ayant accédé au long métrage "à la faveur" de la guerre : Bresson (1901), Becker (1906), Clouzot (1907), Allégret (1907). Seul René Clément (1913) signe son premier long métrage en 1946.

La permanence des hommes et des structures incite à une routine et n'attire pas les jeunes créateurs davantage séduits par les possibilités immédiates de renouvellement offertes par la littérature et le théâtre. Le barrage technico-professionnel fait le reste: ceux qui veulent crier leur révolte n'ont pas vingt ans à perdre en obscurs travaux d'assistanat.

Trois lignes de force définissaient le réalisme poétique de l'entre deux guerres: une dénonciation de l'ordre social en lui-même (Jacques Prévert a eu ici un rôle essentiel), une chronique de mœurs, satirique et désabusée, une percée lyrique dont l'origine pourrait remonter jusqu'à Rimbaud -"Nous ne sommes pas au monde"- mais qui était une façon de refuser la condition humaine, celle des intellectuels comme celle des prolétaires de toutes catégories. Le réalisme poétique oppose les sentiments humains et souvent la bonne volonté des hommes aux cruautés d'un inexorable destin.

Pour des raisons de censure, pendant l'occupation, le réalisme poétique vire au fantastique : L'Eternel Retour de Jean Delannoy (1943), Les visiteurs du soir de Marcel Carné (1942) qui tire jusqu'à épuisement les ressorts esthétiques du genre. Il intériorise les problèmes de son époque au lieu de les refléter. A l'abri des studios avec ses vedettes et ses décors artistiques, il crée des mythes à la place des personnages et transcende le réel pour en tirer des fables philosophiques. En plein tournage des Enfants du paradis (1945), dans la reconstitution fantasmatique du carnaval la guerre ramène sa triste réalité dans les équipes (Résistance, STO) et les ateliers (pénurie des matériaux les plus élémentaires) confrontés, autour du plateau de rêve, aux contingences d'un quotidien lourd de difficultés.

La libération ne provoque pas de retour au réalisme. Or le public souhaite sans doute plus ou moins inconsciemment une autre analyse psychologique et sociale que le classique recours à la fatalité, au destin, au rêve et à l'imaginaire. La Belle et la Bête de Jean Cocteau connaît le succès en 1946. Mais venant juste après l'émerveillement des Enfants du paradis, Les portes de la nuit, du même tandem Carné-Prévert causent, en 1946, une grosse déception.

 

II- Films de résistance et fictions de libération : le néoréalisme avorté.

La bataille du rail est, à l'origine, un court métrage tourné avec la participation directe de la SNCF et des cheminots par René Clément. Il en fait un long métrage documentaire style actualités reconstituées, hésitant entre la transparence néoréaliste (la fusillade des cheminots filmée avec une intense rigueur) et l'épopée eisensteinienne (le dernier déraillement du convoi militaire ponctué par le son de l'accordéon dégringolant le long du ballast).

A noter aussi "La Rose et le Réséda" (neuf minutes sur la résistance, illustrant le fameux poème d'Aragon, réalisé par André Michel), le poignant Le 6 juin à l'aube où Jean Grémillon, réalisateur, auteur du commentaire et de la musique, enregistre la chronique de deux mois de combats ayant ravagé sa Normandie natale et "Au cœur de l'orage" de Jean-Paul le Chanois racontant les difficultés matérielles et idéologiques de la résistance dans le Vercors. Le silence de la mer de Melville en 1947, montre le refus d'une jeune française et de son oncle de communiquer avec un officier allemand pourtant attaché à la culture française.

La censure interdit "La grande lutte des mineurs" de Louis Daquin sur les grèves de 1947 et Vivent les dockers de Robert Menegoz et Afrique 50 de René Vautier ainsi que plus tard Le rendez-vous des quais de Paul Carpita. Un homme marche dans la ville de Marcello Pagliero, assistant de Rossellini et acteur principal de Rome ville ouverte, est censuré en 1950 par la CGT. L'action se situe chez les dockers au milieu des ruines du Havre à peine déblayées et aurait pu constituer le premier film néoréaliste français. Seul "Le point du jour" du communiste orthodoxe Louis Daquin décrit avec bonheur en 1948 existence, travail et luttes des mineurs du Nord. Mais le public reste étranger à ce type de constat réaliste en milieu populaire.

Le public suit par contre les quelques films de fiction qui retracent certains faits de résistance. Jean Dréville reconstitue en 1947 "La bataille de l'eau lourde". Avec Boule de Suif, Christian-Jacque, en 1945, revient à l'occupation via Maupassant et la guerre de 1870. Les portes de la nuit de Marcel Carné en 1946 témoigne sur les débuts de l'après guerre avec ses souvenirs douloureux alors que trois ans plus tard, "Rendez-vous de juillet" de Jacques Becker montrent les espoirs de jeunes adolescents pendant l'été 1949. "Le retour à la vie", sketches de Cayatte, Clouzot, Dréville et Lampin raconte en 1949 la réinsertion des prisonniers. D'autres films ne sont que des récits d'aventures mises aux couleurs du temps ("Jericho": otages promis à exécution, "Les Clandestins": un résistant aime la fille d'un collaborateur, "Peloton d'exécution" : espionnage au sein de la gestapo). Fort démagogique et propre à donner bonne conscience à beaucoup, Le père tranquille, coréalisé par Noël-Noël et René Clément en 1946 montre un quinquagénaire pantouflard qui est en fait un chef des réseaux de résistance. Noël-Noël assume l'image de l'anti-héros franchouillard pour obtenir un accueil triomphant, la composition de l'artiste faisant, selon les mots de Raymond Chirat, "vibrer tous les bons français ou reconnus tels".

De proche en proche, le réalisme est totalement remplacé par les conventions du genre, comme dans le film de 1946 de René Clément, "Les maudits", où s'affrontent nazis et collaborateurs français dans un sous-marin allemand. En 1950 Nuit et Brouillard de Alain Resnais n'est vécu comme l'événement humain et cinématographique qu'il est que par son très petit nombre de spectateurs.

Il faudra attendre 1956 et Autant-Lara avec La traversée de Paris pour faire à nouveau grincer des dents et, beaucoup plus tard, "Les guichets du Louvre" de Michel Mitrani et Le chagrin et la pitié de Marcel Ophuls.

 

III- Du réalisme poétique à La qualité française.

Un cinéma de studio

Tous les grands films de la qualité française ont su trouver des sujets travaillant la notion même de studio. Ainsi l'art d'Ophuls est caractérisé par des circonvolutions de mouvements de caméra qui traduisent l'idée de prison dorée. Ancien décorateur, Autant-Lara conçoit dès l'écriture de Marguerite de la nuit (1955), un décor très stylisé aux nombreuses réminiscences expressionnistes. Pour French Cancan (1954) Renoir se méfie des décors de studio tendant à être moins poétiques et de plus en plus naturels, sans pour autant parvenir à la vérité. Il demande donc à Max Douy de forcer la couleur, de mettre des teintes violentes qui accrochent l'oeil afin que la peinture l'emporte sur l'architecture et que, vu le sujet populiste, l'esthétique se situe davantage du côté de l'impressionnisme pictural que du réalisme poétique cinématographique.

L'esthétique des studios marque tout le cinéma des années 50 car la nécessité du décor et d'une coupure radicale du monde quotidien entraîne rapidement le recours à une situation théâtrale : peu de personnages, lieux réduits et dialogues abondants. Cette esthétique est révélatrice de la dictature du chef opérateur dans les années 50 comme il y avait eu celle de l'ingénieur du son au début du parlant. La précision des effets de lumière ponctuelle (les ombres portées dans "Le corbeau" ) est impossible à obtenir hors du studio et elle a tendance à remplacer l'opération de mise en scène qui déjà, à la fin des années 30, s'était substituée au regard. Il y a donc régression d'une expression d'auteur à une production d'artisan en passant par un cinéma de metteur en place. Alexandre Trauner, décorateur notamment de Hôtel du Nord et des Enfants du paradis et Max Douy sont peut-être les vrais auteurs des films qu'ils mettent en place.

 

Un cinéma de vedettes et de scénaristes

La continuité par delà l'Occupation et la Libération est très nette au niveau des acteurs. Dès 1945 les films se montent à nouveau sur les nom de Jean Gabin, Charles Vanel, Michel Simon, Danielle Darieux ou Michèle Morgan. Certes Louis Jouvet meurt en 1951 et Françoise Rosay ne retrouve plus sa place des années 30, mais les révélations sont rares. Côté femmes, on ne peut guère retenir que Simone Signoret lancée en 1946 par son mari Yves Allègret dans le créneau "films d'auteurs" et, du côté plus populaire, Martine Carol, tout à coup célèbre en 1951 grâce à "Caroline chérie" (Richard Pottier).

En fait la seule découverte vraiment importante avant Brigitte Bardot en 1956 est Gérard Philipe, extrêmement populaire durant toute la décennie. Il est le héros dans Le diable au corps (1946) de Claude Autant-Lara, Fanfan la tulipe (1951) de Christian Jacque, Les Orgueilleux (1953) de Yves Allégret, Monsieur Ripois (1954) de René Clément ou Montparnasse 19 (1957) de Jacques Becker, avant de mourir en pleine gloire à 37 ans alors qu'il venait juste de tourner pour la première fois avec un réalisateur de la nouvelle génération (Les liaisons dangereuses, Roger Vadim, 1959). Le star-system à la française fonctionne donc comme dans le passé.

De même les couples auteur-réalisateur d'avant guerre se reconstituent ou d'autres se forment selon le même principe, Jean Aurenche et Pierre Bost jouant auprès de Autant-Lara le rôle de Jacques Prévert dix ans auparavant avec Carné. Mais si la qualité des deux réalisateurs sont effectivement équivalentes, la comparaison des auteurs n'est pas à l'avantage des duettistes. Aurenche et Bost ont adapté "Douce" de Michel Davet (Autant-Lara, 1943), La symphonie pastorale d'André Gide (J. Delannoy, 1946), Le diable au corps de Raymond Radiguet (C. Autant-Lara, 1946), "Un recteur de l'île de Sein" de Queffélec (Dieu a besoin des hommes, J. Delannoy, 1949), "les jeux inconnus" de François Boyer (Jeux interdits, R. Clément, 1951), Le blé en herbe de Colette (Autant-Lara, 1953). Vilipendés par François Truffaut dans son célèbre article "Une certaine tendance du cinéma français" paru dans Les cahiers du cinéma en janvier 1954, les scénaristes appliquent le principe de l'EQUIVALENCE consistant, pour être fidèle à l'esprit de l'œuvre d'origine, à inventer des scènes nouvelles remplaçant celles considérées comme incontournables. Cette manière d'imaginer ce que l'auteur aurait pu écrire, s'il avait fait un scénario au lieu d'un roman est évidemment discutable et André Bazin, louant au contraire la fidélité littérale de Robert Bresson au Journal d'un curé de campagne de Georges Bernanos, écrit en 1951: "Après Robert Bresson, Aurenche et Bost ne sont plus que les Viollet le Duc de l'adaptation cinématographique."

Trop de cinéastes consacrés confondent qualité cinématographique et références littéraires, lestant les scénarios de prolongement pseudo-philosophiques souvent malvenus: René Clair parle de Faust et Méphisto dans La beauté du diable (1949), abandonnant la légèreté de ses œuvres précédentes ; Les portes de la nuit (1946) est encombré de pesanteurs métaphysico-sociales après le feu d'artifice des Enfants du paradis.

Les scénaristes ont cependant encore de beaux jours devant eux: Charles Spaak devient l'auteur attitré des plaidoyers d'André Cayatte ("Justice est faite", 1950 ; "Nous sommes tous des assassins", 1952 ; "Avant le déluge", 1954) mais remplace aussi Prévert auprès de Marcel Carné (Thérèse Raquin, 1953 ; "les Tricheurs", 1958). Louis Chavanne passe du Corbeau (H-G Clouzot, 1943) à La Marie du port (M. Carné 1950), tandis que Jean Anouilh fait aussi bien les dialogues de "Pattes blanches" (J. Grémillon, 1948) que ceux de "Un caprice de Caroline chérie' (J. Devaivre, 1952). Le couple Jacques Sigurd-Yves Allégret est totalement indissociable dans sa synthèse habile des diverses constantes du cinéma français: policier, réalisme poétique et noirceur dans Dédée d'Anvers (1948), Une si jolie petite plage (1949), Manèges (1950).

 

Le cinéma comique du samedi soir.

Avant 1949 et Jour de fête le comique est au plus bas. Le cinéma américain continue d'écouler ses films en retard de la période 1942-45, les spectateurs français ont droit pour deux saisons 1948-49 à huit Abbot et Costello, ces deux nigauds représentant à peu près le niveau le plus bas du comique cinématographique. Le comique français est tout aussi détestable symbolisé par les productions d'André Berthomieu qui signe en 1947 le mètre étalon de ces nanars épouvantables : "Blanc comme neige", interprété par Bourvil.

Le comique français manque de foi et de goût du travail, les habitudes sont si fortes que, même lorsque les grands représentants de "la qualité française" s'essayent eux aussi à la comédie ils ne donnent que des oeuvres médiocres : Occupe-toi d'Amélie (C. Autant-Lara, 1949), Miquette et sa mère (H.G. Clouzot), la route Napoléon (J. Delannoy) sont certainement les films les moins réussis de leurs auteurs.

Les grands comiques du temps sont Robert Dhéry, Noël-Noël et Fernandel. Avec sa troupe qui triomphe au théâtre, le premier adapte ses succès de la scène (les branquignols, 1949). Noël-Noël assure le succès des Casses-pieds (Jean Dreville 1948). Quant à Fernandel il ne tourne pas moins de 17 films de 1945 à 1950). Ce sont Sacha Guitry (Tu m'as sauvé la vie, 1950) et Marcel Pagnol (Topaze, 1950) qui lui donnent ses meilleurs rôles.

 

IV Les grands cinéastes de la " qualité française "

Groupe 1 : le bouc émissaire de La qualité française : Claude Autant-Lara

Groupe 2 : L'évasion féerique : Jean Cocteau, Marcel Carné.

Groupe 3: Le réalisme noir de Yves Allégret et Julien Duvivier et "les outrances naturalistes" de Clouzot

Le réalisme étant suspect Yves Allégret se tourne vers un réalisme noir. Dans Dédée d'Anversde 1947 Simone Signoret évolue dans un monde trouble de crimes d'argent et de passion ; dans Une si jolie petite plage (1948), la pluie baigne le désespoir d'une jeunesse privée d'avenir. La vision pessimiste des rapports humains constitue la toile de fond de Manèges, et de " Les miracles n'ont lieu qu'une fois " (1950) et trouve son aboutissement dans l'estimable adaptation de Sartre Les Orgueilleux (1955), film situé dans les chaleurs du Mexique avec un bon personnage de médecin alcoolique autodestructeur. Ces films autorisent le jugement sévère de Sadoul "Les thèmes amers de Pépé le Moko (Julien Duvivier 1936) et de Quai des brumes (Marcel Carné 1936) détachés de leur temps devinrent des poncifs. Ils furent repris notamment par Yves Allégret et son scénariste Sigud dans Dédée d'Anvers et Une si jolie petite plage où "des prostituées littéraires et des assassins philosophes soliloquèrent sur la chiennerie de la vie."

Groupe 4 : Des exilés qui cultivent leur esthétique personnelle: Jean Renoir, Max Ophuls et René Clair

En 1947 René Clair, grand cinéaste des années 30 revient d'un exil en Angleterre et signe Le silence est d'or puis La beauté du Diable (1949), Belles de nuit (1952), Les grandes manœuvres (1955) et Porte des Lilas (1957). Ces films continuent à connaître de bons succès publics, critiques et professionnels parce qu'ils sont intelligents (scénarios astucieux), biens agencés (mécanique dramatique très au point) techniquement brillants (photo, mouvements d'appareils). Mais l'émotion et les sensations sont très retenues. Le spectacle est un peu froid, sans apporter pour autant matière à réflexion sérieuse et le cœur est presque absent "du petit monde de René Clair" dont beaucoup persiste à parler par habitude alors que l'air du temps n'y circule plus. Dans les décors artificiels d'un quartier populaire comme on n'en voit plus qu'au cinéma, les personnages de Porte des Lilas sont totalement décalés et la sécheresse de Michèle Morgan éteint même Gérard Philipe dans les jolies Grandes manœuvres.

Groupe 5 : Une "suite française" trop discrète : Becker, Grémillon, Leenhardt, Guitry, Pagnol, Tati.

 

Bibliographie :

Principaux films français de 1946 à 1958 :
       
Madame de.. Max Ophuls France 1958
Mon oncle Jacques Tati France 1957
Le mystère Picasso Henri-Georges Clouzot France 1956
Un condamné à mort s'est échappé Robert Bresson France 1956
Les maîtres-fous Jean Rouch France 1954
French Cancan Jean Renoir France 1954
Madame de... Max Ophuls France 1953
Les vacances de monsieur Hulot Jacques Tati France 1953
Le plaisir Max Ophuls France 1952
Deburau Sacha Guitry France 1951
Les dernières vacances Roger Leenhardt France 1948
La bataille du rail René Clément France 1946
La belle et la bête Jean Cocteau France 1946