La prisonnière du désert

1956

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Genre : Western

(The Searchers). Avec : John Wayne (Ethan Edwards), Jeffrey Hunter (Martin Pawley), Vera Miles (Laurie Jorgensen), Ward Bond (Capitaine Révérend Samuel Clayton), Natalie Wood (Debbie Edwards), John Qualen (Lars Jorgensen), Olive Carey (Mrs. Jorgensen), Harry Carey Jr. (Brad Jorgensen), Hank Worden (Mose Harper), Henry Brandon (Scar), Beulah Archuletta (Look). 1h59.

En 1868, Ethan Edwards revient après une absence de huit ans au domicile de son frère Aaron dans le désert de l'ouest du Texas.

Ethan a combattu dans la guerre civile aux côtés de la Confédération, et au cours des trois années qui ont suivi la fin de cette guerre, il a apparemment également participé à la guerre révolutionnaire mexicaine. Il a en sa possession une grande quantité de pièces d'or d'origine incertaine et une médaille de la campagne mexicaine qu'il remet à sa nièce de douze ans, Debbie. Ethan a connu Martha avant son mariage mais c'est avec Aaron qu'elle s'est mariée. Le couple a quatre enfants, Lucy l'ainée et Martin Pawley avec un huitième de sang cherokee dans les veines, tous deux âgés d'une vingtaine, ainsi que, plus jeunes, Ben et Debbie. Au souper, les propos d'Ethan trahissent son animosité vis-à-vis des Indiens.

Le lendemain, des cow-boys menés par le révérend et capitaine Samuel Clayton, viennent chercher du renfort pour rechercher du bétail volé à leur voisin, Lars Jorgensen, par les Comanches. Ethan et Martin se joignent à la petite troupe menée par Clayton. En tant qu'ancien soldat confédéré, Ethan est prié de prêter serment d'allégeance aux Texas Rangers ce qu'il refuse tout en participant à l'expédition. Mais ce vol de bétail n'est qu'une manœuvre de diversion des Comanches pour éloigner les hommes de leurs fermes. À leur retour, ils trouvent la propriété d'Edwards en flammes. Aaron et Martha ainsi que leur fils, Ben, sont morts. Debbie et Lucy ont été enlevées.

Après un bref enterrement, les hommes se mettent à la poursuite des Indiens. Ils tombent sur un cimetière de Comanches qui ont été tués lors du raid. Ethan mutile l'un des corps. Quand ils trouvent le camp Comanche, Ethan recommande une attaque frontale, mais Clayton insiste sur une approche furtive pour éviter de tuer les otages. Le camp est désert, et plus loin sur la piste, les hommes tombent dans une embuscade. Bien qu'ils repoussent l'attaque, les Rangers se retrouvent avec trop peu d'hommes pour combattre efficacement les Indiens. Ils rentrent chez eux, laissant Ethan continuer sa recherche des filles avec seulement le fiancé de Lucy, Brad Jorgensen et le frère adoptif de Debbie, Martin Pawley. Ethan trouve Lucy brutalement assassinée et vraisemblablement violée dans un canyon près du camp de Comanche. Dans une rage aveugle, fou de douleur, Brad attaque seul le campement des rebelles comanches et meurt.

Après près d'un an, lorsque l'hiver arrive, Ethan et Martin perdent la piste et retournent au ranch Jorgensen. Martin est accueilli avec enthousiasme par leur fille Laurie. Ethan trouve une lettre l'attendant d'un commerçant nommé Futterman, qui prétend avoir des informations sur Debbie. Ethan, qui préfère voyager seul, part sans Martin le lendemain matin. Laurie, furieuse du départ de Martin, lui fournit néanmoins son meilleur cheval pour le rattraper. Au poste de traite de Futterman, Ethan et Martin apprennent que Debbie a été emmenée par Scar, le chef de la bande Nawyecka de Comanches.

Un an plus tard, Laurie reçoit une lettre de Martin décrivant la recherche en cours. En lisant la lettre à haute voix, Laurie raconte comment Ethan tua Futterman qui tenta de voler son argent. Martin acheta sans le savoir une femme Comanche, Look, et les deux hommes trouvèrent une partie du groupe de Scar tué par des soldats. Parmi les prisonnières blanches survivantes, aucune n'est Debbie qui a maintenant quatorze ans. Laurie finit de lire le lettre, dépitée par le peu de sentiments exprimés pour elle : "votre sincère Martin Pawley"

Leur recherche conduit Ethan et Martin à un fort militaire, puis au Nouveau-Mexique, où un Moïse Harper, contre la promesse d'un rocking-chair pour ses vieux jours, leur présente un Mexicain qui les conduit à Scar. Ils retrouvent Debbie après cinq ans, maintenant adolescente, vivant comme l'une des épouses de Scar. Elle dit aux deux hommes qu'elle est devenue Comanche et souhaite rester avec eux. Ethan préfère la voir morte que vivant comme une Indienne et essaie de la tuer, mais Martin la protège de son corps. Un Comanche blesse Ethan avec une flèche alors qu'ils s'échappent. Bien que Martin soigne la blessure d'Ethan, il est furieux contre lui pour avoir tenté de tuer Debbie et lui dit le souhaiter mort. "Ce sera le jour voulu", répond Ethan en rentrant chez eux.

Pendant les cinq ans d'absence de Martin, Charlie McCorry a courtisé Laurie. Ethan et Martin arrivent à la maison juste au moment où le mariage de Charlie et Laurie commence. Après une bagarre entre Martin et Charlie, un soldat Yankees, le lieutenant Greenhill, arrive avec la nouvelle que l'ami à moitié fou d'Ethan, Mose Harper, a localisé Scar. Clayton conduit ses hommes au camp de Comanche, cette fois pour une attaque frontale. Martin est toutefois autorisé à se faufiler avant l'assaut pour trouver Debbie et tenter de la sauver. Martin tue Scar pendant la bataille et Ethan le scalpe. Ethan localise ensuite Debbie et la poursuit à cheval. Martin craint qu'il ne lui tire dessus comme il l'a promis, mais au lieu de cela, il la ramène sur sa selle. "Rentrons à la maison", dit-il. Debbie est amenée au ranch Jorgensen et Martin retrouve Laurie. Ethan repart seul vers le désert et son destin.

Odyssée homérique tout autant que quête dérisoire d'un héroïsme d'un autre âge, La prisonnière du désert est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands films de l'histoire du cinéma. Ford, de la genèse de son scénario à l'élaboration de plans aussi symboliques que sublimes, va se trouver en phase avec les inquiétudes raciales de son époque. Cinéastes et critiques vont au fil du temps rendre mieux compte de la névrose du personnage d'Ethan, de son double maléfique, Scar, et de la modernité du véritable héros qu'est Martin Pawley. Représentant de la civilisation à venir, ce sang-mêlé saura intégrer une enfant devenue femme d'indien à la communauté blanche.

Genèse

Texas 1836. Une petite fille blanche de 9 ans, Cynthia Ann Parker, est kidnappée par des Comanches, Kiowas et Caddoes à Parker's Fort, sur la rivière Navasota. Elle est baptisée Naduah. Plus tard, encore nubile, elle devient la femme de Peta Nocona, chef de la tribu Noconi. Recapturée par les Blancs en 1860, Naduah essaie de retourner dans sa tribu mais est enfermée. Elle se laisse mourir de faim. Son fils, Quannah Parker, sera le dernier chef guerrier libre des Comanches avant de se rendre avec sa tribu en 1875.

Cette histoire sert de point de départ à Alan LeMay pour écrire The searchers, littéralement "les rechercheurs" qui deviendra en français La prisonnière du désert. Ce roman qui raconte l'histoire de deux Texans à la recherche d'une enfant est adapté pour Natalie Wood : Debbie à douze ans en 1868 et donc dix-sept ans cinq ans plus tard, quand Ethan la ramène chez les Jorgensen. Améliorant le matériau de LeMay, le scénario de Frank Nugent ajoute psychologie, humour et contexte social.

Exclusion et violence expressionniste

L'arrivée d'Ethan, cadré entre deux pics de Monument valley, le pose en héros de conquête. Mais la conquête est, si l'on peut dire, derrière lui. Ce qu'il cherche maintenant c'est à entrer dans ce qui reste pour lui de sacré, la famille.

Le passage d'un monde à l'autre ne va pas de soi et Ford marque symboliquement les frontières entre les deux. Et ce, dès le générique puisque le mur de briques sur lequel il défile n'est rien d'autre que celui de la maison de son frère Aaron. La barrière de bois sur laquelle repose un vêtement devant la maison marque aussi une frontière. Pour que l'entrée dans la maison relève du sacré il faut une séparation : le sacré, l'intérieur du temple, s'oppose au (pro)fanum, l'entrée du temple. C'est Martha qui accomplit le rite : elle accueille Ethan en reculant, exécutant un mouvement extrêmement cérémonial renforcé par le repli en ordre de toute la famille derrière eux. Cette mise en scène peut contenter symboliquement Ethan.

Les premiers plans mettent en effet en place un contraste très marqué. L'intérieur de la maison est dans le noir. Une porte s'ouvre et un étranger arrive. Le contraste lumineux est tellement fort qu'on ne peut pas ne pas l'avoir remarqué. Ce contraste entre un milieu noir protecteur et un milieu lumineux dangereux sera rappelé à la fin du film avec le plan célèbre de la porte se refermant sur Ethan qui retourne au désert. Ce final contribue à situer l'histoire dans la thématique fordienne du foyer et de l'errance. Cet encadrement de la narration entre deux portes qui s'ouvrent et se referment n'était pas dans le scénario.

Ramenant Debbie chez les Jorgensen, Ethan effectue un pas de côté pour que toute la famille rentre à l'abri, la caméra recule dans la maison. Délivré de sa crispation vengeresse, Ethan n'entre pourtant pas dans la maison des Jorgensen qui verra bientôt l'union de Martin et Laurie. Son éloignement de la maison vu dans l'embrasure de la porte est le symétrique de son espoir d'intégration manifesté au début du film lorsque l'ensemble de la famille Edwards s'était déployé sur le seuil et où Martha l'avait fait pénétrer dans la demeure familiale. Or Martha n'est plus là pour accomplir ce cérémonial. Sans famille dans laquelle il se reconnaisse vraiment, probablement condamné pour avoir mis la communauté en danger (mort d'un fils, ronde de bal et mariage brisés), il est de nouveau condamné à l'errance. Ford utilise le même cadrage et le même contraste violent qu'au début du film. Mais l'éloignement des deux plans symétriques dans le déroulé du film ne sert plus à indiquer l'identique mais la différence. Ethan s'en retourne à la solitude et l'aventure.

Cet après-midi du 3 juillet 1955, Wayne avait la gueule de bois ce qui explique ses mouvements incertains parfaitement appropriés à l'état mental et physique du personnage a la fin de que Ford a appelé la tragédie d'un solitaire. Mais Wayne eut assez de présence d'esprit pour improviser l'un des gestes les plus évocateurs de la filmographie de Ford, geste qui résume de façon émouvante toute une vie de traditions partagées. Dans Directed by John Ford de Bogdanovich, l'acteur raconte que quand debout à la porte, il saisit son bras droit avec sa main gauche, le geste est un hommage spontané à son idole, Harry Carey. On peut en effet voir Carey faire le même geste à la fin de son premier long métrage avec Ford, Le ranch Diavolo

L'ombre protectrice est aussi celle de la grotte vers laquelle Debbie court se réfugier. La grotte est alors une sorte de ventre maternel, un lieu de protection pour Debbie, terrorisée. La protection est parfois insuffisante. Après que la famille ait été massacrée, Ethan pénètre dans la maison, on reste alors dans le noir avec lui. L'ombre n'est plus protectrice, elle est le lieu de l'horreur

La prisonnière du désert s'inscrit ainsi dans la lignée expressionniste des films de Ford à la fois par le jeu des acteurs (regards d'Ethan, geste d'accueil de la belle-sœur) par un emploi tranché de la couleur notamment pendant les attaques de nuit (à l'opposée des teintes plus douces de She wore a yellow rubban) et surtout par l'emploi de contrastes violents.

Un héros archaïque

Dès le soir de son arrivée, les signes de l'exclusion d'Ethan de la famille et du social sont patents. Pour s'intégrer, il ne peut offrir que les signes dérisoires d'une gloire passée : son sabre pour son neveu, une médaille pour sa nièce Debbie et des pièces yankee pour payer sa pension(1). Le personnage central, Ethan Edwards est un ancien soldat de l'armée sudiste, mercenaire au service de l'empereur Maximilien au Mexique et hors la loi sans attache. Ethan revient dans la famille de son frère trois ans après la fin de la guerre de Sécession. Ethan est secrètement amoureux de la femme de son frère, Martha, comme le suggèrent leurs gestes (Martha caresse tendrement la capote militaire d'Ethan sous les yeux pudiques de Clayton) et la chanson Lorena, une ballade de la guerre civile sur un amour adultérin non consommé ("Nous nos aimions alors, Lorena/ Plus que n'avions jamais osé le dire). Ethan peut être dur ou tendre, discipliné ou irresponsable, protecteur ou destructeur attiré par une vie d'errance ou par la vie de famille, motivé par l'amour ou la haine "on pourrait le décrire par bien des manières" dit de lui Clayton

Ethan accomplit pourtant ce premier soir, un geste décisif. Se trompant sur l'âge de Lucy qu'il a connu toute petite, il commet une erreur sur l'identité de l'enfant qu'il prend dans ses bras et c'est Debbie qu'il soulève au-dessus de lui. Or lorsque, après dix ans de traque et être descendu au plus profond de la vengeance (le scalp de l'Indien), il remontra pourtant (course après Debbie) vers l'élan salvateur ("let's go Debbie"), c'est grâce à ce même geste. En soulevant à nouveau Debbie au-dessus de lui, il renonce à abattre l'enfant souillée (thématique présente dès l'ombre de Debbie avec sa poupée sur la tombe). Ce revirement est d'autant plus fort qu'il n'est absolument pas préparé. Seul l'écho inconscient de son geste dix plus tôt l'amène probablement à cet attendrissement qui touche à la grâce. Ethan assume à nouveau sa filiation avec Debbie comme lorsqu'il l'avait élevée au-dessus de lui. (2)

Un raciste pitoyable exclu de la civilisation

Pour Ethan, la recherche de Debbie semble moins motivée par l'amour ou l'honneur que par le désir obsessif de la tuer comme une créature contaminée. Il est consumé de rage par l'enlèvement et la possession sexuelle de sa nièce par son alter ego indien, Scar. Même avec l'appui de Martin, Ethan reste sourd à son environnement. Il ne se régénère pas même au changement de saison : au cœur de l'hiver, il affirme qu'il poursuivra toujours sa quête. Enfermé dans sa vengeance, il ne respecte pas les coutumes mortuaires des indiens et tire dans les yeux du cadavre pour l'empêcher de rejoindre son paradis. (3) En raison de sa violence, il n'est pas adapté à la civilisation

La prisonnière du désert tourne en dérision l'idée même d'héroïsme en montrant que les objectifs de la quête -retrouver Debbie et tuer Scar- sont atteints par d'autres tandis que les efforts d'Ethan, toujours plus nihiliste, se concentrent sur son désir de tuer sa nièce. C'est le bouffon shakespearien, Mose Harper, qui, à plusieurs reprises, retrouve la trace de Debbie pour Ethan et c'est un semi indien, Martin Pawley qui tue Scar après avoir passé cinq ans à empêcher Ethan de tuer Debbie. Ethan doit se contenter de scalper le cadavre de Scar dans un acte cathartique qui lui permet de se racheter en épargnant Debbie et en la ramenant chez elle, mais sa recherche se serait achevée de façon bien différente sans l'influence de Martin et Moses. Plus absurde encore, la quête épique se révèle circulaire, se terminant non loin de son point de départ, à cause de la perpétuelle incapacité d'Ethan à rattraper la bande nomade de Comanches Nawyecka.

La prisonnière du désert décrit le trajet d'un héros de tragédie, aigri par la guerre de sécession perdue, confronté au mal et dont les valeurs sont trop archaïques pour s'intégrer dans la société en train de se construire où les valeurs changent et s'entremêlent. Venu cherché protection, il s'en ira solitaire.

Un sang mêlé pour réconcilier la communauté

Scar, interprété par Henry Brandon, un acteur blanc aux yeux bleus, manifeste les désirs refoulés d'Ethan. Il lutte contre ses sentiments amoureux pour la femme de son frère et dès le lendemain de son retour, Scar détruit la famille et viole Martha, comme le miroir déformant des désirs d'Ethan.

Look est tuée par la 7e cavalerie de Custer. Sa mort résonne avec le massacre des Cheyennes en 1868 par la 7e cavalerie à la Washita River. Ainsi Ford utilise la marche militaire de Custer, Garry Owen, pour les plans où la cavalerie rassemble ignominieusement les survivants capturés.

Le massacre des Comanches, un écho au massacre des Cheyennes par la 7e cavalerie à Washita River

Autre figure d'étranger, Martin Pawley ressemblait par bien des côtés à Ethan. C'est presque son fils adoptif puisqu'il doit la vie à Ethan qui l'a recueilli après le massacre de sa famille pour le confier à Aaron et Martha qui l'ont élevé comme leur fils. Mais parce qu'il porte un huitième de sang indien et qu'il est visiblement métissé, Ethan l'a rejeté. Comme Ethan, lui aussi devra sortir de la maison le premier soir et méditer seul sur le seuil de la porte. Pourtant et justement parce qu'il est métissé, il est le seul à pouvoir faire le lien entre Ethan et les Indiens (il "épouse" une squaw) entre Ethan et Debbie. Il lui sauve la vie alors qu'Ethan s'apprêtait à vider son chargeur sur elle lors de leur première rencontre car, pour Ethan, en ayant couché avec un indien, elle n'est plus humaine. Promise à la mort par son propre oncle paternel qui préfère la tuer pour lui éviter des souffrances supplémentaires, Martin accompagne Ethan durant ces cinq années pour l'empêcher de tuer Debbie lorsqu'il la retrouvera) et entre Debbie et la communauté blanche (après tant d'années, personne ne souhaite plus le retour de Debbie et préfère l'oublier).

L'identité raciale divisée de Martin (Je suis un huitième de cherokee et le reste gallois et anglais-du moins c'est ce qu'on me dit) lui permet de comprendre les deux cultures, indienne et blanche et de dépasser la haine qui les sépare. Martin gagne en stature. Il devient un homme moderne alors qu'Ethan est prisonnier des modèles destructeurs du passé. C'est le sang mêle et non le blanc qui se révèle le plus américain.

Contexte social de 1956

La plupart des critiques ne remarquèrent pas le racisme pathologique d'Ethan. De telles attitudes étaient si profondément ancrées dans la culture nationale de 1956 que peu d'entre eux se rendirent compte que ce héros de western fort peu traditionnel était terriblement névrosé, dévoré par une haine irrationnelle des Indiens.

Tandis que La prisonnière du désert était en préparation et en tournage, la question des droits civiques allait se substituer au maccarthysme sur le champ de bataille national. Le 1er décembre 1955, encouragé par la décision 1954 de la cour suprême Brown vs Board of education, déclarant inconstitutionnelle la ségrégation dans les écoles publiques, le mouvement pour les droit civiques s'ouvrit à Montgomery en Alabama, quand Rosa Parks refusa de céder à un blanc sa place dans l'autobus, entrainant un boycott général des transports en commun de Montgomery conduit par le docteur Martin Luther King.

On peut ainsi lire le film traitant des rapports rouges-blancs en 1868-1873 comme un film sur les rapports Noirs-Blancs en 1956. En abordant si directement la peur des rapports sexuels interraciaux, Ford était en prise avec des sources d'anxiété raciales contemporaines. En traitant ces sujets difficiles, Ford réalise un western plus moderne pour un public qui demandait désormais un plus grand réalisme psychologique comme dans les westerns d'Anthony Mann où James Stewart interprète un homme de la frontière tourmenté. Dans les films de Ford la préoccupation pour les rapports sexuels interraciaux est croissante, elle se manifestera aussi dans Le sergent noir (1960), Les deux cavaliers (1961) et Frontière chinoise (1966). Ford avait déjà montré des racistes, notamment le colonel Thursday dans Le massacre de fort Apache (1948) qui regarde Cochise dans les yeux en traitant le légendaire chef Indien de "porc récalcitrant". Il franchit une étape supplémentaire avec un homme amené au désir de tuer la chair de sa chair au nom de la pureté raciale.

Réception critique

La prisonnière sort le 26 mais 1956. Avec quatre millions et demi de dollars de recettes brutes, il devint un grand succès. Il eut quelques critiques très élogieuses : Look évoqua une Odyssée homérique, un western de haute volée, le plus tumultueux depuis L'homme des vallées perdues (George Stevens, 1953). Mais l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences ne le sélectionna pourtant pour aucun Oscar. Cette indifférence de l'Academy pour un classique américain dit tout le dédain de l'époque à l'égard du western. Mêmes les cahiers du cinéma publièrent un éreintement, heureusement non signé : "Nostalgie de Ford pour ses anciens westerns, nostalgie des fordiens pour ses anciennes prouesses, Regrets de voir un bon scenario gâché, agacement devant le jeu sempiternellement "à l'irlandaise" des interprètes surtout féminines". Mais six ans plus tard, en 1962, la réputation du film avait tellement grandi en France qu'il arrivait en tête du référendum des critiques des Cahiers pour les plus grands films américains de la période sonore. En 1972, La prisonnière du désert faisait sa première apparition sur la liste des plus grands films de tous les temps, publiée par Sight and Sound en dix-huitième position. Dans ce classement organisé tous les dix ans par la revue et auquel participent des critiques internationaux, il était placé à la cinquième place en 1992, en dessous de la dixième en 2002 et septième en 2012.

Ce n'est qu'au début des années 70 qu'il eut de l'influence sur les cinéastes du nouvel Hollywood. Un passage des dialogues de La prisonnière du désert, figure dans Fureur Apache (Robert Aldrich, 1972). Harvey Keitel et Zina Bethune discutent longuement de La prisonnière du désert dans Who's that knoking at my door (Martin Scorsese, 1967). Un extrait du film figure dans Mean Streets (Martin Scorsese, 1973). Le réalisateur dû prendre une scène sans John Wayne, celui-ci refusant d'apparaître dans un film côté R (Restricted, interdit aux moins de 17 ans non accompagnés). Steven Spielberg a déclaré qu'il avait vu le film une douzaine de fois et deux fois pendant les tournages en extérieurs de Rencontres du troisième type.

Jean-Luc Lacuve, le 1er octobre 2005

Bibliographie : A la recherche de John Ford : Joseph McBride. Editions Actes Sud et Institut Lumière. Novembre 2007, p.742-768.

Notes :

1- les pièces, toutes neuves, ne sont pas marquées. John Ford a expliqué dans ses entretiens avec Bogdanovich que Ethan avait rejoint les troupes de Maximilien au Mexique où il a dû servir comme mercenaire.


2-Ce geste est commun à beaucoup de cultures qui s'inclinent ainsi devant l'avenir en élevant au-dessus d'eux ses représentants. C'est aussi un geste de respect envers la poursuite de la vie que l'on trouve par exemple chez Pialat dans Sous le soleil de Satan (1987).

3-George Didi-Huberman dans L'image malgré tout (2004) signale que lorsque l'on interdit le rituel de l'autre alors qu'il est supposé ne rien signifier rien pour nous, c'est que l'on est, en même temps, fasciné par ce rituel ; ainsi des nazis interdisant la messe juive dans les camps d'extermination.