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Une très célèbre cantatrice, Claire Lescot, réunit souvent dans son étrange demeure les plus brillants représentants de l'intelligentsia internationale. Ce soir-là il y a notamment, Frank Mahler, "l'homme d'affaires mondiales", Vladimir Kranine, "l'apôtre", théoricien du mouvement humanitaire et le maharadjah Djorah de Nopur, "un praticien du despotisme". Ils cherchent tous son amour mais elle veut rester libre à tel point que cette obstination l'a fait surnommer "l'inhumaine".
Un invité se fait attendre. Il s'agit d'Einar Norsen, un jeune ingénieur scandinave qui se livre à de mystérieuses recherches scientifiques. Le repas commence sans lui mais il arrive à temps pour entendre Claire qui a décidé de voyager seule autour du monde. Chacun cherche alors à la retenir pour lui. Frank Mahler lui propose une tournée dans les théâtres qu'il possède aux États-Unis, Kranine de prendre la tête du mouvement humanitaire qui se développe en Mongolie, Nopur d'être sacrée reine en Inde. Elle répond successivement qu'elle ne s'intéresse qu'à ce qu'elle gagne par elle-même, qu'elle ne s'intéresse qu' aux personnes d'exception et qu'elle n'a que faire d'une couronne avant d'être morte, "tuez moi d'abord" conclut-elle. Einar s'approche de Claire à son tour déclarant ne pourvoir vivre sans elle et menace de se tuer. Si vous la brisez si facilement votre vie, c'est qu'elle ne vaut pas grand-chose. Lui répond-elle. Einar voit un journal annonçant le mariage prochain de Claire avec Nopur ce que lui parait confirmer le nouvel entretien de Claire avec lui. Désespéré, il fait transmettre un message à Claire : "Sans vous ce monde m'est odieux, une embardée va me jeter dans l'autre". Claire ignorant la teneur du message chante pour ses invités. Elle blêmit cependant en le lisant mais ses invités semblent ne pas croire que le jeune homme passera à l'acte. Mais quand "une paysanne un peu innocente" vient informer les invités qu'elle a vu une voiture foncer à vive allure et quitter la route pour plonger dans la Seine, Claire émue renvoie tous les invités.
Le bruit court dans tout Paris que son intransigeance est la cause de la mort du jeune ingénieur. L'apôtre organise une cabale contre elle si elle chante au théâtre des Champs Élysée dans la soirée en distribuant des billets à ses fidèles. Claire ne voulait d'abord pas chanter mais elle pense qu'elle doit en avoir le courage, que sa raison doit vaincre sa douleur. Elle en avertit le directeur du théâtre. Ainsi le public après les ballets suédois et chauffé à blanc par les journaux aussi bien que par l’apôtre et ses disciples se met à hurler et siffler. Claire stoïque fait face et sa dignité convainc le public qui la laisse chanter pour un nouveau triomphe.
Djorah de Nopur vient dans sa loge mais la femme de chambre lui dit que Claire ne veut voir personne. Il observe pourtant qu'elle laisse entrer un homme discret, qui s’était tenu en retrait dans une loge durant le spectacle. L'homme dit en effet venir donner des nouvelles de Einar: son corps a été retrouvé défiguré dans la Seine et deux témoins sont nécessaires pour reconnaître le corps. Elle accepte d'être conduite le lendemain là où repose le corps.
Le lendemain, une voiture la conduit dans une maison puis au sous-sol de celle- ci où repose un cadavre. Du moins le croit-elle puisqu'il ne s'agit que d'un leurre. Einar lui explique qu'au dernier moment, se rappelant sa phrase sur la valeur de sa vie, il n'avait fait que jeter la voiture dans l'eau. S'il a organisé ce simulacre c'était pour la conduire chez lui et lui faire visiter son laboratoire. Il lui en montre le lieu, ce qui suffit à la fasciner. Claire promet de revenir dans l'après-midi. Là, il lui explique que grâce à la télévision et la TSF, elle n'aura plus à se déplacer pour être connue dans le monde entier. Un essai de télévision est fait dans divers pays du monde qui écoute la voix de Claire transmise par TSF. Claire, fascinée, promet de revenir le lendemain soir après le spectacle pour essayer une machine plus dangereuse. Mais cette fois Djorah de Nopur les a observé et il est bien décidé à se venger.
Après le spectacle il glisse un un serpent venimeux dans le bouquet de fleurs destiné à Claire et la conduit à la place de son chauffeur chez Einar. Mordue, Claire meurt à son arrivée chez le jeune savant. Celui-ci met en route la machinerie compliquée pour lui rendre la vie. Claire , reconnaissante et amoureuse , se penche vers lui, et dit, malicieuse, être venue pour l'amour... de l'humanité.
L'Inhumaine tente la synthèse des différentes formes d'art au sein du cinéma de fiction et s'inscrit ainsi dans la mouvance française qualifiée d'avant-garde narrative, ou première avant-garde. En 1923, après plusieurs années de mise en scène, notamment pour les studios Gaumont, et de premières réussites comme Rose-France (1919), Le carnaval des vérités (1919), L'Homme du large (1920), El Dorado (1921), Don Juan et Faust (1922), Marcel L'Herbier vient de fonder sa propre société de production, Cinégraphic. Il élabore le projet extrêmement ambitieux, L'Inhumaine : un film destiné à mettre en valeur les tendances les plus pointues de la création artistique en France (arts plastiques, arts décoratifs, architecture, haute couture, musique, et bien sûr... cinéma !).
Le scénario, proche d'un argument d'opéra, a été conçu pour la chanteuse lyrique Georgette Leblanc. Sœur de l'écrivain Maurice Leblanc, elle apporte 50% du financement en échange du rôle principal, celui de « l'inhumaine ». Georgette Leblanc était une femme hors du commun. Féministe et rebelle, cette amie proche de Marcel L'Herbier partageait la sensibilité visionnaire du cinéaste dans le domaine des arts.
Cependant, son physique ne correspondait pas au rôle de femme fatale qu'elle s'était réservé. L'Herbier a donc décidé d'utiliser le script comme « [...] base chiffrée. Sur cette base chiffrée, je construisais des accords, des accords plastiques, et ce qui est important, ce n'est pas pour moi le défilé des événements, c'est ce qui est vertical, c'est l'harmonie plastique ». (Marcel L'Herbier, propos recueillis par Jacques-André Fieschi, Les Cahiers du Cinéma n° 202, 1968).
L'Inhumaine, tourné au Studio Lewinsky à Joinville et dans la region de Rouen est à la fois un conte, un film d'avant-garde et d'anticipation. En effet, Marcel L'Herbier s'est toujours passionné pour le progrès technologique. On découvre notamment (outre la machine qui abolit la mort) un appareil à mi-chemin entre radio et cinéma, désigné dans les intertitres par le terme « télévision. » C'est sans doute le premier film à évoquer cette technologie, encore embryonnaire en 1923.
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Pour cette "histoire féerique", L'Herbier a imaginé un prodigieux déploiement d'univers plastiques et visuels. Dans l'intention de capter l'air du temps en matière de création artistique, il s'entoure de collaborateurs exceptionnels.
Un film Art déco
Plusieurs personnalités sont chargées des décors, chacun devant exprimer une atmosphère différente : les futurs cinéastes Claude Autant-Lara et Alberto Cavalcanti (qui faisaient partie de l'équipe Cinégraphic-Films L'Herbier, dans laquelle ils avaient débuté), l'architecte Robert Mallet-Stevens et le peintre Fernand Léger. Jaque Catelain, l'acteur principal et ami de L'Herbier est aussi peintre et écrivain. Il participe au decor au montage, maquille. Marcelle Pradot, le femme de l'Herbier, interprète la jeune paysanne et la tuberculeuse à la télavision.
Les espaces intérieurs pensés par Alberto Cavalcanti ont une dimension très théâtrale.Claude Autant-Lara, décorateur assistant conçoit le jardin d'hiver de la cantatrice. L’Herbier a commandé les éléments de décoration à des créateurs pointus : un meuble de Michel Dufet (qui avait déjà travaillé pour L’Herbier sur le film Le Carnaval des vérités en 1919), des meubles et tissus de Jean Lurçat, des meubles, tapis et tissus Martine (atelier meubles et décoration du couturier Paul Poiret), une sculpture moderne de Joseph Csaky (femme accroupei), et enfin, beaucoup de meubles, tapis, lampes (le lampadaire La Religieuse), miroirs signés Pierre Chareau. On retrouve Paul Poiret pour les costumes, puisqu’il a créé toutes les tenues de Georgette Leblanc.
Robert Mallet-Stevens avait déjà travaillé pour le cinéma, mais uniquement pour des aménagements intérieurs. Il s’agit ici de ses premiers décors d’architecture extérieure, en volume, et d’une essence beaucoup plus radicale. Ce travail l’a beaucoup inspiré alors qu’il était en train d’élaborer les premiers projets de bâtiments qui allaient être effectivement construits (notamment la célèbre villa Noailles).
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A l’opposé de Claire Lescot, Einar Norsen vit dans une maison à l’architecture verticale, tendue de câbles métalliques et nettement machiniste, également imaginée par Robert Mallet-Stevens. On sent ici l’influence du mouvement De Stijl, dans les volumes de la grande tour et dans les éléments du porche d’entrée. La décoration de la porte d’entrée elle-même semble être un clin d’œil à Piet Mondrian.
Le cœur de la maison de l’ingénieur, c’est le laboratoire incroyable où il réalise ses expériences. Le décor a été créé par Fernand Léger, qui l’a ensuite personnellement construit. Léger a également élaboré le générique animé d’ouverture, le programme officiel du film et plusieurs projets d’affiches.
Fernand Léger s'intéressait beaucoup au monde du spectacle ; il avait déjà dessiné les décors et les costumes pour deux créations des Ballets Suédois de Rolf de Maré et Jean Börlin (les Ballets Suédois apparaissent d'ailleurs brièvement dans le film, dans la séquence du Théâtre des Champs-Elysées).
L'intervention de Léger pour L'Inhumaine, où il a dû adapter les formes, les couleurs et les volumes à l'œil de la caméra, a fait progresser sa réflexion sur le cinéma, qui le captivait depuis longtemps. Elle a abouti en 1924 au tournage de son célèbre Le Ballet mécanique, court métrage expérimental co-réalisé avec Dudley Murphy.
Il est aujourd'hui évident que L'Inhumaine annonce l'Exposition des arts décoratifs et industriels modernes de 1925. Pendant le tournage, Marcel L'Herbier préparait simultanément l'Exposition, pour laquelle il allait être à la fois membre du jury et exposant. En effet, Cinégraphic-Films L'Herbier aura un stand officiel au sein de la Classe 37 (photographie et cinéma), et L'Inhumaine bénéficiera d'une ressortie exceptionnelle pendant l'Exposition.
Parmi les collaborateurs du film, Robert Mallet-Stevens, Fernand Léger, Pierre Chareau, Jean Lurçat et Paul Poiret participèrent également à l'Exposition de 1925.
Mais L'Herbier cherche avant tout à atteindre ce que l'on a baptisé à l'époque le « cinéma pur. » Il a apporté un soin extrême à la séquence finale, celle de la résurrection. Un vertigineux « montage court » de science-fiction qui enthousiasma l'architecte autrichien Adolf Loos, précurseur du mouvement moderniste :
« [...] Cette réalisation visuelle tend vers la musique et le cri de Tristan devient vrai : « J'entends la lumière ! »... L'impact de la séquence finale dépasse l'imagination. En quittant le cinéma, on avait l'impression d'avoir assisté à la naissance d'un nouvel art. » (Neue Freie Presse, Vienne, 29 juillet 1924)
La couleur
Marcel L'Herbier accordait une grande importance aux recherches sur l'image, sur l'essence du cinéma (photographie, cadrages, volumes, profondeur de champ, surimpressions, montage).
Pour L'Inhumaine, L'Herbier avait prolongé ce travail par le soin apporté au graphisme du générique (réalisé et animé par Fernand Léger) et des intertitres (typographie moderniste), ainsi que par les nombreux teintages et virages appliqués à la pellicule. Le cinéaste teintait à l'époque tous ses films, et déterminait lui-même les gammes de couleurs, les effets spéciaux, etc.
Couplée de photogrammes de couleurs différentes dans un rythme très soutenu, la séquence finale subit d'ailleurs un traitement tout particulier.
Le cinéaste se confia à ce sujet :« (...) Ce qu'on ne voit plus dans les copies d'aujourd'hui, c'est que non seulement la pellicule était teintée en rouge, mais encore, à certains moments d'éclatement, j'avais supprimé complètement l'image et j'avais intercalé des fragments de pellicule de différentes couleurs, si bien que tout à coup, on recevait dans les yeux des éclairs de blanc pur, et deux secondes après, des éclairs de rouge, ou de bleu, et l'image réapparaissait... »(Marcel L'Herbier, propos recueillis par Jacques-André Fieschi, Les Cahiers du Cinéma n° 202, 1968)
Car la dernière copie nitrate teintée de L'Inhumaine avait disparu dans un incendie de la Cinémathèque Française, quelques années auparavant.91 ans après la sortie du film, il a enfin été possible de le restaurer avec ses couleurs d'origine, celles élaborées par Marcel L'Herbier en 1924. En effet, des indications de teintage ont été retrouvées sur les éléments négatifs conservés par les Archives Françaises du Film du Centre National du Cinéma et de l'image animée. Quant au problème de l'intensité des teintes et de l'insertion des flashes de couleurs pures dans un montage très court, il a pu être résolu grâce aux nouvelles technologies de restauration numérique.
Source : Mireille Beaulieu pour le livret du DVD ci-dessous.
Editeur
: Lobster. Décembre 2015. 1 BluRay, 2 DVD. Epuisé. |
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Livret explicatif sur la restauration du film. 123 min de film & 33 min de bonus. |