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Jour de fête

1949

Avec : Jacques Tati (François, le facteur), Guy Decomble (Roger), Paul Frankeur (Marcel), Santa Relli (Germaine), Maine Vallée (Jeannette), Delcassan (La commère), Roger Rafal (Le coiffeur), Jacques Beauvais (Le cafetier). 1h10.

Arrivée des forains avec leurs chevaux de bois devant des chevaux dans un champ qui hennissent à leur place. Tous les enfants du village, même les plus petits, courent derrière. Marcel qui conduit le tracteur de la roulette et Roger, le patron, arrivent sur la place. La vieille commère à la chèvre commente. Roger remarque Jeannette, une jolie femme à son balcon.

Le crieur public annonce une projection de cinéma avec galopades et le célèbre cheval Dixie. Devant le chapiteau du cinéma où le projectionniste fait des essais, Roger profite du son du film pour jouer Jim devant Jeannette qui le regarde  comme si elle prononçait les paroles de l’héroïne, Daphné. Marcel se fait couper une unique mèche de cheveux chez le coiffeur et est interpellé pour dresser le mât alors que Roger va poster une lettre.

Le facteur traverse un troupeau de vaches puis est agressé par un moustique, ses gestes amples renvoient le moustique vers la fermier qui le regardait avant que le moustique ne revienne vers lui. Le mat s'écroule au passage du facteur qui en réchappe en pénétrant dans le café, cassant au passage la plante que le cafetier avait soigneusement ramené à l'intérieur.

Flatté par Marcel et Roger, le facteur dirige la montée du mat. Il adapte sa méthode au frappeur qui louche ; gag sonore du crâne qui frappe le poteau puis du râteau ; gag de la chaise retirée au cafetier, de la lettre donnée au hasard à un habitant qui se plaint qu'elle n’est pas pour lui et qui s'entend répondre : "j’ai autre chose à faire". Le facteur se rappelle soudain d'un télégramme à livrer...qui est mangé par la chèvre de sa destinataire. Seul est lisible le signataire : "Adrien". Le facteur revient juste à temps pour mettre le poteau dans le trou, félicité par Marcel et Roger. François s'en va plus loin, raconter ses exploits et donne sa lettre à Émile qu'il croit s'habillant pour la fête alors c’est pour des funérailles, François n'ayant pas vu le corps reposant dans la pièce.

Chargé de porter un gâteau, il se laisse coincer entre un cheval et sa charrette puis raconte une nouvelle fois ses exploits au destinataire qui le laisse là avec un tuyau d’arrosage pour porter le gâteau à l’abri. François continue de ressasser son exploit devant deux gendarmes puis pour lui tout seul avant de tomber dans un trou jusque-là masqué par des planches. Le jet d'eau monte du trou jusqu'à ce que le fermier coupe l’eau. Les enfants postent une fausse lettre, le facteur fait semblant de rien pour les amuser.

C'est jour de fête, tous les villageois et les gens des alentours affluent vers la place centrale : famille, enfants, jeunes filles, fanfare. Le cafetier peste sur le vernis qui ne sèche pas sur ses chaises. Le manège tourne. Roger rejoint Germaine à la loterie qui le voit avantager la jeune fille « Roger tu vas user tes semelles ».

L'un des hommes qui avait dressé le mat arrive en vélo près du café et s'inquiète du bruit qui semble provenir du mat mais qui provient en fait  d'une carriole que l'on redresse avec une planche. François dépasse la fanfare aux prises avec le moustique. Sur la place, il entend le même bruit inquiétant et se précipite en vélo dans le café juste avant que la chute du mat ne l'effleure. Le cafetier, croyant s'en prendre à François, balance le vélo de l'homme qui était rentré tranquillement.

Une voiture qui arrive trop vite à Sainte Sévère est bloquée par François, il est pris pour cible par un enfant à sarbacane qui l'accuse devant Germaine puis est enrôlé dans un jeu de chamboule tout où il gagne grâce à homme qui louche à côté de lui. Emporté par son élan, il casse la vaisselle de la loterie. Il est poussé par un homme dans la foule et tombe dans un stand avant de se relever face au tireur de pipes en bois qui manque de le prendre pour cible. Alors que la chambre à air de son vélo est sortie de son pneu, il tente de la réparer chez le cafetier mais est enrôlé pour boire et Marcel et Roger le saoulent en multipliant les verres puis avec du Cognac à la place du vin blanc. François est appelé par son copain motocycliste pour voir un film sur la poste en Amérique. François ne trouve son chemin vers la sortie du bar qu’en suivant un ballon de baudruche. Ils regardent le film, François essaie vainement de réparer sa roue avec de la colle dont il badigeonne aussi ses lettres pour n'aboutir qu'à une hernie sur le pneu, ce qui déclenche la première moquerie sur son impréparation par rapport aux Américains. Il revient vers le café où tout le monde se moque de lui mais il réussit à faire repartir le piano mécanique.

A la nuit tombée, François est toujours dans le café et Marcel et Roger se moquent encore de lui avec une corne de brume qui lui cercle un oeil de noir. La roue réparée, le téléphone sur le guidon, François repart dans la nuit en zigzagant aux prises successivement avec une barrière et un pommier. Il tente de remettre droite la fourche de son vélo, tombe dans une haie et est aux prises avec un moustique. Il  voudrait continuer sa tournée mais se prend un volet rabattu sur lui, puis ouvre un poulailler et se fait tirer dessus. Abandonnant son vélo, il va dormir sur la paille d’un train de marchandise.

Au clair de lune, les dernier villageois et villageoises quittent la fête, les jeunes filles ont mal aux pieds. Roger regarde la silhouette de Jeannette à son balcon se préparer pour la nuit derrière les rideaux de sa fenêtre.

Au chant du coq, seule la commère à  la chèvre parcourt les rues. Elle regarde celui-là qui a dormi avec sa chemise du dimanche et cet autre qui a la gueule de bois. François sort de son wagon et récupère son vélo sous les remarques sarcastiques du chef de gare. François vient s'en plaindre auprès de Marcel et Roger qui lui font une école des facteurs pour descendre et monter plus vite en bicyclette. Voilà François parti, ragaillardi qui passe au travers d'un feu de broussailles, dépasse des GI intrigués par son téléphone et qui finissent dans un champ. S’arrêtant au bureau de poste, François est consterné de ne voir que lenteur et routine ; il s’aperçoit aussi du cercle noir qu'on lui a fait autour de l’œil. Il le nettoie et on entend qu'il répare la plomberie.

Trouvant définitivement ses collègues trop routiniers, François enfourche son vélo, s'accroche à un camion et tamponne à tout va ses lettres avant de s'enfoncer dans un chemin avec des vaches. Précédé de son facétieux copain distributeur de pains à moto qui encourage les villageois à acclamer François, celui-ci distribue le courrier à l'américaine : au front du boulanger dont les mains sont pleines de farine, sur le heurtoir d’une porte, sous la queue d’un cheval, au fond d'un puits, dans un chapeau. Il remet sa lettre au sacristain qui tire les cloches, qui lui passe alors la corde qui l'élève dans les airs, corde que François repasse à une bigote, qui monte aussi dans les airs. François laisse une lettre dans la machine à blé ce qui stupéfie son destinataire qui aperçoit finalement François s'éloignant. François remet un paquet au boucher, occupé à trancher la viande et qui, mécaniquement, coupe aussi le paquet : ce sont des chaussures rendues inutilisables, bien que François constate qu'elles ne lui feront plus jamais mal aux pieds. Il poursuit son vélo, qu'il avait laissé accroché à une voiture, et qui dévale bientôt seul la pente. François tente un raccourci mais rate à nouveau son vélo. Il s'arrête livrer un paquet à une sourde... et retrouve son vélo penché sur la façade d'un bar. Il l'attache alors à une chaîne et s'arrête pour prendre un verre et chute en repartant, ayant oublié la chaîne.

Encouragé par les cantonniers, François prend à travers champs : dépose une lettre sur une fourche, passe entre les voitures. Il dépasse des coureurs cyclistes qui ne peuvent le rattraper sauf lorsqu'il est freiné par une plaque de goudron. A la barrière d'un passage à niveau, son vélo s'envole, accroché à la barrière. Le garde-barrière le ramène au sol. Avec le livreur de pains qui l'aspire dans son sillage, François dépasse à nouveau les coureurs mais, emporté par sa vitesse, il ne tourne pas au pont et plonge dans la rivière. Il a bien du mal à sortir de l'eau avec son vélo et c’est la commère qui les ramène au village en carriole.

François donne un coup de main aux champs et c’est "le petit" qui fait la fin de la tournée. Les forains s'en vont non sans que Roger regrette Jeannette toujours au balcon. François aux champs voit passer les forains qui ne l'ont sans doute pas reconnu et salue leur passage d'un hochement tête tandis que le petit facteur suit la carriole aux chevaux de bois.

Chronique en deux parties d'un petit village français, d'abord illuminé par le passage d'une fête foraine, puis s'amusant de la tournée "à l'américaine" du facteur de l'endroit. Le film appartient au genre burlesque car l'immense majorité des gags sont constitués de la rencontre impromptue de trajectoires. Tati impose un héros crédule, dynamique et positif comme Buster Keaton tout en réservant une bonne partie des gags aux effets sonores et poétiques.

Un burlesque de déplacement

La majorité des gags reposent sur le déplacement du corps du facteur. Sa rencontre avec d'autres objets ou animaux provoque le gag. Ces gags sont filmés en plan général ou moyen mais presque jamais (la tête de l'homme qui louche) en gros plan, qui viendraient souligner les effets : le moustique qui passe de François au faucheur ; le poteau qui s'écroule et François qui rentre au café et se retrouve au premier étage ; François et la chaise mise puis enlevés au cafetier ; la biquette qui mange le télégramme ; le gâteau transporté alors qu'il est coincé entre le cheval et sa carriole; François qui tombe dans un trou ; François qui entend le bruit du poteau et se retrouve au premier étage ; Les boules de la fête foraine, le tir à la carabine ; la tournée de nuit : pommes sur la tête, vélo dans la haie, le volet rabattu. Plus généralement la tournée à l'américaine "rapidité, rapidité" s'apparente à une "poursuite" finale", règle d'or du cinéma burlesque.

Un facteur crédule, toujours magnifiquement positif

Une bonne part des gags sont initiés par les peu sympathiques forains, Roger et Marcel qui prennent un peu de hauts les habitants du village. Dès leur arrivée, ils écraseraient bien une oie pour en faire leur déjeuner, et il est bien possible qu'ils soient parvenus à leur fin lorsque l'on voit des plumes s'échapper de la caravane. Surtout ils redoublent d'initiatives pour se moquer de François. Ils le flattent pour qu'il prenne la direction du dressage du mât. Ils saoulent François en le défiant faussement pour boire le plus rapidement et remplacent le vin blanc par du Cognac. Le soir, ils cercle son œil de noir avec une corne enduit de suie. Ils sont surtout le lendemain à l'origine de "l'école des facteurs à l'américaine" en enseignant à François comment sauter de son vélo aussi bien à la descente qu'à la montée et ne manquent pas d'en rire lorsqu'il fait sa tournée à l'américaine.

Cette ironie est absente des habitants du village, aussi bien de la commère qui commente d'un œil amusé les attitudes des plus jeunes qu'elle, que du copain livreur de pain en motocyclette qui contribue à encourager François dans sa tournée à l'américaine, ce que font joyeusement les habitants du village. L'ironie est surtout totalement absente chez François qui ,crédule, veut bien écouter tous les conseils en espérant en tirer le meilleur parti. Sa tournée à l'américaine en sera ni moins ni plus efficace que ses premiers échecs à distribuer correctement le courrier, aspergé d'eau ou de colle, mangé par une chèvre. Mais imperturbablement serviable, François empêche une voiture de pénétrer trop vite dans le village de Sainte Sévère ; il répare le piano et la plomberie de la poste et s'empare avec sérieux de la fausse lettre des enfants pour les satisfaire de leur farce. Lorsque les forains partent, sans le reconnaître dans les champs, François décoche à leur passage un haussement de tête, signifiant probablement qu'on ne l'y reprendra plus. Seul le petit facteur peut encore suivre avec innocence la carriole des chevaux de bois.

L'essence poétique du son

Car c'est bien l'innocence, la manière de regarder le monde positivement et comme décapé des préjugés et des idées toutes faites pour en saisir l'essence poétique, souvent oubliée, qui fait le fond du cinéma de Tati. C'est notamment ce qui ressort du premier gag du film: au passage de la carriole des chevaux de bois, on entend ce qui paraît être leur hennissement et qui se révèle être celui des vrais chevaux dans un champ, alors cachés par la roulotte. Les gags burlesques les plus éculés retrouvent leur innocence lorsqu'ils sont ponctués d'un simple son se dégageant du brouhaha sonore de paroles pas toujours audibles : ainsi celui de la tête de François heurtant deux fois le mât et le râteau qui le frappe dans le dos.

Le gag sonore le plus célèbre étant comme le premier issu d'une fausse localisation. C'est le mat qui semble sur le point de s'écrouler et qui panique d'abord un premier cycliste comme plus tard François. Sauf que le premier a repéré l'origine réelle du bruit, une planche tendue pour redresser une carriole. Tati n'hésite ainsi pas à répéter le gag pour lui donner plus d'intensité ou de pureté. c'est le cas du son du moustique qui déclenche les grands gestes de bras de François par deux fois lorsqu'il emprunte le chemin caillouteux puis lorsqu'il est coincé la tête dans la haie la nuit.Gag purement sonore aussi de la plomberie réparée dans la poste avec des bruits de plus en plus inquiétants avant que François ne sorte ragaillardi et modestement triomphant de la salle d'eau.

Le son, celui de bande-son de La vengeance de Jim, est aussi ce qui permet la première rencontre entre Roger et Jeannette. Le premier mimant les gestes de Jim avec pour pistolet une clé de serrage et la seconde se prêtant aux minauderies de Daphné, son amoureuse. L'idylle est vite interrompue par la fin de l'essai sonore du projectionniste. L'amour ne semble pas résister au temps, Germaine et Roger ne cessent de se houspiller. Celui-ci n'aura ainsi que des plaisirs fugaces avec celle qui restera une simple" passante" : la première apparition au balcon, l'essai de tricherie pour la favoriser à la loterie, vite repéré par sa femme; la vision fugace de sa silhouette apparaissant derrière la fenêtre éclairée de sa chambre, le regard final, là aussi interrompu par Germaine. Mais Roger a-t-il l'innocence que Tati semble prêter aux histoires d'amour ?

Une très longue genèse et post production

Dans le court métrage L'école des facteurs (1947, 13'), Tati crée le personnage de François le facteur, qu'il reprend dans Jour de fête, tout comme un grand nombre de scènes et gags.

Jour de fête aurait dû être un des premiers films français en couleur de l'après-guerre, avec Le mariage de Ramuntcho (Max de Vaucorbeil, 1947), tourné avec des stocks d'Agfacolor récupérés après la Libération, et La Belle Meunière (Marcel Pagnol, 1948) avec le procédé additif Rouxcolor. La société Thomson-Houston propose en effet à Tati d'utiliser un nouveau procédé, baptisé Thomsoncolor, pour lequel elle fournit pellicule et assistance technique. À l'époque, le procédé Technicolor n'est pas encore utilisé en France, le seul laboratoire européen se trouvant en Grande-Bretagne, et le coût élevé du procédé étant très au-delà des possibilités financières des productions françaises dans la pénurie de l'après-guerre.

Tati et son producteur, Fred Orain, acceptent donc l'offre de Thomson, mais sur les conseils du chef opérateur, Jacques Mercanton, les prises de vue en couleur sont « doublées » avec des prises simultanées en noir et blanc, ce qui sauve le film, puisque Thomson s'avère incapable de tirer des copies couleur d'après le matériel original.

Le film sort à Paris en 1949 et rencontre le succès. Mais Tati regrette toujours de ne pas pouvoir présenter son œuvre en couleur. Il a pris soin, lors du tournage, de faire peindre les portes des maisons en gris et d'habiller les villageois de couleurs sombres. Il comptait ainsi mettre en évidence l'arrivée des forains, qui apportent gaité et couleur dans le village. C'est probablement cet échec technique qui le pousse à imaginer une autre solution : en 1961, à la demande de Bruno Coquatrix, il présente Jour de fête à l'Olympia, un spectacle combinant des scènes de music-hall et la projection d'extraits de son film. À cette occasion, certaines scènes sont partiellement coloriées par un procédé dit au pochoir.

Cette expérience encourage Tati à ressortir une nouvelle version du film, comportant des inserts de couleurs, sortie au cinéma L'Arlequin en 1964. Des séquences sont tournées de nouveau et comportent un nouveau personnage : un peintre qui fait office de narrateur, et justifie l'arrivée de la couleur dans le film. La bande sonore est entièrement réenregistrée sur bande magnétique.

En 1988, Sophie Tatischeff, monteuse et fille de Jacques Tati, et François Ede, chef opérateur, entament un minutieux travail de restauration et de montage à partir du matériel original qui avait été conservé. Le système optique qui permet d'obtenir la restitution des couleurs est reconstitué, et permet, plus de quarante ans après le tournage, de retrouver le film en couleurs. La restauration de cette version inédite est présentée le 11 janvier 1995, en ouverture de la célébration du centenaire du cinéma. La version originale couleur, jamais vue par Jacques Tati lui-même, a été reconstituée dans l’esprit de son réalisateur et telle qu’il l’avait toujours souhaité.

Jour de fête existe donc dans trois versions différentes :

Jean-Luc Lacuve, texte modifié le 17 juillet 2026

 

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