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Les proies

2017

Genre : Film noir

Prix de la mise en scène, festival de Cannes 2017 (The Beguiled). D'après le roman de Thomas Cullinan. Avec : Colin Farrell (Corporal McBurney), Nicole Kidman (Miss Martha Famsworth), Kirsten Dunst (Edwina), Elle Fanning (Alicia), Oona Laurence (Amy), Angourie Rice (Jane), Addison Riecke (Marie), Emma Howard (Emily). 1h31.

Durant la Guerre de Sécession, le caporal nordiste John Mac Burney, la jambe cassée au cours d'un combat, est recueilli et soigné dans un pensionnat de jeunes filles sudiste dirigé par la rigide Martha Famsworth.

La logique voudrait qu'il soit livré à l'armée confédérée, mais Martha se laisse facilement convaincre par les six pensionnaires de le laisser reprendre des forces pendant sa convalescence. La jeune Amy, 10 ans, qui le découvrit dans les bois en cueillant des champignons, nourrit pour lui une amitié sincère, Edwina rêve avec lui d'un grand amour ; Alicia nourrit un désir plus charnel ; quant à Marcha, sans se l'avouer, elle voudrait bien en faire son amant. Une nuit, Edwina découvre le caporal dans la chambre d'Alicia et, folle de jalousie, le précipite dans l'escalier.

Grièvement blessé à la même jambe, Mac Burney est amputé par Martha, seul moyen, prétend-elle, de lui sauver la vie. Au comble de la fureur d'être devenu estropié, Mac Burney, dès lors, déchaine sa haine contre les pensionnaires. Il les menaces de son pistolet. Un soir, on lui fait manger un plat de champignons vénéneux ramassés par Amy, qui lui en veut d'avoir tué sa tortue fétiche. Mort empoisonné, il est recouvert d'un linceul et déposé à l'extérieur des grilles pour être ramassé par l'armée nordiste qui s'annonce.

Le roman A painted devil (1966) de Thomas P. Cullinan sur un scénario d'Albert Maltz avait déjà été mis en scène par Don Siegel dans Les proies (1971). L'optique y était emprunte de contreculture : corrosive, goguenarde et érotique. Sofia Coppola déleste son film de cette sexualité libérée pour évoquer les frustrations de désirs amicaux, érotiques et amoureux que ces héroïnes aperçoivent avant de devoir y renoncer.

Bientôt puis trop tard

Comme dans ses cinq précédents film, c'est à attendre, attendre encore et attendre toujours que Sofia Coppola condamne ses héroïnes, ici chacune des sept femmes ou jeunes filles du pensionnat Famsworth. Se laissant facilement séduire par le jeune caporal, elles n'ont pas le temps d'aller bien loin dans leur désir que l'homme rompt le charme et se retrouve précipité à terre, transformé en un estropié violent. Vient alors le pendant du "Bientôt" promis par cette apparition miraculeuse : le "Trop tard". Il est trop tard pour charmer à nouveau et pour être charmée. La machine de mort se met en marche suggérée sur le ton le plus innocent par la jeune Marie.

Cette attente et ce regret font penser aux personnages de Luchino Visconti. Comme lui, Sofia Coppola construit ses mondes comme des cristaux, celui d'un pavillon bourgeois dans Virgin suicides, celui d'une chambre d'hôtel dans Lost in translation, le château de Versailles dans Marie-Antoinette et, ici, le pensionnat de Miss Martha. L'architecture de lumière que dessinent le sous-bois des premiers plans étant jusqu'au jardin derrière les grilles le territoire du pensionnat. L'origine du son des canons de la guerre comme le passage de l'armée sudiste en déroute restent hors du territoire délimité en hauteur par la terrasse depuis laquelle Miss Martha observe plusieurs fois le monde à travers ses jumelles.

Le pensionnat des désirs frustrés

Dans ce pensionnat beau comme un cristal, le désir va prendre des teintes alternativement claires et obscures. Martha, femme énergique, est émue par le corps presque dénudé du caporal qu'elle veille et rafraichit. Les inserts sur le corps de l'homme s'arrêtent à la frontière du drap qui enserre son bas-ventre. A l'opposé, c'est ensemble que les jeunes femmes vont coudre le drap qui va faire littéralement disparaitre le corps tant désiré et qui sera exclu du territoire. Porté au-delà des grilles, il devra être ramassé par l'armée nordiste qui ne tardera pas. A ces teintes claires, charmantes ou évanescentes, s'opposent les teintes plus sombres de la robe blanche tachée de sang de Miss Martha qui décide de l'amputation ou son visage dur entourée de bougies constatant froidement l'agonie du caporal.

Le film est féministe, non pas tant dans l'attitude de chacune des sept jeunes filles ou femmes du pensionnat, que par leur ensemble, leur capacité à déjouer la manipulation et la violence de l'homme. Alicia n'assume ainsi pas le désir qu'elle a suscité chez le caporal et va jusqu'à parler de viol pour rester solidaire avec le groupe dont elle a peur. Edwina, réellement amoureuse du caporal, accepte sans rancœur le sort que le groupe a réservé à celui qui est devenu son amant. Elle se soumet aussi à la force du groupe. Il n'y a que le caporal pour traiter de "horde de femmes hystériques" celles qui auront su déjouer ses manipulations et sa violence.

Jean-Luc Lacuve, le 03/09/2017

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