M. N. Shyamalan, derrière les images

Eclipses n°61

160 pages format 66 x 23 cm. Décembre 2017. En librairie ou sur Le site d'Eclipses. 15 euros.
Volume coordonné par Yann Calvet, Jérôme Lauté


Dans son introduction, Métaphysique des signes, Yann Calvet note que M. Night Shyamalan a connu un énorme succès public et critique avec Sixième sens (1999). Par la suite, Incassable (2000), Signes (2002) et Le Village (2004) sont venus confirmer cette revitalisation de l’écriture scénaristique hollywoodienne, en renouvelant notamment le principe du retournement de situation finale, auquel Shyamalan donne une portée existentielle inédite.

Contre la tendance postmoderne à l’éclatement structurel, Shyamalan creuse les potentialités de la forme dramatique classique, dans un agencement original d’incidents qui en déploie les enjeux et la portée. L’idée maîtresse qui cheville l’œuvre de Shyamalan réside dans le conflit ontologique de la Lumière contre les Ténèbres, décliné à l’infini, de film en film, entre la raison et les instincts, l’être et le néant, l’ordre et le désordre. Le sens du récit est toujours construit comme une sournoise progression de l’Ombre, jusqu’à un acte de foi, une révélation, qui emporte la victoire finale.

Au moment où le cinéaste se livre pour la première fois à l’exercice du "cross over" » avec Glass, annoncé pour 2019, à la fois suite de Split (2017) et d’Incassable, ce volume de la revue Éclipses propose de revisiter les différents aspects, tant thématiques que stylistiques, de cette œuvre aussi protéiforme que passionnante.

I. La croyance et la foi

II. L’ombre du doute

III. Hors-champ et transgression

IV. Perte et identité

Twist again à Hollywood (Incassable, 2000) par Yann Calvet :

Le twist n'est pas un simple retournement de situation. Ce retournement suppose la relecture complète des informations distillées par le film et donc un processus de relecture des signes à l'aune du renversement final constitué par le twist.

Chaque histoire de Shyamalan, réduite à ses lignes de forces, se base sur une idée à la fois formelle et signifiante, contenant en prémisses tout le film futur. Il n'est rien, à partir de là qui en puisera sa nécessité dans cette idée, rien qu'elle n'impliquera, ni développement de l'intrigue, ni mouvement d'appareil, ni rapport des personnages. Les règles sont ainsi posées dès l'écriture et il y a des éléments dans le décor, les costumes (par exemple dans Le sixième sens, Bruce Willis porte la même chemise durant tout le film), les accessoires, les choix prédéfinis de mise en scène. .. qui indiquent ce qui va arriver. Donc le twist n'est pas "imprévisible", bien au contraire puisqu'il est suggéré dès l'exposition. Cependant, c'est toute la force du dispositif shyamalanien d'entrainer le spectateur dans un refus des évidences, dans un refus de regarder ou d'accepter la violence inscrite de façon presque ontologique dans les êtres et la réalité qui nous entoure. "Pourquoi nous voiler la face ?" est peut être la question la plus prégnante de l'univers du cinéaste.

Afin de pouvoir maintenir l'illusion du secret porté par le twist final, Shyamalan utilise le procédé classique de l'exposition différée qui consiste à retenir ou à mettre de côté -provisoirement- une ou des informations indispensables à la compréhension de l'intrigue : ainsi dans le Sixième sens, le docteur Malcom Crowe est mort mais on ne le comprend qu'à la fin du film, au moment du twist.

De manière générale chez Shyamalan, l'exposition est toujours très progressive. Ainsi, au début d'Incassable, la motivation des deux personnages principaux du film nous échappe et cela crée une atmosphère de mystère, le film basculant d'ailleurs imperceptiblement dans le fantastique, différant l'effet genre lui-même afin de mieux perturber le spectateur. Le caractère incroyable des situations est au départ contrebalancé par des décors assez simples et réalistes. Le spectateur suit de plus l'évolution psychologique du héros qui est lui-même très surpris de découvrir qu'il a des pouvoirs extraordinaires (...)

Ainsi, habitués à voir Bruce Willis incarner des personnages héroïques, on est au début d'Incassable, surpris par son côté accablé. Cette impression d'étouffement est surtout rendue par la manière dont, dans l'acte d'exposition, David est toujours filmé derrière un obstacle qui produit un effet de surcadarge. Les sièges des wagons dans le train, les rideaux de sa chambre à son réveil, à l'hôpital, une porte, comme lorsqu'il rentre chez lui après l'accident ou bien par la la vitre de sa voiture lorsqu'il sort de l'église. A un seul moment dans la première demi-heure du film, la caméra le dégage un peu de ses entraves, lorsque sur un parking, elle vient le cadrer devant l'église justement, nous indiquant alors la vraie nature "positive" du personnage