La question du suicide parcourt l'oeuvre de Jean-Luc Godard.Très présente dans sa vie personnelle (I), elle s'incarne aussi de nombreuses fois dans ses films (II).

I - Le suicide dans la vie de Jean-Luc Godard

Citant un proche de la famille, Libération a annoncé, mardi 13 septembre 2022, que Jean-Luc Godard avait eu recours au suicide assisté pour mettre fin à ses jours en Suisse, où cette pratique est autorisée : « Il n’était pas malade, il était simplement épuisé. Il avait donc pris la décision d’en finir. C’était sa décision et c’était important pour lui que ça se sache. » Une information que le conseiller de la famille, Patrick Jeanneret, a ensuite confirmée à l’AFP : « M. Godard a eu recours à l’assistance légale en Suisse d’un départ volontaire suite à de “multiples pathologies invalidantes”, selon les termes du rapport médical. »

Godard était fasciné par le suicide. Dans sa jeunesse, il transportait une lame de rasoir dans son portefeuille. Eric Rohmer l’avait trouvé un jour dans son studio, baignant dans son sang, pour une idylle brutalement achevée. Un soir, pendant le tournage d’Une femme est une femme (1961), il se disputé si violemment avec Anna Karina qu’il se taillade les veines. Excédé par la mollesse avec laquelle Michel Subor joue l’acte mortel dans Le Petit Soldat (1963), il le traite de lâche, lui arrache la lame des mains et, pour montrer l’exemple, se tranche les deux poignets.

Dépressif, quitté par Anne Wiazemsky, il essaye les barbituriques puis tente de se défenestrer. Il avait confié à Libération en 2004 avoir fait une tentative de suicide après 1968, « sous une forme un peu charlatanesque, pour qu’on fasse attention à moi. On m’a emmené dans une clinique psychiatrique à Garches où, pour m’empêcher de faire un geste malheureux, on m’a mis la camisole de force. » Invité par Jean Narboni dans Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard (Alain Fleischer, 2009), à s’expliquer sur cette scène énigmatique pour certains, dérangeante pour d’autres, Godard confie : « Si j’avais envie de me suicider, si j’y pensais vraiment, je serais bien embêté parce que je ne saurais pas où m’acheter un fusil ou un pistolet, et j’aurais peur de finir malade si j’avalais trop de trucs. Je ne saurais pas où acheter du plastique pour me faire sauter, et si je me jetais du cinquième étage par la fenêtre et que je me ratais, j’aurais peur de me faire mal, d’être handicapé à vie. L’idéal serait de trouver un endroit où je serais motivé politiquement, où je ferais une action à l’issue de laquelle on me tuerait. » En 1971, il reste plusieurs mois entre la vie et la mort à la suite d’un accident de moto, rue de Rennes, à Paris

Il a souvent confié avoir plusieurs fois songé à se donner la mort et avoir hésité, « par peur ». Enn 2014, à la Radio-Télévision Suisse, il déclare : « Si je suis trop malade, je n’ai aucune envie d’être traîné dans une brouette… » En mars 2015, le cinéaste est victime d’un grave infarctus, hospitalisé d’urgence, à deux doigts d’y passer. Il reste huit semaines à l’hôpital de Lausanne, après une sérieuse opération à cœur ouvert de plusieurs heures.

Le mardi 13 septembre 2022, Jean-Luc Godard va au bout de ses convictions à 91 ans en revendiquant que soit connue sa decision du départ volontaire, pratique encadrée en Suisse mais toujours refusée en France.

II -Le suicide dans les films de Jean-Luc Godard

Dans A bout de souffle, l'’écrivain incarné par Jean-Pierre Melville (1917-1973) déclare que son plus grand souhait est: « Devenir immortel, et puis mourir. » Dans Pierrot le fou (1965) Jean-Paul Belmondo s’entoure la tête de dynamite pour en finir après la mort de Marianne ... avant de se raviser, trop tard.

Le thème du suicide est majeur dans Soigne ta droite (1987). Il est énoncé par l'extrait de La condition humaine où Katow abandonne sa capsule de cyanure par compassion et se destine à une mort plus atroce. C'est ensuite le "Français moyen" qui ne cesse de poser la question "Qu'est-ce que Goethe a dit avant de mourir ? "ça suffit. ca suffit : c'est ça que Goethe a dit avant de mourir".

Le suicide revient avec l'énoncé "Les occidentaux, et pas seulement eux croient qu'il existe une chambre, la vie et une autre, l'au-delà. Et que la mort est la porte par laquelle on passe de l'une dans l'autre. Mais pourquoi dramatisent-ils la porte ? L'homme est né pour la mort. Il est né pour la donner s'il le décide. Mais dans aucune civilisation, aucune, les hommes ont décidé de choisir leur mort. Ne pas choisir de naître suffit pourtant". Les images d'une porte-fenetre qui s'ouvre sur l'océan est l'incarnation de ce texte.

Et il y a, bien entendu, le célèbre plan sur Suicide mode d'emploi que lit le commandant de bord de l'avion de la TAT.

Le court-métrage Le dernier mot (1988), élargit la dernière phrase prononcée par Goethe avant de mourir citée dans Soigne ta droite à d'autres phrases prononcées par des hommes célèbres sur leur lit de mort.

Godard parle de sa propre mort dans JLG/JLG (1995), film-tombeau dans lequel les saules pleureurs portent un deuil en souffrance dans un paysage romantique qui célèbre la force immuable de la nature : arbres et lac renvoient l’image d’une ultime saison, l’hiver.

Dans Adieu au TNS (1998) , il s’autoreprésente en état de dépression grave, hébété, vieilli, mal habillé, pris dans un laisser-aller manifeste, en partie masqué par un écran de fumée, s’adressant à la caméra en psalmodiant un texte d’une voix grave, à peine audible, murmurée depuis la tombe, lamento pathétique d’un artiste qui ne rencontre qu’« absence, silence, indifférence ».

Dans Notre musique (2004), Camille est décidée : "Moi, petite fille d'Albert Camus, décide de jouer ou de faire jouer On ne badine pas avec l'amour à Sarajevo". C'est du suicide, réplique sa tante. "Le suicide est le seul problème philosophique vraiment sérieux " réplique Jérôme en lui citant cette phrase d’Albert Camus (L’Homme révolté, 1951). Plus tard, une jeune journaliste israélienne menace de commettre un attentat dans un cinéma de Jérusalem : alertant la salle qu’elle va se faire sauter, elle invite les spectateurs qui « veulent mourir pour la paix » à rester avec elle et les autres à sortir. Lorsqu’elle est morte, les soldats israéliens qui l’ont abattue s’aperçoivent qu’en fait de bombe, elle n’avait que des livres dans sa sacoche.

Jean-Luc Lacuve, le 9 octobre 2022