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En 1913, à Houston, la mère d'Howard Hughes, alors âgé de huit ans, lui donne un bain et lui apprend à épeler « quarantaine », tout en le mettant en garde contre la récente épidémie de choléra. Quatorze ans plus tard, en 1927, il commence la réalisation de son film Hell's Angels et engage Noah Dietrich pour gérer les opérations quotidiennes de son empire commercial.
Après la sortie du Chanteur de jazz, le premier film partiellement parlant, Hughes est obsédé par le réalisme et décide de convertir son film au cinéma parlant. Malgré le succès du film, Hughes reste insatisfait du résultat et ordonne un nouveau remontage après sa première à Hollywood. Il entame une relation amoureuse avec l'actrice Katharine Hepburn, qui contribue à apaiser les symptômes de son trouble obsessionnel-compulsif (TOC) et de sa phobie des germes, qui s'aggravent.
En 1935, Hughes effectue le vol d'essai du H-1 Racer et établit un nouveau record de vitesse, malgré un atterrissage forcé dans un champ de betteraves suite à une panne de carburant. Trois ans plus tard, il bat le record du monde en faisant le tour du monde en quatre jours tout en acquièrant la majorité des parts de Transcontinental & Western Air (TWA).
Juan Trippe, concurrent de la compagnie et président de Pan Am, charge son ami, le sénateur Ralph Owen Brewster, de présenter le Community Airline Bill, qui accorderait à Pan Am l'exclusivité des vols internationaux. Hepburn, lassée de l'excentricité et du travail acharné de Hughes, le quitte pour l'acteur Spencer Tracy. Hughes trouve rapidement une nouvelle conquête, Faith Domergue, âgée de 15 ans, puis séduit l'actrice Ava Gardner sans parvenir à se l'attacher. Cependant, il éprouve toujours des sentiments pour Hepburn et achète un journaliste pour étouffer toute information concernant sa relation avec Tracy, désormais marié.
Au milieu des années 1940, Hughes signe deux contrats avec l'armée de l'air américaine : un avion espion et un appareil de transport de troupes destiné à la Seconde Guerre mondiale.
En 1946, alors que l'hydravion H-4 Hercules est toujours en construction, Hughes achève l'avion de reconnaissance XF-11 et effectue un vol d'essai. Malheureusement, un moteur tombe en panne en plein vol ; il s'écrase à Beverly Hills et est grièvement blessé, mais survit miraculeusement. L'armée annule sa commande d'H-4 Hercules, mais Hughes poursuit le développement de l'appareil sur ses fonds propres. Dietrich l'informe qu'il doit choisir entre financer les compagnies aériennes ou son hydravion. Hughes ordonne à Dietrich d'hypothéquer les actifs de la TWA afin de pouvoir continuer le développement.
En 1947, ses TOC s'aggravent. Hughes devient de plus en plus paranoïaque ; il installe des micros et met sur écoute les lignes téléphoniques de Gardner pour la surveiller, jusqu'à ce qu'elle le mette à la porte. Le FBI perquisitionne son domicile à la recherche de preuves accablantes de détournement de fonds liés à la guerre, et fouille tous ses biens.
Brewster propose en privé à Hughes d'abandonner les charges s'il vend TWA à Trippe, mais Hughes refuse. Ses TOC s'aggravent et il se retire pendant trois mois dans une « zone stérile » isolée. Trippe, certain que Hughes ne se présentera pas, demande à Brewster de le convoquer pour une enquête du Sénat. Gardner lui rend visite et le prépare personnellement pour l'audition.
Revigoré, Hughes se défend contre les accusations de Brewster et accuse le sénateur d'avoir accepté des pots-de-vin de Trippe. Il conclut en annonçant qu'il s'est engagé à achever le projet de l'avion H-4 et qu'il quittera le pays s'il ne parvient pas à le faire voler. Le projet de loi de Brewster est immédiatement rejeté.
Après avoir réussi le vol de l'appareil, Hughes discute avec Dietrich et son ingénieur, Glenn Odekirk, d'un nouvel avion de ligne pour TWA. Cependant, il commence à avoir des hallucinations d'hommes en combinaisons antibactériennes et fait une crise de panique. Tandis qu'Odekirk le cache dans les toilettes pendant que Dietrich va chercher un médecin, Hughes est envahi par des flash-backs de son enfance, de sa passion pour l'aviation et de son ambition de réussir, répétant compulsivement la phrase « la voie de l'avenir ».
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La problématique de l'échec qui hante le cinéma de Scorsese,
basée sur l'angoisse de ne pas arriver à sortir de soi, de son quartier, de
sa famille est
omiprésente, même dans ses magnifiques reconstitutions que sont New
York, New York (1977),
Le Temps de l'innocence (1993), ou Gangs of New York (2002).
Ici, Hughes, à l'image du rêve américain, est un personnage centrifuge qui rêve de conquérir le monde, d'une nouvelle frontière dans le quadrillage du ciel. Cette volonté du toujours plus (de records, de femmes ou de défis) se trouve contrariée les phobies qui ont leurs origines dans l'enfance.
La force centripète d'un retour souhaité en quarantaine
La force centripète, au lieu de s'appuyer sur un espace documentaire (le quartier italo-américain) ou un espace mental (le casino du film éponyme) renvoie à la scène primitive de l'innocente mauvaise mère avec son obsession de la quarantaine qu'elle transmettra à son fils. Dès lors, chaque fois que l'on s'approchera trop près de lui, Hughes sera, au mieux, sourd, au pire phobique. Le film chercherait donc, dans une sorte de passion christique -thème dont il n'est pas besoin de souligner la récurrence chez Scorsese-, à opposer ces deux forces qui vont déchirer Hughes.
Écartelé entre une volonté de puissance assez puérile (quand je serai grand je battrai des records d'aviation...) et un irrésistible besoin de retrouver la quarantaine, on pouvait craindre que les rencontres, la vie affective de Hughes se situent dans un no man's land assez désincarné. Celles-ci, qui se répartissent en deux catégories, incarnent pourtant fort bien la névrose de Hughes.
La première catégorie de rencontres, ce sont ses amitiés indéfectibles (ingénieur, financier, météorologue), sorte de repoussoir à son angoisse des inconnus (le balayeur, les serveurs). La seconde ce sont les rencontres féminines que Scorsese dépouille de toute sexualité (dommage pour un érotomane convaincu comme Hughes !). Il choisit ainsi de passer du plan de la main caressant le dos de Katharine Hepburn à celui de la même main glissant voluptueusement sur la carlingue d'un avion. Toute la relation d'amour-amitié avec Katharine Hepburn sera traitée sur le thème de leur fragilité commune, la phobie pour lui, l'hystérie pour elle (toujours en représentation, lors des dîners publics ou pour la rupture). Pour tous deux, la fragilité est liée au "modèle" familial (le dîner des Hepburn à Boston). La lutte de Hughes, propriétaire de TWA, contre le patron de la Pan Am, Juan Trippe, repose également sur le même mouvement contraire de répulsion (fumée) fascination (fleurs, globe terrestre).
La passion christique
Ainsi, alors qu'il était à craindre que comme Les anges de l'enfer, (Howard Hughes, 1930), Aviator soit un bel exercice de style, plein de passion et de feu mais sans âme ni humanité, Scorsese réussit l'exploit de faire un film sans presque aucun plan inutile, chacun d'eux ramenant soit à l'innocence de la passion, positive, celle de l'aviation (le record de vitesse, le vol avec Katharine, le début du vol de l'avion-espion, le vol de l'Hercule) soit au déchirement de la passion (les flashs lorsque Hughes accompagne Jean Harlow à la première des Anges de l'enfer, les scènes dans les toilettes ou la sortie de chez le sénateur Brewster).
Avec l'accident du 7 juillet 1946 où l'avion de Howard Hughes s'écrase dans la banlieue de Los Angeles, le film bascule plus nettement dans la passion christique. La caméra ne quitte pas l'aviateur d'un pouce, tandis que l'appareil s'abat au sol. Le jeune homme tente de s'extraire du cockpit brûlant, pousse les hurlements d'une bête qu'on met à mort. Il roule à terre, les vêtements en feu, le visage ensanglanté, méconnaissable. C'est avec ses yeux que nous voyons arriver, de loin, au ralenti, dans la fumée noirâtre, un homme qui court le secourir. Et derrière lui, un autre qui, comme le soldat qui perce le flanc du Christ en croix, porte le dernier coup en prenant une photo.
Après l'accident, Hughes connaît sa première grande crise d'enfermement paranoïaque. Dans sa salle de projection privée, il regarde en boucle les films qu'il a jadis réalisés, et dont les titres ne laissent guère de doutes sur ce qui se joue : Les anges de l'Enfer, Le Banni. Il est nu devant le projecteur, c'est sur son corps souffrant, sur sa peau de grand brûlé, et non plus sur l'écran, que défilent les images. Jane Russell et sa poitrine généreuse, figure à la fois érotique et maternelle. Une nuée d'avions. Rêves dérisoires et grandioses dont il attend la Résurrection. Celle-ci aura lieu avec le procès de la commission du sénateur Ralph Owen Brewster. Il sort de la salle capitonnée comme on sort d'un tombeau et même Marie-Madeleine se trouve là (une secrétaire aux gants blancs : noli me tangere!, tout droit sortie de chez Giotto!). On pourra même poursuivre la métaphore chrétienne : la scène du déjeuner chez le sénateur avec la truite à demi-crue au déjeuner serait le Vendredi saint. Tout comme la mise en scène de la commission Brewster, avec ses projecteurs en hauteur braqués sur l'assistance, pourrait évoquer la pentecôte.
Il n'est nul besoin de poursuivre trop loin ces métaphores chrétiennes pour exprimer la dimension épique du film. Elles traduisent néanmoins l'attention constante de Scorsese pour composer et travailler l'image. Il se targque ainsi d'une recréation numérique de deux procédés de couleur cinématographiques disparus : le Technicolor bichrome et le Technicolor trichrome. Pendant les 50 premières minutes du film, les scènes apparaissent uniquement dans des nuances de rouge et de bleu cyan ; les objets verts sont rendus en bleu. Selon Scorsese, ce procédé vise à imiter l'aspect des premiers films couleur bichromes. De même, de nombreuses scènes représentant des événements postérieurs à 1935 sont traitées pour imiter l'aspect saturé du Technicolor trichrome.
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Scorses raconte ainsi moins la vie réelle de Hughes (personnage aux racismes multiples et détestables et dont la vie se poursuit près de 30 aans après 1947) mais une nouvelle version de la passion. Version sans triomphalisme et toujours douloureuse. Hughes est filmé dans une ultime crise traduisant son déchirement entre deux forces contraires qui régissent sa vie. Des avions à réaction dont il vient d'apprendre la réalisation il exprime qu'ils sont "the way of the future". Cette phrase retentit en lui si fort qu'il la répète indéfiniment et sombre dans une nouvelle crise de folie.
Avec ce film, Scorsese ne pouvait éviter de lorgner du côté de Orson Welles et notamment de Citizen Kane dont Hughes est l'une des multiples clés. Le mot "quarantaine" se présente ainsi comme un nouveau "rosebud". Le chapeau et les moustaches de Hughes devant les micros évoquent assez nettement le Kane jeune de la première partie du film de Welles. La rencontre sur le pont de nuit avec le journaliste aux photos compromettantes pour le couple Hepburn-Tracy évoque plutôt la fin de La soif du mal.
Jean-Luc Lacuve, le 01/02/2005.
Pour Bill Krohn (Cahier du cinéma n°597, janvier 2005) :
" Le livre Howard Hughes : The Untold Story de Peter Brown et
Pat Broeske constitue la source principale du scénario de John Logan
- même si Aviator se limite à la période 1927-1947,
avant donc le rachat de la RKO par le patron de la TWA. Inspiré par
cette chronologie, Scorsese a utilisé le numérique pour recréer
l'aspect du Technicolor deux bandes (déjà en usage en 1927)
pour toutes les scènes d'avant 1935 et du Technicolor trois bandes
après cette date, année de la sortie du premier long-métrage
en trois bandes, Vanity Fair.
Aviator commence alors que Hughes a déjà renvoyé Marshall Neilan pour réaliser le film lui-même. Hell's Angels mérite sa réputation de film d'aviation absolu. Avec sa distribution de héros de la Première Guerre mondiale volant sur 137 appareils d'époque, Hughes a vraiment réussi à reproduire des actes de bravoure devant ses nombreuses caméras, dont plusieurs étaient accrochées au cockpit afin de saisir les expressions des pilotes risquant leur vie.
Le film était déjà achevé quand la révolution sonore l'obligea à doubler par des bruitages les séquences de combat aérien et à retourner les séquences de drame en remplaçant une Harlow de 19 ans par Greta Nissen, dont l'accent du nord convenait encore moins bien que la voix traitante de Harlow dans le rôle d'une libertine britannique sans soutien-gorge qui s'interpose entre deux frères pilotes.
Le récit très circonstancié que font Brown et Broeske de l'histoire d'amour entre Hughes et Katharine Hepburn est pour une large part inventé, ou en tout cas de seconde main."
Bibliographie :