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L'inhumaine de Marcel L'Herbier

Editeur : Lobster. Décembre 2015.  1 BluRay, 2 DVD ainsi qu'un livret explicatif sur la restauration du film. 123 min de film & 33 min de bonus. Epuisé.

Claire Lescot, cantatrice impérieuse et énigmatique, semble mépriser l’humanité. Un jeune admirateur se tue pour elle. Elle chante malgré le drame mais ne peut rester insensible...

Emblème du cinéma français, L’Inhumaine se veut être une synthèse entre les arts. Architectures de Robert Mallet-Stevens, décors de Fernand Léger, Alberto Cavalcanti et Claude Autant-Lara, costumes du grand couturier Paul Poiret... Marcel L’Herbier s’est entouré de prestigieux collaborateurs d’avant-garde, et réalise ce film Art déco rarissime, véritable joyau du Septième art.

Cette édition présente une version restaurée du chef-d’œuvre de L’Herbier, reconstitué pour la première fois d’après le négatif original avec ses teintages d’époque, invisibles depuis 1924. La partition, signée Aidje Tafial, s’inspire librement de Darius Milhaud.

La personnalité de Marcel L'Herbier reste unique dans la mouvance française qualifiée d'avant-garde narrative, ou première avant-garde. A l'époque, il est en France le seul cinéaste à pousser aussi loin la synthèse des différentes formes d'art au sein du cinéma de fiction. Symbole même de ces recherches et tentative la plus hardie de L'Herbier dans ce domaine, L'Inhumaine est aujourd'hui une œuvre mythique.

En 1923, après plusieurs années de mise en scène, notamment pour les studios Gaumont, et de premières réussites comme Rose-France, Le Carnaval des vérités, L'Homme du large, El Dorado, Don Juan et Faust, Marcel L'Herbier vient de fonder sa propre société de production, Cinégraphic. Il élabore un projet extrêmement ambitieux, L'Inhumaine : un film destiné à mettre en valeur les tendances les plus pointues de la création artistique en France (arts plastiques, arts décoratifs, architecture, haute couture, musique, et bien sûr... cinéma !).

Le scénario, proche d'un argument d'opéra, a été conçu pour la chanteuse lyrique Georgette Leblanc. Sœur de l'écrivain Maurice Leblanc, elle apportait 50% du financement en échange du rôle principal, celui de « l'inhumaine ». Georgette Leblanc était une femme hors du commun. Féministe et rebelle, cette amie proche de Marcel L'Herbier partageait la sensibilité visionnaire du cinéaste dans le domaine des arts.

Cependant, son physique ne correspondait pas au rôle de femme fatale qu'elle s'était réservé. L'Herbier a donc décidé d'utiliser le script comme « [...] base chiffrée. Sur cette base chiffrée, je construisais des accords, des accords plastiques, et ce qui est important, ce n'est pas pour moi le défilé des événements, c'est ce qui est vertical, c'est l'harmonie plastique ». (Marcel L'Herbier, propos recueillis par Jacques-André Fieschi, Les Cahiers du Cinéma n° 202, 1968).

L'Inhumaine est à la fois un conte, un film d'avant-garde et d'anticipation. En effet, Marcel L'Herbier s'est toujours passionné pour le progrès technologique. On découvre notamment (outre la machine qui abolit la mort) un appareil à mi-chemin entre radio et cinéma, désigné dans les intertitres par le terme « télévision. » C'est sans doute le premier film à évoquer cette technologie, encore embryonnaire en 1923.

Pour cette « histoire féerique », L'Herbier a imaginé un prodigieux déploiement d'univers plastiques et visuels. Dans l'intention de capter l'air du temps en matière de création artistique, il s'entoure de collaborateurs exceptionnels.

Plusieurs personnalités sont chargées des décors, chacun devant exprimer une atmosphère différente : les futurs cinéastes Claude Autant-Lara et Alberto Cavalcanti (qui faisaient partie de l'équipe Cinégraphic-Films L'Herbier, dans laquelle ils avaient débuté), l'architecte Robert Mallet-Stevens et le peintre Fernand Léger.

Les espaces intérieurs pensés par Alberto Cavalcanti ont une dimension très théâtrale. L’Herbier a commandé les éléments de décoration à des créateurs pointus : un meuble de Michel Dufet (qui avait déjà travaillé pour L’Herbier sur le film Le Carnaval des vérités en 1919), des meubles et tissus de Jean Lurçat, des meubles, tapis et tissus Martine (atelier meubles et décoration du couturier Paul Poiret), une sculpture moderne de Joseph Csaky, et enfin, beaucoup de meubles, tapis, lampes, miroirs signés Pierre Chareau. On retrouve Paul Poiret pour les costumes, puisqu’il a créé toutes les tenues de Georgette Leblanc.

L’autre personnage principal est un jeune ingénieur, Einar Norsen (l’acteur Jaque Catelain), qui est passionnément amoureux de la diva. Il symbolise l’avenir et le miracle de la science.

A l’opposé de Claire Lescot, Einar Norsen vit dans une maison à l’architecture verticale, tendue de câbles métalliques et nettement machiniste, également imaginée par Robert Mallet-Stevens. On sent ici l’influence du mouvement De Stijl, dans les volumes de la grande tour et dans les éléments du porche d’entrée. La décoration de la porte d’entrée elle-même semble être un clin d’œil à Piet Mondrian.

Robert Mallet-Stevens avait déjà travaillé pour le cinéma, mais uniquement pour des aménagements intérieurs. Il s’agit ici de ses premiers décors d’architecture extérieure, en volume, et d’une essence beaucoup plus radicale. Ce travail l’a beaucoup inspiré alors qu’il était en train d’élaborer les premiers projets de bâtiments qui allaient être effectivement construits (notamment la célèbre villa Noailles).

Le cœur de la maison de l’ingénieur, c’est le laboratoire incroyable où il réalise ses expériences. Le décor a été créé par Fernand Léger, qui l’a ensuite personnellement construit. Léger a également élaboré le générique animé d’ouverture, le programme officiel du film et plusieurs projets d’affiches.

Fernand Léger s'intéressait beaucoup au monde du spectacle ; il avait déjà dessiné les décors et les costumes pour deux créations des Ballets Suédois de Rolf de Maré et Jean Börlin (les Ballets Suédois apparaissent d'ailleurs brièvement dans le film, dans la séquence du Théâtre des Champs-Elysées).

L'intervention de Léger pour L'Inhumaine, où il a dû adapter les formes, les couleurs et les volumes à l'œil de la caméra, a fait progresser sa réflexion sur le cinéma, qui le captivait depuis longtemps. Elle a abouti en 1924 au tournage de son célèbre film Le Ballet mécanique, un court métrage expérimental co-réalisé avec Dudley Murphy.

Il est aujourd'hui évident que L'Inhumaine annonce l'Exposition des arts décoratifs et industriels modernes de 1925. Pendant le tournage, Marcel L'Herbier préparait simultanément l'Exposition, pour laquelle il allait être à la fois membre du jury et exposant. En effet, Cinégraphic-Films L'Herbier aura un stand officiel au sein de la Classe 37 (photographie et cinéma), et L'Inhumaine bénéficiera d'une ressortie exceptionnelle pendant l'Exposition.

Parmi les collaborateurs du film, Robert Mallet-Stevens, Fernand Léger, Pierre Chareau, Jean Lurçat et Paul Poiret participèrent également à l'Exposition de 1925.

Mais L'Herbier cherche avant tout à atteindre ce que l'on a baptisé à l'époque le « cinéma pur. » Il a apporté un soin extrême à la séquence finale, celle de la résurrection. Un vertigineux « montage court » de science-fiction qui enthousiasma l'architecte autrichien Adolf Loos, précurseur du mouvement moderniste :

« [...] Cette réalisation visuelle tend vers la musique et le cri de Tristan devient vrai : « J'entends la lumière ! »... L'impact de la séquence finale dépasse l'imagination. En quittant le cinéma, on avait l'impression d'avoir assisté à la naissance d'un nouvel art. »
(Neue Freie Presse, Vienne, 29 juillet 1924)

 

Marcel L'Herbier accordait une grande importance aux recherches sur l'image, sur l'essence du cinéma (photographie, cadrages, volumes, profondeur de champ, surimpressions, montage).

Pour L'Inhumaine, L'Herbier avait prolongé ce travail par le soin apporté au graphisme du générique (réalisé et animé par Fernand Léger) et des intertitres (typographie moderniste), ainsi que par les nombreux teintages et virages appliqués à la pellicule. Le cinéaste teintait à l'époque tous ses films, et déterminait lui-même les gammes de couleurs, les effets spéciaux, etc.

Couplée de photogrammes de couleurs différentes dans un rythme très soutenu, la séquence finale subit d'ailleurs un traitement tout particulier.

Le cinéaste se confia à ce sujet :

« (...) Ce qu'on ne voit plus dans les copies d'aujourd'hui, c'est que non seulement la pellicule était teintée en rouge, mais encore, à certains moments d'éclatement, j'avais supprimé complètement l'image et j'avais intercalé des fragments de pellicule de différentes couleurs, si bien que tout à coup, on recevait dans les yeux des éclairs de blanc pur, et deux secondes après, des éclairs de rouge, ou de bleu, et l'image réapparaissait... »

(Marcel L'Herbier, propos recueillis par Jacques-André Fieschi, Les Cahiers du Cinéma n° 202, 1968)

Car la dernière copie nitrate teintée de L'Inhumaine avait disparu dans un incendie de la Cinémathèque Française, quelques années auparavant...

91 ans après la sortie du film, il a enfin été possible de le restaurer avec ses couleurs d'origine, celles élaborées par Marcel L'Herbier en 1924. En effet, des indications de teintage ont été retrouvées sur les éléments négatifs conservés par les Archives Françaises du Film du Centre National du Cinéma et de l'image animée.

Quant au problème de l'intensité des teintes et de l'insertion des flashes de couleurs pures dans un montage très court, il a pu être résolu grâce aux nouvelles technologies de restauration numérique.

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