Tarkovski, Andreï Roublev (1964-1971)

Vincent Amiel

Editeur : 202 Editions, mars 2025, 130 pages au format 19 cm x 14.8 cm. Photos couleurs. 22 euros.

Jeune moine dans une Russie en proie à la violence et aux persécutions tatars, Andreï Roublev n'ose pas mettre son art de l'icône au service de Dieu. Son humilité, son exigence, et ses pulsions humaines sont autant d'obstacles à la création. Humble et ambitieux tout autant dans l'URSS livrée à l'obscurantisme et à l'injustice, Andreï Tarkovski, jeune cinéaste rend compte avec son deuxième long métrage de cette douloureuse trajectoire, pour témoigner d'une humanité réconciliée malgré tout avec le monde. Deux créateurs dont l'art enraciné dans le terreau des jours est celui du souffle infini.

Sommaire
Ouverture
La légèreté (Prologue)
Notes sur le montage
Une lente inscription des formes (An 1400)
Notes sur les icônes finales
Les deux infinis (An 1406)
Le feu des épreuves (An 1408)
Notes sur le scénario
Notes sur l'esthétique et la dramaturgie
Heureux ceux qui tombent (An 1412-1423)
Peindre et filmer contre les images
Filmographie, bibliographie

Notes de lectures

Vincent Amiel part du constat que le récit est ordonné et chronologique, constitué de chapitres qui relatent la vie d'Andreï Roublev de 1400 à 1423, mais que chacun de ces chapitres est plastiquement autonome et relié aux autres par des liens extrêmement ténus ; on passe d'un lieu à l'autre sans explications, les scènes sont souvent abordées en cours d'action.

Si bien que l'on est confronté, pour parler de ce film plus encore que pour d'autres, à deux dynamiques contradictoires, l'une qui pèse en chaque lieu et chaque situation, qui laisse à chaque moment sa logique propre, et l'autre qui établit entre ces moments des échos, des correspondances, parfois des continuités.

À ces fragments, le cinéaste donne pourtant une énergie commune, qui les traverse et les déborde. Des multiples moments, épreuves, expériences que le personnage connaît, des cristallisations fortes qui de loin en loin marquent son existence, de ces objets éparpillés qui nourrissent son attention quotidienne, Tarkovski fait malgré tout une unité, qui est peut-être la seule transcendance du film, et qu'incarnent dans la forme des répétitions, des symétries, des échos, la figure régulière d'une déambulation de gauche à droite, accompagnée parfois d'un travelling latéral qui la souligne.

L'analyse s'attache donc à creuser les épisodes, s'arrêter sur des objets, en respectant le mouvement qui les entraîne. Le prologue est caractéristique de l'autonomie de l'épisode et de sa relative difficulté de son intégration à l'ensemble. Quel sens donner au montage qui juxtapose l'histoire de Yefim qui s'envole dans les airs puis, après quelques instants de pure sensation de légèreté s'éffondre au sol... et que l'on ne reverra jamais, et celle de l'ensemble de la vie de Roublev qui va suivre. Interrogation que redouble aussi au sein du prologue l'épisode terminal sans lien non plus avec ce qui précède :  le cheval qui tombe se roule sur le dos et dont le mouvement est interrompu avant qu'il ne se relève peut-être.

L'hypothèse de vincent Amiel est que ce double effet de montage est fait pour que la sensation précède l'explication effet que l'on retrouvera bien sur avec les fragments peinture colorés à la fin qui sont pure sensation avant d'être des tableaux de Roublev.

Pour appuyer cette thèse et lui donner consistance, Amiel rappelle combien Tarkovski qui disait s'éloigner du montage d'Eisenstein en reprenait les principes essentiels : la juxtaposition de sensations tout autant que de productions de sens.

Ainsi dans La ligne générale la rondeur des croupes des chevaux va de pair avec la molesse des visages gras des Koulaks ou, dans Octobre l'effondrement de la femme aux long cheveux lors de l'ouverture du pont de Petrograd qui est amplifiée par celle du cheval dont la crinière rappelle les cheveux :

Dans Andreï Roublev, l'artiste court le risque de ne pas se relever pas plus que Yefim pas plus que le cheval. Mais ce qui compte, c'est la sensation pure provoquée par l'œuvre d'art,  la légèreté du vol ou la prise d'élan du cheval, un effet de douceur "de tendresse et d'horreur".

 

 

 

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