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Le boucher

1970

Genre : Film noir

Avec : Stéphane Audran (Hélène Davile), Jean Yanne (Paul Thomas), Mario Beccara (Leon Hamel), Roger Rudel (Commissaire Grumbach), William Guérault (Charles), Anthony Pass (Angelo). 1h33.

 À Trémolat, dans le Périgord, on célèbre le mariage de l'instituteur Léon Hamel avec une jeune femme du village. Parmi les invités de la cérémonie, la jeune collègue de l'enseignant, Hélène Davile et Paul Thomas, surnommé "Popaul", le boucher du village.

Hélène et Paul font connaissance durant le repas de mariage et sympathisent. Sous le charme de la jeune femme, le commerçant lui confie qu'il a fui son père violent en s'engageant dans l'armée. Ce n’est qu’en apprenant la mort de son père, qu'il est retourné récemment récemment au bourg où il est né et a repris le commerce de boucherie paternel.

Paul raccompagne Hélène chez elle, au-dessus de l'école où elle enseigne et dont elle est la directrice depuis trois ans. Il lui apprend que durant ses quinze ans dans l’armée en Indochine en Algérie ou à Mourmelon, il a toujours été boucher ainsi se propose t-il de lui choisir à l'occasion les meilleurs morceaux. Hélène en est ravie.

Le lendemain, les gendarmes envahissent le village : dans la forêt voisine, on a découvert le cadavre d'une jeune fille du village, assassinée à coups de couteau. Hélène ne s'en inquiète pas et poursuit son cours en dictant un passage de La femme de trente ans de Blazac. A la fin du cours, Paul vient lui apporter un gigot de mouton, emballé comme un bouquet de fleurs. Elle l'invite à dîner pour le soir, ce qui le surprend agréablement. A sept heures Paul arrive. Elle fait cuire le gigot pendant qu'il prépare une salade et vont dans la deux-chevaux d’Hélène voir une comédie au cinéma de Sarlat.

Le lendemain, Hélène passe à la boucherie, commande une escalope et s'enquiert auprès d'un client de costumes pour la fête du 20 octobre . La gendramerie enquête toujours, bien qu'on ait arrêté un vagabond. Hélène invite aussi Popaul a rejoindre sa classe à 16h00 dans la forêt derrière les grottes pour ramasser des champignons avec quelques élèves. Là, Paul interroge Hélène sur son absence d’amoureux. Elle explique avoir vécu une histoire d'amour qui s'est mal terminée, il y a dix ans. Depuis, elle ne veut ni aimer, ni faire l’amour et refuse que Paul l'embrasse. Mais comme c’est le jour de son anniversaire, elle lui offre un cadeau qu'elle avait préparé : un briquet.

Paul vient habillé en noble du XVIIe participer à la répétition du menuet qu'Hélène organise avec ses élèves.

Helene conduit ses élèves en haut du village pour une visite des grottes rupestres sur les hauteurs du village. Lors du pic-nic qui suit, l'une des enfants voit sa tartine de beurre maculée de taches de sang. Les enfants sont horrifiés et Hèlène découvre au bord d'une falaise qui les surplombe le corps ensanglanté d'une jeune femme, qui s'avère être l'épouse de Léon, assassinée à coups de couteaux. Sur les lieux du crime, elle découvre un briquet semblable à celui qu'elle a offert à Popaul pour son anniversaire. Elle le ramasse et se tait.

Le lendemain matin, le commissaire Grumbach, venu de Paris après que Perigueux se soit déchargé de l'affaire, vient interroger Hélène alors qu'elle est perdue dans sa  méditation de yoga. Elle le conduit dans sa classe où il l’interroge sur les circonstances du meurtre. Alors que le commissiare allume son briquet, elle ne dit rien de celui qu'elle a trouvé près du corps et ne donne aucun indice au commissaire, par ailleurs perplexe que le meurtre ne ce soit pas accompagné de viol et n’ayant que le mari, M. Hamel dont Helene a récupéré les jeunes élèves pour la journée, comme suspect.

Le soir, c’est angoissée qu'Hélène corrige les cahiers des élèves. Paul vient s'inviter à la nuit tombée sous prétexte d'offrir des cerises à l’eau de vie. Comme Hélène, émue, pleure, il propose de repeindre son plafond. Hélène, lui tend une cigarette pour qu'il la lui allume. Il la rassure sans le savoir, car il se sert du briquet qu'elle lui a offert, toujours en sa possession. Stupéfaite et soulagée, elle éclate en sanglots

L’enterrement a lieu sous une pluie battante. Hélène et Paul sont lovés sous le même parapluie. Le commissaire se plaint de n’avoir pas la moindre piste et redoute un nouveau crime.

Popaul quitte sa boucherie pour finir de de repeindre le plafond de l'appartement d'Hélène. Avec lui se trouve le jeune Charles essayant vainement de résoudre un problème de distance avec deux trains qui se croisent. Alors que Popaul chercheun torchon pour nettoyer une tache de peinture, Charles lui indique un tiroir où il découvre le briquet qu'Hélène a récupéré. Il le met dans sa poche. À son retour de course de Bergerac, Paul s’en va précipitamment, écoutant à peine Helene lui annoncer un troisième meurtre semblable aux deux premiers commis à Bergerac derrière une porte cochère. Comme elle le rattrape dans l'escalier, il dit ne pas s'etonner que cela ait eu lieu : « pourquoi voulez- vous que cela s'arrête d’un coup ? Alors que son jeune élève finit par trouver la solution du problème, Hélène découvre que Paul a subtilisé le briquet, ce qui ravive ses soupçons sur la culpabilité de celui-ci. Quand, à la nuit tombée, Charles part, Hélène, apeurée, ferme précipitamment portes et fenêtres. C'est alors que Paul l'appelle à sa fenêtre depuis la cour pour lui parler, mais elle refuse de le laisser entrer dans l'école. Sa peur redoublée, Hélène court fermer une porte plus bas mais Paul est parvenu à s'introduire dans la classe en passant par le local à bois. Il apparaît un couteau à la main pointé vers Hélène qui recule entre les pupitres avant de se plaquer contre le mur. Il lui explique les raisons irrépressibles de ses meurtres. Hélène s'attend au pire et ferme les yeux puis découvre que Paul s'est planté le couteau dans le ventre. Hélène lui vient en aide et l'emmène à l'hôpital : pendant le voyage, Popaul lui avoue ses sentiments et son amour... Après avoir été embrassé par Hélène, Paul allongé sur un brancard, est conduit aux urgences. Hélène reste dans le hall d'entrée de l'établissement hospitalier regardant le bouton rouge de l'ascenceur clignoter. Quand le bouton s'eteint, un médecin vient lui annoncer la mort de Paul, dont les dernières paroles ont été " mademoiselle Hélène".

Hélène quitte l'hôpital et gagnée par l'émotion, s'arrête au bord d'une rivière : la nuit est brumeuse, la jeune femme reste là jusqu'au lever du jour, le regard perdu.

Renonçant pour une fois à son ironie mordante, Chabrol se rapproche de la mise en scène des films de Truffaut : sous une intrigue assez simple, réduite à peu de personnages, se développe un contrepoint psychanalytique. Il se double même ici d'une dimension historique remontant au temps des cavernes avec les peintures rupestres du générique et la visite scolaire aux grottes de Cougnac. La confrontation Paul-Hélène rejoue celle des désirs primitifs sauvages face aux aspirations vers la culture.

La bête et la belle

Du côté de la force primitive des désirs, il y a Paul dévolu à la nourriture, la viande, découpant et attendrissant devant son client une escalope de veau et désigné du sobriquet populaire "Popaul" que Hélène utilise aussi. Il est vraisemblable que Paul n'a jamais aimé et que l'émotion ressentie face à Hélène  détraque cet homme du peuple sans cesse confronté à la violence, celle de son père puis des guerres d'Indochine et d'Algérie. Bloqué dans son désir, il bascule dans une psychose meurtrière, son couteau comme substitut phallique d'où l'absence de viol qui intrigue tant le commissaire. Paul ne tue pas pour violer mais sous l'impulsion d'une violence primitive qui renvoie aux grottes rupestres de la région.


Hélène est du côté des "aspirations" comme elle l'exprime dans la grotte :

"Il faut bien comprendre que les instincts, les sentiments et même l’intelligence de Cro-Magnon étaient vraiment humains. La seule différence et le problème qu'il avait à résoudre était de subsister (rester en vie). Dès qu'il a pu, il s’est mis à dessiner. Est ce que vous savez comment s'appellent les désirs lorsqu'ils s'éloignent de la sauvagerie ? Les aspirations. Si Cro-Magnon n’avait pas survécu au monde dans lequel il vivait, elles n'existeraient pas.

Ces aspirations à l'élévation par l'art et l'éducation, Hélène les exprime dans son métier d'institutrice et par les multiples reproductions de tableaux, dans l'escalier, sa cuisine, son salon et plus encore dans sa chambre.

Une surenchère de tableaux, comme pour concurrencer Truffaut dans Jules et Jim ou Godard dans Pierrot le fou

La dictée qu’elle propose à ses élèves est tirée de La Femme de trente ans de Balzac où l’héroïne porte le même prénom qu'elle. Le plaisir qu'elle prend à relire ce passage (faisant taire au passage les petits rires de ses élèves) où Balzac magnifie son héroïne est redoublé par son cadrage derrière deux roses.

Hélène manifeste une grande liberté : elle pratique le Yoga, fume des gauloises dans la rue. Comme Paul, mais d'un tout autre milieu, elle n'est n'est pas d'ici. Elle est venue dans ce village pour se protéger après des amours parisiennes malheureuses. Elle a étendu la protection à la sexualité, assumant la masturbation, que Paul trouve "un peu dégueulasse". La déclaration d'amour passionnée de Paul ébranle ses certitudes et les trois plans finaux élargissant le cadre qui la saisit d'abord en gros plan regard perdu puis de plus en plus petite dans la cadre disent le vide qui s'ouvre désormais devant elle.

Au milieu de ces deux êtres si extraordinaires, le village joue un rôle documentaire apaisant. C'est d'abord la noce qui réunit l'ensemble des habitants jouant leur propre rôle,  l'omniprésence du jeune Charles (qui goûte le champagne, remplace la maîtresse, cueille des champignons, reçoit des cours particuliers) et l'enterrement qui regroupe les habitants sous une pluie battante.

Ce village de Trémolat, dans le Périgord noir est trouvé par  Pierre Gauchet, le fidèle assistant, et Fred Surin, le directeur de production, qui, en circulant dans cette région désignée par Chabrol, trouvent  ce bourg de six cents habitants à trente kilomètres de Bergerac et autant de Sarlat.  « La notion de passé est plus vive ici qu’ailleurs », dira le cinéaste pour expliquer son choix, ajoutant : « C’est un lieu où on se sent en harmonie totale avec l’univers. Je voulais que le film se passe à proximité de grottes, non loin de vestiges préhistoriques... Le village correspondait tellement à ce que je cherchais que je n’ai pas hésité une seconde »

Douceur du plan-séquence

La douceur de la mise en scène s'exprime par de lents recadrages par zoom avant ou arrière ou des déplacements fluides de la caméra ainsi que par par trois plan-séquences remarquable : celui de 3'40 presque exclusivement en travelling-arrière qui suit la déambulation dans le village de Hélène et Paul après le mariage pour la reconduire chez elle et où il propose ses services pour lui offrir la meilleure viande.

Celui encore un peu plus long en panoramique circulaire avec franchissement d'un arbre de la discussion sur une possibilité amoureuse et sexuelle puis au renvoi à la pratique de la masturbation, jugée naturelle par Hélène et un peu dégueulasse par Paul qui se voit in fine refuser un baiser, le tout avant le retour des enfants et l'offre du cadeau dans ce même plan.

Plus discret le plan de 2' de l'interrogatoire par l'inspecteur dans la classe avec le suspens sur son briquet alors que Helen décide de ne rien dire sur celui qu'elle a trouvé près du corps et se clôt par l'entrée des enfants dans la classe jusqu'à leur chaise.

 

Expressionnisme quand même

La mise en scène ne redevient expressionniste que pour les scènes finale : les gigantesques et inquiétantes ombres portées quand Hélène ferme portes et fenêtres. S'exacerbe alors la confrontation entre la pénétration dans la maison voulue par Paul et l'enfermement, la clôture que Hélène a toujours imposés. Le tout se finissant par le plan totalement noir de quelques secondes où Hélène, ayant fermé les yeux, accepte sa mort et durant lequel a lieu le suicide de Paul que l'on retrouve le couteau planté dans le ventre.

L'expressionnisme se manifeste aussi par les trois objets symboliques du film, tartine beurrée, briquets et bouton d'ascenseur.

Chabrol s'est expliqué sur le détail le plus expressif du Boucher, les gouttes de sang tombant sur une tartine de beurre lors de la sortie scolaire, signifiant le plus terrible des crimes sadiques : « J'ai essayé de créer la terreur à partir de la chose la plus pure, une classe d'écoliers. Une fois posée la classe, la sortie scolaire, le pique-nique, un paysage idyllique, je me suis demandé ce que je pourrais faire pour faire naître la peur, sans recourir à des gros effets. Et je me suis dit que, finalement, une goutte de sang suffisait, en soi, pour être une horreur absolue. Mais il faut qu'elle soit bien détaillée. J'ai recherché, et j'ai trouvé : une goutte de sang qui tombe sur une tartine de beurre, c'est comme s'il se met à pleuvoir du sang. Cela paraît fou, mais il y a plusieurs personnes qui se sont évanouies en voyant ce plan, alors qu'elles ne l'auraient sans doute pas fait en voyant surgir des moignons. Elles ont ressenti ce choc, parce que c'était une vraie terreur qui surgissait dans l'univers quotidien.


Tout aussi expressionniste est le bouton rouge clignotant de la fin du film, associant le sang coulant du ventre de Paul à l'ascenseur qui le conduit vers sa mort.



En hommage possible au texte écrit par Chabrol sur L'inconnu du Nord express est l'importance du briquet qui donne lieu à six occurrences. Offert par Hélène à Paul comme cadeau d'anniversaire (1), elle le retrouve à proximité du corps mais ne dit rien (2) notamment quand elle assume ce silence en voyant le briquet du commissaire (3). Un second briquet apparaît quand Paul, revenant de Périgueux, en a acheté un semblable et délivre Hélène de son angoisse (4) avant de constater que ce geste était inutile quand il découvre qu'Hélène s'était déjà emparée du premier, caché dans son tiroir (5) qu'Hélène ne retrouve pas (6).

Cette fois donc le briquet joue à l'inverse du film d'Hitchcock : de fausse preuve de culpabilité, il devient vraie preuve d'amour de la part d'Hélène mais qui force aussi son amoureux à se dévoiler et à disparaître. Tragique.

Jean-Luc Lacuve, le 10 juillet 2026.

Source : Antoine de Baecque : Chabrol, Biographie. Stock, 2021.

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