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Le journal d'une femme de chambre

1964

Voir : photogrammes

D'après le roman d'Octave Mirbeau. Avec : Jeanne Moreau (Célestine), Georges Géret (Joseph), Michel Piccoli (Monsieur Monteil), Françoise Lugagne (Madame Monteil), Jean Ozenne (Monsieur Rabour), Daniel Ivernel (Capitaine Mauger), Muni (Marianne), Bernard Musson (Le sacristain), Jean-Claude Carrière (Le prêtre). 1h41.

En 1928, Célestine, 32 ans, est engagée comme femme de chambre au Prieuré, propriété bourgeoise de la famille Monteil, en Normandie. Elle découvre les petits travers de chacun : les appétits sexuels et le goût de la chasse de M. Monteil, la frigidité, l'obsession de la propreté et l'avarice de Mme Monteil, le fétichisme de la bottine féminine du vieux Rabour, le père de Mme Monteil, le racisme maurrassien du domestique Joseph, le militarisme borné du voisin, Mauger, capitaine en retraite. Il en veut à Monteil de dénoncer sa liaison ancillaire avec Rose.

Célestine se lie d'amitié avec Marianne, servante un peu simple d'esprit et surtout Claire, une fillette assez indépendante. Un matin, Célestine ne peut entrer dans la chambre de M. Rabour, fermée de l'intérieur. Monteil force la porte. On découvre Rabour, nu dans son lit, ses chères bottines "Rose des vents" à la main. Joseph rentre de la ville où il ramène les barriques convoyées le matin. Dans la forêt de Raillon, il croise Claire dont il dédaigne les escargots et les mûres qu'elle lui offre. Puis, pris d'une rage soudaine, tel un sanglier fonçant sur un lapin, laisse la petite claire violée et assassinée.

Une semaine plus tard, Célestine, dont la tâche était surtout de s'occuper de M. Rabour, présente sa démission et se rend à la gare. Là, elle apprend le viol et le meurtre de Claire survenus le jour où Joseph traversait la forêt. Elle revient alors reprendre sa place chez les Monteil. Un soir autour du feu, elle lui fait part de ses soupçons. Joseph lui affirme que son âme est pareille à la sienne.

C'est l'enterrement de M. Rabour. Monteil est excédé de voir Mauger lancer des détritus depuis chez lui. Le lendemain, Mauger propose à Célestine de déposer une plainte contre Monteil pour harcèlement dont il sera le témoin et pense ainsi diriger des soupçons sur son ennemi a propos du viol de Claire. Célestine refuse.

Monteil a fait convoquer Mauger chez le juge de paix de la ville  pour mauvais voisinage. Mais sans preuve, sans témoins et en déficit de réputation par rapport à un officier, sa plainte n'a pas de valeur. Le soir, Joseph fait monter Célestine dans la maison où il vit. C'est si bien rangé qu'il sait qu'elle a fouillé chez lui. Elle veut qu'il avoue qu'il a tué Claire. Il lui affirme qu'il la désire et à des projets pour elle. Elle voudrait qu'ils se mettent tout de suite ensemble mais il affirme que c'est trop sérieux et qu'ils doivent attendre. En rentrant, Célestine dédaigne les avances pitoyables de Monteil. Celui-ci, tout aussi pitoyable, est rejeté par sa femme quand il pénètre dans sa chambre.

Célestine se rend à la police, disant avoir des informations au sujet de Claire. Puis elle se ravise et s'en retourne. Sur le chemin du retour, elle croise Mauger qui l'informe qu'il a chassé Rose et lui propose le mariage. Le soir, Célestine se glisse dans le lit de Joseph. Mais celui-ci refuse de coucher avec elle sans le mariage et la promesse qu'elle viendra dans quelques mois tenir un café qu'il va racheter à Cherbourg. Elle accepte mais ne parvient pas à lui faire avouer le meurtre de Caire lorsqu'il l'enlace.

Le lendemain matin, ils vont annoncer leur fiançailles aux Monteil, qui regrettent leur départ qu'ils ont fixé à quelques mois. Célestine remarque la talonnette ferrée des chaussures de Joseph. Elle en détache une. Monteil, excédé du départ de Célestine, lorgne sur Marianne s'en allant laver le linge. Il va lui dire qu'il viendra dans sa chambre le soir à dix heures mais, n'y tenant plus, la viole dans la lingerie.

Le soir, Célestine assiste à la réunion entre Joseph et le sacristain qui doivent partir le lendemain pour un meeting politique sans doute violent. Deux gendarmes font irruption et constatent que la talonnette retrouvée le matin dans la forêt à l'endroit où Claire a été assassinée est identique à celle sur l'autre chaussure de Joseph. Il est arrêté mais, se retournant vers Célestine, lui affirme qu'elle a raté son coup : il ne portait pas ces chaussures là le jour du crime.

Célestine se marie avec Mauger, qu'elle transforme en mari soumis. Il est devenu ami avec Monteil. Marianne a suivi Célestine chez le capitaine. Le capitaine apprend à Célestine que Joseph ne sera pas inquiété ni mis en procès faute de preuve décisive.

Quelque temps plus tard, Joseph est devenu le patron d'un petit bistrot à Cherbourg, À l'armée française. Il regarde passer un défilé de militants d'extrême droite qui crient leurs slogans xénophobes "A bas les métèques". "A bas la république. Joseph lance un " Vive Chiappe " bientôt repris par tous. La foule s'éloigne, l'orage éclate.

C'est le premier film de la dernière période de Luis Bunuel, pendant laquelle il tournera essentiellement en France, et toujours avec la collaboration de Jean-Claude Carrière pour le scénario.

En repoussant d'une trentaine d'années l'action du roman d'Octave Mirbeau, le cinéaste s'offre une belle vengeance sur ceux qui bâillonnèrent ses débuts dans les années 30. Le "Vive Chiappe !" que scandent des manifestants "antimétèques" de 1928 à la fin du film est une allusion ironique au préfet du même nom, qui fit interdire L'âge d'or son chef d'œuvre surréaliste alors qu'il vivait en France l'effervescence sociale et politique.

Bunuel épure son style pour se mettre au ras du quotidien et jubile de prendre au piège la petite bourgeoisie provinciale qui ne mérite pas les audaces baroques que L'ange exterminateur appliquait à la saisie de la haute bourgeoisie.

Bunuel décrit les pulsions sexuelles qui animent ces personnages. La pulsion est fétichiste chez Rabour qui collectionne les cartes postales érotiques et se passionne pour les bottines. Elle est sublimée dans l'avarice par Mme Monteil. Elle est frustrée chez Monteil qui va violer Marianne dans la lingerie. Elle est désordonnée chez Joseph qui viole et tue Claire alors qu'il est l'incarnation de l'ordre, aussi bien réactionnaire que dans les soins ménagers. C'est dire qu'ici, la pulsion sexuelle associée à la violence et la mort est partout.

Bunuel raccorde d'ailleurs plastiquement la mort de Rabour dans un excès de plaisir fétichiste à celle de la petite Claire. Dramatiquement c'est une forme de coup de force improbable du scénario de  faire mourir le même jour à la suite Rabour et Claire. C'est donc un raccord plastique qui les rapproche. Dans deux plans successifs les deux jambes puis des deux mains tenant les bottines sont comme les deux cornes de l'escargot, animaux associés au sexe et à la mort comme on le voit dans le plan final où ils rampent sur les jambes de Claire. Entre-temps deux métaphores ayant trait aux pulsions sont mises en place. Claire fait immanquablement penser au petit chaperon rouge et Joseph dans une mise en garde d'abord innocente "Attention au loup ! "se transforme en ce prédateur. Mais c'est sous la forme d'un sanglier pourchassant un petit lapin que le crime est métaphorisé au son d'un train sifflant (entendu déjà durant le long générique)

Bunuel se montre en apparence moins subversif que Mirbeau. L'écrivain laissait Célestine amoureuse et admirative de Joseph le sachant pourtant criminel et les décrivait parvenir à leurs fins, s'enrichissant dans leur café de Cherbourg. Mais chez Bunuel, la morale ne triomphe pas non plus. Comme d'habitude chez lui, la volonté de faire le bien, de revenir expres chez les Monteil pour punir le criminel (élement totalement absent du roman), se retourne contre Célestine qui finit dans une ville de province. Certes, elle aura gravi l'échelle sociale mais où elle risque de s'ennuyer ferme. Au Mesnil, les passions s'éteignent (Mauger et Monteil se sont même réconciliés) alors qu'à Cherbourg l'orage gronde.

Luis Bunuel utilise le jump-cut en précurseur, tout juste quatre ans après A bout de souffle (Jean-Luc Godard, 1960). Le plan long de la manifestation qui défile à la toute fin dans la rue de Cherbourg se voit retirer un certain nombre d'images à trois moments différents pour constituer quatre plans avec des effets de saute : la manifestation réactionnaire de 1928 est comme emportée vers les événements de 1934.

 

Jean-Luc Lacuve, texte revu le 26 mars 2026

Le roman et ses trois adaptations :
Octave Mirbeau (1900)
Renoir (1946)
Bunuel (1964)
Jacquot (2015)
Célestine Paulette Godard Jeanne Moreau Léa Seydoux
Tenue d'un journal Oui Non Non
1900 1900 1928 1900
flash-back non non oui
Le Prieuré à Le Mesnil, Normandie Oui Oui Oui
Mme Lanlaire, frigide, avare, maniaque Non frigide, possessive Mme Monteil Mme Lanlaire, frigide, avare, maniaque
M. Lanlaire, pauvre, coureur oui mais burlesque M. Monteil se réconcilie avec Mauger M. Lanlaire, pauvre, coureur
M. Rabour, fétichiste Non Père de Mme Monteil  
Georges, poitrinaire Fils des Lanlaire, ne meurt pas Non Oui
Capitaine Mauger reste seul Burlesque, meurt chasse Rose, épouse Célestine, soumis Capitaine Mauger reste seul
Marianne déplacée sur Louise Oui Oui
Rose Oui mais burlesque Oui Oui
Joseph Laquais ambitieux Antisémite  
Vol de l'argenterie échouée puis cédée Non Oui
Viol de Claire Non, Joseph tue Mauger Oui, métaphorisé Vu en rêve
Départ avec Joseph Non Non Oui
Triomphe de Joseph Non, il meurt lynché Oui Possible
Ambiguïté de Célestine Non Non Oui
Anarchisme, nihilisme Libération Annonce la menace Non
Invention du cinéaste
Le bal du 14 juillet La "preuve" de Célestine contre Joseph Le dialogue initial ?
Références à des films plus anciens
Le crime de M. Lange, La règle du jeu L'âge d'or, El Les adieux à la reine

 

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