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Matisse commença à peindre des odalisques dans les années 1920, inspiré par un voyage au Maroc et par le tableau d'Ingres, Le Bain turc. C'est cependant en 1942 qu'il revint à ce sujet, représentant ces femmes alanguies dans un style très stylisé, en parfaite harmonie avec l'ensemble de la composition. Éliminant les détails superflus de ses premières œuvres, Matisse délaissa la précision anatomique au profit d'une simplification formelle et d'une ligne plus audacieuse : « Je vais désormais peindre avec la même ardeur que j'ai dessinée » (Matisse, cité dans Matisse, Une seconde vie (catalogue d'exposition), Musée du Luxembourg, Paris et Louisiana Museum of Art, Humlebaek, 2005, p. 108). Matisse était troublé par la disparité stylistique entre sa peinture et son dessin, qu'il considérait comme un frein à sa pleine expression picturale. Comme il le déplorait auprès de Pierre Bonnard : « Mon dessin et ma peinture sont séparés » (cité dans Les Dessins d’Henri Matisse (catalogue d’exposition), Hayward Gallery, Londres et Museum of Modern Art, New York, 1985, p. 121). Afin de remédier à cette situation, l’artiste entreprit une série de compositions représentant une danseuse assise, dans lesquelles il explora toute une gamme de techniques stylistiques audacieuses et modernes.
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« Danseuse dans un intérieur, carrelage vert et noir » appartient à ce groupe et fait partie d'une série de tableaux représentant un modèle vêtu d'un costume de danseuse bleu. L'élégante simplification du trait favorise une plus grande expression des possibilités chromatiques ; des aplats de couleurs vives sont appliqués au sein d'une ligne fluide et naturelle, unifiant des approches artistiques auparavant disparates. Comme le remarque Hilary Spurling : « Ces toiles ont quelque chose de la rapidité et de la spontanéité des dessins. Matisse en produisait environ une par semaine, travaillant une ou deux heures par jour pendant cinq mois. Il confia à Aragon qu'il s'agissait du début d'une nouvelle démarche, une démarche qui consisterait à éliminer tous les raffinements extérieurs superflus pour ne conserver qu'un noyau irréductible, une essence picturale, qu'il appelait « la couleur des idées » » (H. Spurling, « Matisse the Master, A Life of Matisse: The Conquest of Colour, 1909-1954 », New York, 2005, p. 411).
Le modèle de cette œuvre était Carla Avogadro, comtesse italienne et amie de Nézy-Hamidé Chawkat, une autre des modèles de Matisse. Les séances de pose d'Avogadro ont été documentées par une série de photographies d'André Ostier, témoignant de la méthode de travail de l'artiste d'après nature.
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L'atelier de Matisse, véritable décor, offrait un riche arrière-plan pour ses recherches picturales. Prolongeant ses « Conversations » de 1941, Matisse remplaça la présence d'une seconde figure par une chaise sur laquelle reposaient divers objets de nature morte. La conversation devint un dialogue visuel entre nature morte et portrait, entre le pictural et le graphique. Les courbes arabesques du corps et les volants de sa robe contrastaient avec le quadrillage géométrique du sol. Démontrant une maîtrise de la forme, Danseuse dans un intérieur, carrelage vert et noir appartient à cet ensemble : « un extraordinaire ensemble de variations que Matisse a peintes cet automne sur le thème des jeunes filles assises sur des chaises sur des sols carrelés, jouant avec la lumière, la multipliant et la divisant, la faisant scintiller et briller dans des compositions qui réduisaient les ingrédients minimaux disponibles – une porte, une fenêtre, un tissu rayé, des stores à lamelles, parfois une robe de haute couture sortie d’une armoire – à des bandes, des bandes et des échantillons, de larges bandes et des plans inclinés de couleur pure » (H. Spurling, ibid., p. 411).
Au début de la guerre, Matisse, coupé du monde extérieur, concentra son attention sur l'intérieur de son appartement à l'Hôtel Régina à Nice. Il s'y était installé en octobre 1939 avec son modèle et assistante d'atelier, Lydia Delectorskaya. Décorant l'appartement de ses tableaux et l'enrichissant de draperies, de sculptures africaines, de plantes et d'oiseaux, Matisse créa un environnement de travail visuellement stimulant. En intégrant les accessoires de son atelier à ses compositions, son appartement devint un prolongement de ses toiles, et inversement. « Danseuse dans un intérieur, carrelage vert et noir » témoigne de cette fusion entre la réalité physique et picturale de Matisse, fusion illustrée notamment par la présence d'une chaise vénitienne particulière. Dans une lettre de 1942 à Louis Aragon, Matisse décrivait l'objet qui avait captivé son attention : « J'ai enfin trouvé l'objet que je cherchais depuis un an. C'est une chaise baroque vénitienne, argentée et vernie, comme un émail. Vous en avez sans doute déjà vu une semblable. » Quand je l’ai trouvée dans une boutique d’antiquités, il y a quelques semaines, j’ai été subjuguée. Elle est splendide. J’en suis fasciné » (cité dans Matisse dans l’atelier (catalogue d’exposition), Musée des Beaux-Arts de Boston et Académie royale des arts de Londres, 2017, p. 39). Malgré le côté kitsch de l’objet par rapport aux autres meubles qui ornent son atelier, la représentation qu’en fait Matisse confirme son talent pour " transformer même les personnalités les plus excentriques de ses objets en en révélant l’essence " (Ellen McBreen, dans ibid., p. 39).

Par sa simplicité linéaire limpide et sa palette audacieuse, Danseuse dans un intérieur, carrelage vert et noir préfigure les découpages colorés qui occuperont les dernières années de l'artiste. Ayant déjà commencé à utiliser du papier découpé pré-peint comme outil de composition dès les années 1930, Matisse conçoit et utilise de plus en plus la couleur comme une entité indépendante, dotée d'un nouveau rôle compositionnel, ce qui transparaît dans le jeu tonal audacieux de Danseuse dans un intérieur, carrelage vert et noir. Caractérisée par une utilisation audacieuse de la couleur et une énergie joyeuse, cette œuvre illustre l'esprit créatif inimitable qui fait de Matisse l'un des plus grands artistes du XXe siècle.
