Accueil Fonctionnement Mise en scène Réalisateurs Histoires du cinéma Ethétique Les genres Les thèmes Palmarès Beaux-arts

Rome, ville ouverte

1945

(Roma, citta aperta). Avec : Anna Magnani (Pina), Aldo Fabrizy (Don Pietro Pelligrini), Marcello Pagliero (Giogio Manfredi), Harry Feist (Major Bergmann), Francesco Grandjacquet (Francesco), Maria Michi (Marina Mari), Giovanna Galetti (Ingrid), Carla Rovere (Lauretta), Carlo Sindici (Le questeur). 1h44.

1944. À la suite de l'armistice italien de septembre 1943, Rome, déclarée ville ouverte, est occupée par l'armée allemande. Au petit matin, les Allemands perquisitionnent un immeuble où habite Giorgio Manfredi, un des chefs du Comité de libération nationale. Il a le temps de filer par les toits.

La Gestapo, dirigée par le Major Bergmann, explique au chef de la police de la ville qu'il a dessiné un plan la quadrillant en quatorze quartiers pour systématiser les rafles. Il est pourtant déçu d'apprendre que Manfredi, que ses services lui avaient signalé comme un chef important, a échappé à cette rafle matinale. En revanche, il est aussi au courant qu'il entretient une relation avec la jolie Marina Mari, artiste de music-hall.

Pina a du mal à s'extraire d'une boulangerie prise d'assaut par des ménagères exaspérées par les propriétaires, plus soucieux de faire du profit que de nourrir la population affamée. Intrépide et généreuse, Pina laisse deux pains au brigadier qui la raccompagne devant son immeuble. Rendue à son étage, Pina rencontre Manfredi qui lui demande la clé de son voisin de palier, Francesco, typographe qui lui a parlé de Pina avec qui il va se marier le lendemain. A la demande de Manfredi, Pina, veuve et mère du petit Marcello, envoie celui-ci chez l'abbé Don Pietro Pellegrini. Entre-temps, Manfredi rencontre la sœur de Pina, Lauretta, amie de Marina et lui demande prévenir cette dernière qu'il ne pourra la voir avant quelques jours. Il en profite aussi pour discuter avec Pina de ses amours finissantes avec Marina alors que celle-ci se désole de la frivolité de sa sœur.

L'abbé Don Pietro Pellegrini est toujours prêt à aider les résistants. Et puisque Manfredi est maintenant repéré par la Gestapo, il accepte d'accomplir à sa place la mission consistant à remettre de l'argent à un groupe de résistants. Il doit pour cela récupérer l'argent avant de le remettre à un cheminot sur un pont près de la gare qui le transmettra aux résistants dans la montagne. Don Pietro se rend chez un antiquaire qui abrite au sous-sol une imprimerie clandestine qui édite L'unita et où travaille Francesco. L'agent est caché dans trois gros livres.

Marina se prépare pour son numéro de music-hall mais, en manque de drogue, elle répond à peine à Lauretta qui se sent en disgrâce chez elle. Elle est en revanche soulagée de l'arrivée d'Ingrid qui lui  apporte la cocaïne tout en remarquant sa photo avec Manfredi.

Pina attend Don Pietro pour se confesser avant le mariage et subit la conversation d'Agostino, le sacristain. Don Pietro arrive enfin mais voit arriver à lui un soldat en uniforme. C'est un un soldat autrichien déserteur qui sollicite son assistance. Don Pietro et Pina font un bout de chemin ensemble, celle-là se désolant de se présenter le lendemain ensuite devant l'autel... "Mais ces choses là se font sans y penser". Don Pietro remet l'argent au cheminot qui siffle la chanson convenue comme mot de passe.

Pina rentre chez elle et retrouve Manfredi et Francesco. Une explosion provoquée par les enfants du quartier a lieu à la gare voisine. L'expédition est conduite par Romoletto et Marcello. Quand ils rentrent chez eux, ces petits résistants en herbe sont beaucoup plus terrorisés à l'idée de se faire engueuler par leurs parents, ce qui ne manque pas de leur arriver, que par les risques courus lors de l'entreprise qu'ils ont menée à bien. Mais chez Pina et Lauretta les cris dégénèrent en un affrontement verbal violent entre les deux sœurs. Lauretta affirme qu'elle déménage et n'assistera pas au mariage de sa sœur le lendemain. Pina, découragée, à bout de force, fond en larmes et Francesco doit lui remonter le moral. Il ne faut pas se décourager, lui dit-il, car notre cause est juste. Francesco va ensuite interroger Marcello mais respecte le secret que l'enfant veut garder

Le lendemain matin, jour du mariage de Pina et de Francesco, les Allemands encerclent l'immeuble. Don Pietro dissimule les bombes artisanales fabriquées Romoletto sous le lit d'un vieillard paralytique auquel il est censé donner les derniers sacrements. Il a dû au préalable assommer le vieil homme, rétif, avec une poêle à frire.

Francesco est arrêté et monte dans un camion de prisonniers. Pina court vers lui en hurlant et est abattue par un soldat allemand. Les résistants attaquent le convoi et libèrent les résistants. Francesco et Manfredi logent chez Marina. Loretta arrive, saoule. Alors que Ingrid téléphone à Marina, Manfredi découvre qu'elle se drogue et a une violente dispute avec elle. Elle surprend la conversation de Francesco et Manfredi comme quoi ils iront le lendemain voir Don Pietro.

Le questeur arrive dans le bureau de Bergmann avec une photo de Manfredi révélant qu'il est le chef de la résistance armée de l'Italie du Sud. Bergmann charge Ingrid d'intervenir auprès de Marina pour piéger Manfredi.

Le lendemain, Manfredi se rend chez Don Pietro qui lui a préparé de faux papiers. Il s'apprête à fuir avec le déserteur autrichien et Francesco. Celui-ci s'est attardé auprès de Marcello qui dit au revoir à celui qu'il appelle désormais papa et lui donne son écharpe tricoté par Pina. Ce retard sauve Francesco qui voit dans la rue, la Gestapo arrêter Manfredi, Don Pietro et le déserteur. Cette arrestation a pu avoir lieu grâce aux renseignements fournis par Marina à Ingrid. Les trois hommes sont emprisonnés. Manfredi est longuement torturé et meurt sans avoir parlé. Don Pietro après avoir maudit ses bourreaux se repend et prie pour tous. Marina qui tentait de s'illusionner avec l'espoir que Manfredi aurait la vie sauve, s'évanouit quand sortant de la pièce attenante à la torture, elle découvre son corps mutilé. Don Pietro est fusillé par les Allemands sous l'œil des enfants dont il s'occupait et qui ont sifflé pour lui la chanson de la résistance. Ils retournent, unis, solidaire vers le centre de Rome.

Tourné en 1944 le film se déroule sur trois jours de mars 1944 à Rome. Achevé en 1945, le film est distribué en France et en Italie en 1946.

Quatrième long métrage de Rossellini, Rome, ville ouverte, tourné en même temps que Sciuscia de De Sica, fonde le néoréalisme. Mais il le fonde avec beaucoup d'impuretés par rapport aux objectifs qui seront définis plus tard comme essentiels au mouvement.

Une vison globale par une conscience globale

Rossellini a surtout voulu regarder la réalité sous un angle et dans une lumière plus vrais, plus documentaire que tout ce qui avait été tenté auparavant. Il ne s'agit pas tant d'une démarche intellectuelle révolutionnaire que d'une adaptation aux conditions authentiques du tournage (lumière insuffisante ou intermittente, durée des plans soumise à la quantité variable de pellicule disponible, variété des acteurs, anonymes ou célèbres, la neutralité austère que Rossellini obtiendra dans Païsa il ne l'exige ici que de Pagliero, professionnel utilisé comme un non-professionnel)

Rome ville ouverte est néo-réaliste si on se réfère à la définition d'André Bazin

"Le néo-réalisme est une description globale de la réalité par une conscience globale […] Le néo-réalisme se refuse par définition à l'analyse politique, morale, psychologique, logique, sociale ou tout ce que vous voudrez des personnages et de leur action. Il considère la réalité comme un bloc, non pas certes incompréhensible mais indissociable",

La ville de Rome occupée par les Allemands est en effet la totalité décrite. Il est frappant que Pina, Don Pietro, Francesco et Manfredi disent toujours "nous" et "notre" quand ils rencontrent d'autres gens. Quand ils disent "nous", ils veulent dire en fait tous les Romains, pas seulement ceux qui travaillent activement pour la résistance ; les autres ce sont ceux qui collaborent avec les Allemands. Le brigadier responsable du quartier, par exemple - bien qu'en tant que policier, il travaille au nom du gouvernement- est du côté de Pina. Elle parle avec lui de soucis quotidiens lorsqu'elle le rencontre. Elle lui offre même du pain, bien qu'elle n'ai pas grand chose elle-même. Quand les Allemands cernent le pâté de maison, il essaie de faire son possible. Mais c'est une perception qui fonctionne dans les deux sens, et l'adjudant allemand qui dirige la rafle la traite avec la même défiance qu'il manifeste aux autres Italiens de la maison.

Le major Bergmann, lui aussi a couvert la ville (Rossellini montre le plan de Rome en gros plan) d'un réseau qui, dans l'œil de la caméra, ressemble à une toile d'araignée. Il explique vaniteux et fier, au chef de la police romaine : "La ville est divisée en quatorze zones. Cette méthode, que nous avons déjà employée dans différentes villes d'Europe, nous permet de procéder d'une manière pratiquement scientifique, c'est à dire de contrôler avec un engagement minimum de soldats un nombre maximum de personnes".

Le réseau du major Bergmann est un réseau de renseignements qui fonctionne excellemment : il constitue l'intrigue du film. Dès avant l'arrestation de Manfredi, celui-ci, Francesco et Marina Mari vont manger ensemble après la mort de Pina- le propriétaire du restaurant chuchote à Manfredi le nom d'un résident arrêté par les Allemands. Mais c'est parce que Manfredi a ainsi la vision globale de Rome qu'il sera torturé à mort. Le major Bergmann veut obtenir de lui toutes les informations sur l'organisation du Comité national de libération avant que les membres n'apprennent l'arrestation de Manfredi. Mais Francesco, arrivé en retard, a été témoin de celle-ci et donc que Francesco, tandis que Manfredi est torturé, a très vraisemblablement déjà informé la résistance de son arrestation.

Trois martyrs.

Cependant de nombreux points viennent contredirent cette vison globale par une conscience globale. Ce sont principalement les deux histoires d'amour, très belles et très précises.

La plus tragique est celle entre Manfredi et Marina Mari. Ils ont fait connaissance dans un restaurant au cours d'une attaque aérienne parce que tous deux étaient restés assis. Maintenant, deux mois après, Manfredi s'aperçoit qu'elle n'est pas faite pour lui. Il le dit d'abord à Pina. Lorsque Pina meurt et qu'il veut trouver abri dans l'appartement de Nina, il découvre qu'elle prend de la cocaïne. Il lui fait des reproches. Elle lui rétorque sans ambages qu'il n'a fait que se servir d'elle, qu'il ne l'a jamais aimée. Voilà pourquoi elle prend de la cocaïne. Au fond, c'est de sa faute à lui. La dispute est interrompue par Lauretta, la sœur de Pina. Elle s'est installée pour quelques jours chez Marina. Lauretta est ivre et ne sait encore rien de la mort de Pina. Elle flirte avec Manfredi. Personne ne juge utile de la mettre au courant. Quand elle demande à Marina si elle aime Manfredi, celle-ci répond : "je n'aime personne". Cette phrase telle qu'elle est dite par Marina, le visage blanc, est terrible. Quand Lauretta est endormie, Marina appelle Ingrid et lui révèle où la Gestapo peut trouver Manfredi. On ne peut certes que le déduire de ce qui suit ; le moment de la trahison n'est pas montré.

La plus déchirante est celle entre Pina et Francesco. Pina est veuve et elle a de son précédent mari un fils d'une dizaine d'années, Marcello. Parce qu'ils habitent la même maison (au même étage), elle a fait la connaissance de Francesco, deux ans auparavant. A présent, elle est enceinte de lui. A cause de la guerre, ils ont sans cesse été contraints de reculer leur mariage. Au début du film, après que de retour chez lui Francesco a salué son ami Manfredi, les deux amants s'assoient comme autrefois sur les marches de l'escalier devant la porte de leurs appartements et se rappellent, une journée avant leur mariage maintenant décidé, comment c'était lorsqu'ils se sont connus. Francesco parle de l'avenir où, un jour, tout sera plus beau. C'est un long monologue. Il ne la regarde pas. Elle l'écoute, elle est avec lui.

La construction ultra-habile du récit autour des trois martyrs du récit (Pina, Manfredi, Don Pietro), l'allongement progressif de la durée des scènes à mesure que l'histoire avance et devient de plus en plus tragique témoigne aussi d'un art consommé de la narration plus que d'une soumission à la saisie de la réalité.

Sources : Jacques Lourcelles , DdF et commentaires de Rudolf Thome traduits de l'allemand pour : Roberto Rossellini, coordonné par Alain Bergala, Jean Narboni, Cahiers du Cinéma 1990.

Retour