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Douleur et gloire

2019

(Dolor y Gloria). Avec : Antonio Banderas (Salvador Mallo), Asier Etxeandia (Alberto Crespo), Leonardo Sbaraglia (Federico), Nora Navas (Mercedes), Julieta Serrano (La mère), Raúl Arévalo (Le père), Cecilia Roth (Zulema). 1h52.

Un homme, une cicatrice le long de la colonne vertébrale, est assis au fond de la piscine les yeux fermés. Il émerge bientôt. Il se souvient de sa mère parmi d'autres lavandières du village qui étendaient le linge sur les hautes herbes et chantaient en chœur.

Cet homme c'est Salvador Mallo, un réalisateur célèbre et vieillissant, qui a pris sa retraite et se tient maintenant hors du monde. Cela étonne Zulema, une de ses anciennes actrices qui a dorénavant du mal à trouver des rôles. Elle lui dit avoir croisé Alberto Crespo, l'acteur de Sabor, grand succès de Salvador réalisé trente ans plus tôt, avec qui il est de notoriété publique qu'il soit fâché. Or, justement, Salvador a vu le film à l'occasion de sa sortie par la filmoteca de Madrid en version restaurée. Salvador a changé d'avis et trouve que l'interprétation d'Alberto donne du poids à sa mise en scène. Il aimerait le retrouver pour présenter le film avec lui à la filmoteca. Zulema lui donne son adresse, en lui signalant qu'il est toujours accro à l'héroïne.

Un musicien vient s'asseoir au piano et commence à jouer. Salvador se souvient de son entrée au séminaire comme collégien et de l'attention des prêtres pour monter une chorale. Ses dons de chanteur furent immédiatement repérés et il devint le soliste de la chorale du séminaire. Il passait tant de temps à répéter qu'il n'apprit rien durant ces années car les prêtres lui faisaient réussir ses examens pour qu'il reste chez eux.

Salvador obtint néanmoins son bac et compensa sa nullité en géographie grâce aux invitations qu'il reçut comme cinéaste à succès; sa connaissance du monde s'accrut au fur et à mesure de sa popularité. En vieillissant sa popularité s'accrut mais aussi ses douleurs physiques, de plus en plus vives; nerf sciatique, migraines, acouphènes, dépression.

C'est ainsi que, diminué, Salvador s'en va voir Alberto dans l'espoir de le convaincre de présenter avec lui Sabor. Mais Alberto n'est pas ravi de voir Salvador. Cependant, comme celui-ci se dit maintenant satisfait de son interprétation de Sabor, Alberto se livre un peu. Il tente de monter une adaptation de Cocteau dans une petite salle de Madrid et chasse toujours le dragon; il fume les vapeurs de l'héroïne sur une feuille d'aluminium chauffée. Il en propose à Salvador. Celui-ci se souvient de son enfance : il avait passé une nuit dans une gare avec Jacinta, sa maman, un soir de fête où aucun logement n'était libre. Elle lui avait reprisé une chaussette avec un œuf en bois dédié à ce travail. Alberto, ayant vu à quel point Salvador avait changé, est réconcilié avec lui et accepte sa proposition de présenter le film avec lui.

Mercedes, la fidèle et dévouée assistante de Salvador, s'inquiète de cette soudaine envie de présenter le film alors qu'elle sait Salvador très diminué. Lorsqu'elle vient chez lui, la femme de ménage immigrée lui confirme que Salvador a de plus en plus de mal à se chausser pour sortir. Il ne peut plus aller au théâtre car les fauteuils lui font mal au dos et refuse de prêter ses tableaux de Pérez Villalta, ses seuls réconforts, au Guggenheim.

Salvador reçoit la visite d'Alberto. Salvador manque de s'étrangler en avalant un biscuit et s'inquiète de ne presque plus pouvoir manger. Alberto lui donne de l'héroïne, ce qui calme Salvador. Celui-ci se souvient de son arrivée dans le village de Paterna, près de Valence. Son père n'avait pu trouver mieux comme habitation qu'une grotte qu'il avait à peine eu le temps d'aménager. Jacinta était déçue mais le jeune Salvador appréciait les murs blancs et le puits de lumière dans la cuisine. Pendant qu'il dort, Alberto lit une des nouvelles de son ordinateur : L'adicción. A son réveil, il souhaite que Salvador la lui donne pour jouer au théâtre. Mais Salvador s'y refuse arguant qu'il y dit des choses qu'il ne tient pas à révéler au grand public. En partant, Alberto lui laisse une bonne dose d'héroïne.

Le soir de la projection de Sabor à la filmoteca, c'est un triomphe. Mais Salvador et Alberto se sont drogués et ne sont pas en état de se rendre à la cinémathèque. Le directeur de la salle organise alors un débat via le téléphone de Salvador où celui-ci se dispute en direct avec Alberto, ressassant sa vieille rancune d'un acteur rétif à sa direction.

Salvador perd de plus en plus pied et cherche de l'héroïne par ses propres moyens dans les quartiers peu sûrs de la capitale pour calmer ses douleurs. A bout, il revient chez Alberto et lui promet sa nouvelle, L'addiction, en échange de l'héroïne. Salvador se souvient avoir aidé un jeune maçon analphabète en échange de travaux dans la grotte d'habitation. Cela aurait été le bonheur si une dévote n'avait persuadé Jacinta de lui faire faire des études au séminaire. Mais c'était aussi le seul moyen d'étudier pour un enfant pauvre.

Alberto s'est sorti de son addiction à l'héroïne et L'addiction est un triomphe. Par hasard, le personnage qu'il interprète, Federico, assiste à la représentation. Il est bouleversé et demande l'adresse de Salvador. Les deux hommes se revoient et repartent apaisés sur l'intensité et la beauté de leur passé commun.

Salvador décide alors d'arrêter la drogue et de prendre rendez-vous chez le médecin. Celui-ci lui promet de le sortir de l'héroïne, notamment si Mercedes le veille quelque temps. Salvador installe alors Mercedes dans la chambre qu'occupait sa mère les derniers mois de sa vie. Il lui avoue qu'il n'a jamais réussi à faire le deuil de sa mère depuis son décès quelques années auparavant. Il lui reprochait toujours de l'avoir envoyé au séminaire et elle lui reprochait une vie à Madrid qui l'empêchait de s'occuper d'elle et notamment de la ramener mourir dans son village. Le retour sur son passé aujourd'hui permet toutefois à Salvador de comprendre qu'il ne pouvait mieux s'occuper de sa mère qu'il le fit alors.

Alors qu'il va passer un scanner, Mercedes lui montre le carton d'invitation d'une galerie qui retient son attention. On y voit un petit garçon qui lit. Dans le scanner, Salvador se souvient de son premier désir pour le jeune maçon qui s'était mis nu pour se laver après avoir travaillé. Emu, il s'écroula à sa vision que l'on attribua aussi à une insolation. Avec Mercedes, ils se rendent à la galerie mais l'œuvre est anonyme et a été achetée aux puces de Barcelone. Derrière le dessin, une lettre lui est adressée qui lui parvient ainsi avec 50 ans de retard. Le jeune maçon s'y montre éternellement reconnaissant de son apprentissage de la lecture.

Salvador a les résultats du scanner qui ne révèle aucune tumeur maligne. Pour lui permettre de manger normalement une opération est toutefois nécessaire pour décalcifier un os de la colonne vertébrale. Lorsque le chirurgien l'opère, Salvador lui dit préparer un film dont il ne sait pas encore si ce sera une comédie ou un drame ; l'histoire de son premier désir.

Le film semble a priori dénué d'enjeu dramatique. Il ne s'agit pour le personnage principal que de parvenir à atténuer ses douleurs et continuer de travailler. Après avoir failli basculer dans l'héroïne, Salvador, le cinéaste vieillissant, retrouve son amour de jeunesse et accepte de mettre un beau point final à cette relation. Cela l'encourage à se sortir du refuge trompeur de la drogue et à se soigner rationnellement. Il parvient alors à faire le deuil de sa mère en se souvenant comment il l'avait accueilli chez lui lors de sa fin de vie. Par cette introspection, il se réconcilie avec elle et retrouve le goût du travail qui prendra la forme du souvenir de son premier désir. Ainsi, si film se présente bien comme une ode à l'apaisement dans le travail et la médecine conventionnelle, il est hanté par l'impératif besoin de garder constamment une relation forte avec sa mère et la crainte pour le réalisateur de ne plus pouvoir tourner.

Le travail aujourd'hui plus que les amours d'hier

Les amours sont du domaine du passé et doivent y rester. Lorsqu'on se réconcilie avec elles, il est possible de vivre bien. Après le départ de Federico, Salvador décide d'arrêter de se droguer. De même, il ne recherche pas à retrouver le jeune maçon qu'il avait aidé mais s'inspire de leur histoire pour faire un film. La rédemption ne passe ainsi pas par l'amour (thème du monologue de la pièce l'addiction) mais par le travail. Federico l'avait expérimenté en dirigeant un restaurant en Argentine, Alberto en travaillant son métier d'acteur, Salvador en réalisant un nouveau film.

Cette ode au travail passe aussi par celle de l'apprentissage. C'est une joie pour Salvador d'apprendre à lire au jeune maçon et celui-ci sait que sans cet apprentissage il sera toujours exploité. La disparition de la figure du père tient peut être à ce qu'il n'a pu être assez autonome pour trouver le métier qui lui aurait permis de s'épanouir.

Une réconciliation post-mortem

Les flashes-back sont assez conventionnels. Ils enchaînent différents épisodes de la vie de Salvador enfant. On pourrait leur reprocher le systématisme de leur apparition dû aux effets de la drogue. Longtemps, ils semblent aussi se contenter d'entrecouper une narration au présent dans laquelle ils n'apportent ni éclaircissement, ni mystère, ni émotion. Tout juste peut-on penser que Salvador regrette son enfance.

Il s'agit pourtant bien, au cours de ces sondes dans le passé, de réconcilier mère et fils post-mortem. Cette réconciliation ne peut avoir lieu dans un réel où elle arrive trop tard mais dans le cerveau de Salvador. D'où, dès le générique, des images animées qui établissent une distance avec un enregistrement réaliste, mécanique du réel. Cette distance assumée avec le réel pour mieux le commenter et le revisiter prend souvent un aspect théâtral (monologue d'Antonio au théâtre, discussion avec la mère). Pareillement le retour systématique de scènes dans l'appartement de Salvador, fait de cet appartement la métaphore de son cerveau accentué par les tableaux étranges de la nouvelle figuration espagnole.

Le film est ainsi le voyage dans un cerveau malade avec une seule et magnifique pointe de présent : la première séquence qui va initier l'ensemble du film sous la forme d'un unique et grand flash-back. Salvador au fond de la piscine y suit un traitement postérieur à son opération comme l'indique la cicatrice sur son dos. Les yeux fermés, le souvenir de sa mère avec qui il s'est enfin réconcilié mentalement y apparait magnifiée. Elle est bien trop belle pour être vraie. C'est par le bain dans cette eau apaisante, autre métaphore du cerveau, que Salvador rattache son actrice, la magnifique Penelope Cruz à sa cinéphile. La cinéphilie fait ainsi retour après une éclipse de dix ans et de trois films avec des courts extraits de Nathalie Wood dans La fièvre dans le sang et Marilyn dans Niagara. La séquence initiale de l'apparition de la mère renvoie à ces deux séquences iconiques d'une femme magnifique près de l'eau. L'affiche de Huit et demi vient surtout rappeler que la création prend sa source dans les souvenirs de l'enfance.

La hantise de ne plus pouvoir tourner

C'est le troisième film d'Almodovar où le personnage principal est un cinéaste après La loi du désir (1987) et La mauvaise éducation (2003). Cette fois la part d'autofiction semble plus forte. En remodelant Antonio Banderas à son image, le cinéaste espagnol ambitionnait peut-être de rejoindre le couple Federico Fellini- Marcello Mastroianni dans Huit et demi où celui de Orson Welles-John Huston dans De l'autre côté du vent. Cependant même si l'allusion à Huit et demi se fait via le biais d'une affiche et si le terme même d'autofiction est cité par sa mère qui s'en méfie, la réflexion reste très pauvre sur la création cinématographique.

Photo de tournage : Almodovar- Banderas...
... comme Fellini Mastroianni dans 8 1/2

On ressent surtout la vulnérabilité d'un créateur craignant de rester cloîtré dans son appartement-musée si sa vie perdait son sens faute de ne pouvoir tourner. "J'avais besoin de porter un regard très introspectif, y compris sur la partie la plus sombre de moi-même, et de mélanger ça avec les souvenirs les plus lumineux de mon enfance", a expliqué Almodovar sur la télévision publique espagnole. Dans la presse, il s'est employé à corriger certains points de sa fiction, pas totalement fidèle à sa biographie : non, à neuf ans, il n'était pas tombé amoureux d'un maçon comme dans le film, même si cela aurait pu lui arriver, et non, la drogue que découvre son double, l'héroïne, n'a jamais été la sienne, lui qui préférait plutôt la cocaïne. Sur sa vie même, le cinéaste en révèle moins que, par exemple, dans Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? (1984), son quatrième film.

Jean-Luc Lacuve, le 22 mai 2019

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