Editeurs : Potemkine et Agnès B, septembre 2012. 20 €.

Suppléments :

  • Analyse de Charles Tesson (22')
  • Images d'archives du tournage (5') de l'explorateur Vladimir Arseniev (1')

 

En 1902, en compagnie d'un petit groupe Vladimir Arseniev procède à des relevés topographiques de la région d'Oussouri. Ils rencontre un chasseur, un mongol, qui vient les voir dans leur campement. Au départ, les militaires ne savent que penser de ce vieil homme bizarre, petit et aux yeux bridés. Il n'a pas de maison et vit uniquement de la chasse et des peaux de zibeline qu'il vend dans les villages... Mais les militaires tombent vite sous le charme : Dersou connaît la taïga comme sa poche, leur fait éviter les pièges, trouver de la nourriture, gagner du temps...

 

 

Analyse de Charles Tesson (22')

Alors que depuis le début de sa carrière, Kurosawa avait enchaîné au moins un film tous les ans, l'échec du couteux Barberousse va marquer une période très troublée. Il ne va plus réaliser qu'un film tous les cinq ans. Pour Barberousse, Kurosawa avait eu tout le temps nécessaire de répétitions et de prises multiples mais les années 60 marquent la fin des studios et l'arrivée de la nouvelle vague. Kurosawa est sollicité pour aller aux USA tourner un Général Custer avec Mifune dans le rôle de l'indien ou pour Runaway train. Zanuck lui propose la superproduction Tora Tora Tora mais Kurosawa ne peut accepter les méthodes de tournage hollywoodiennes. Avec Kinoshita, Ichikawa et Masaki Kobayash, il fonde la coopérative de production des Quatre cavaliers. L'échec du premier film produit, Dodes' kaden, en marque aussi la fin. Kurosawa, malade, en est très affecté et fait une tentative de suicide en 1971. En 1972, Sergueï Gherassimov vient à Tokyo lui proposer de tourner en Russie son premier film hors du Japon, sans acteurs japonais ni en langue japonaise. Kurosawa est néanmoins proche de la culture russe : il a adapté L'idiot et Les bas-fonds et a lu Arseniev dans sa jeunesse dont les récits, parus en 1921 et 1923, relatent l'exploration des contrées orientales de l'URSS, en l'occurrence la taïga de l'Oussouri.

Non seulement le film remporte un prix au 9e festival du film de Moscou mais il obtient aussi l'Oscar du meilleur film étranger en 1976. Kurosawa n'avait pas connu une telle reconnaissance aux USA depuis Rashômon. Il se fait ainsi connaitre de Coppola, Lucas, Spielberg et Scorsese qui l'aideront à produire les films de la fin de sa carrière.

Kurosawa, comme souvent, met en scène un tandem d'hommes. C'était déjà le cas dans son premier film La légende du grand judo où le maitre transmettait à l'élève ou dans Barberousse qui voyait s'affronter un maitre fou et un élève sage. Il ne s'agit toutefois pas ici de deux hommes partageant la même culture. Comme dans L'ange ivre qui voit se rencontrer un gangster et un médecin, rien ne destinait à se rencontrer un militaire cartographe et un chasseur mongol, un homme avec femme et enfant avec celui dont le fils et la femme sont morts de la variole.

Il y a des actions mais pas d'aventure. Les personnages marchent comme dans La forteresse cachée mais sans même le prétexte de l'or caché ou du royaume à reconquérir. Kurosawa est fordien dans l'hommage aux morts du début où Arseniev vient se recueillir sur la tombe d'un homme dont on a oublié le nom comme le sénateur sur le cercueil de Liberty Valance. Il s'agit d'une amitié sans que l'un finisse par ressembler à l'autre. Chacun garde sa part d'irréductible tout en ayant un respect de l'altérité. Ces deux hommes hétérogènes font du chemin ensemble. Tout deux sont des nomades qui décryptent les traces dans la nature et pensent à ceux qui viendront après eux. Dersou est empirique alors qu'Arseniev dessine pour faire des cartes. Il sert les autres, non pas directement, mais au travers d'une représentation. Ces deux manières divergentes sont exprimées lorsque Dersou dit adieu à Arseniev en s'éloignant de manière orthogonale à la voie ferrée qui relie les villes.

Cette histoire de dépendance et d'amitié s'inverse dans ses deux parties. C'est d'abord Dersou qui construit un toit pour Arseniev qui le protège d'une mort certaine dans la taïga où souffle la tempête de neige. C'est ensuite Arseniev qui offre un toit à Dersou, conscient que ses capacités physiques baissent et qu'il ne pourra survivre dans la forêt. C'est en effet la force de la nature que célèbre Kurosawa bien plus que son aspect prétendument zen. C'est la boue, la neige, la force du vent qui nécessite de savoir anticiper.

 

Retour à la page d'accueil

 
présentent
 
Dersou Ouzala d'Akira Kurosawa