La lune s'est levée

1955

(Tsuki wa noborinu). Avec : Mie Kitahara (Setsuko Asai, la fille cadette), Shōji Yasui (Shōji Yasui), Chishu Ryu (Mokichi Asai), Yōko Sugi (Ayako Asai, la seconde fille), Hisako Yamane (Chizuru Asai - la fille aînée), Kō Mishima (Wataru Amemiya), Shûji Sano (Shunsuke Takasu), Kinuyo Tanaka (Yoneya). 1h42.

Mokichi Asai habite près du temple bouddhique Tōdai-ji à Nara. Ce matin-là, Mokichi Asai y préside la cérémonie funèbre donnée en l'honneur du mari de sa fille aînée, décédé deux ans plus tôt. Chizuru est ainsi revenue au domicile familial après la mort de son mari accompagné de son jeune beau-frère, Shoji. Celui-ci loue un appartement dans le temple Tōdai-ji. Assistent également à la cérémonie la cadette, Ayako, en âge de se marier mais peu pressée de quitter les siens ; et la benjamine, Setsuko, 21 ans, la plus exubérante des trois sœurs qui rêve de partir s’installer à la capitale et qui est attiré par Shoji.

Shoji doit quitter la cérémonie pour rejoindre son ami de collège, Amamiya, venu lui rendre visite. Amamiya est devenu technicien en télécommunication. Il est chargé de recueillir les données sur la nouvelle ligne à ondes courtes, réduisant les latences téléphoniques et télévisuelles entre Osaka, tout proche, et Tokyo. Shoji s'est moins bien adapté au monde moderne et s'est fait renvoyé d’un emploi où il avait tenu tête à un client. Depuis il gagne difficilement sa vie comme traducteur de français et anglais. Quand Setsuko les rejoint, ils décident de passer la soirée ensemble chez les Asai... charge à Setsuko de préparer le sukiyaki.

Chez les Asai, Chizuru interroge Ayako pour savoir si elle se souvient de Amamiya, venu avant la guerre leur rendre visite à Kugenuma, leur résidence d'alors avec ses amis étudiants. Il se distinguait en portant une chemise en été. Setsuko, revenue de chez Shoji, informe ses deux sœurs que Takasu est venu présenter ses hommages à Chizuru. Il s'excuse d'arriver trop tard pour la cérémonie funèbre.

Shoji et Amamiya se promènent sur les pentes du mont Wakakusa. Ils sont rejoints par Setsuko, venue en vélo faire des courses du soir et leur annoncer que Takasu, leur ami commun, dînera avec eux. Le repas est fini. La soirée se termine autour d'un thé, Ayako se souvient qu'elle avait remarqué Amamiya autrefois, celui qui jouait du piano. Setsuko est nostalgique de son enfance à Tokyo qu’ils ont quitté fin 1943. Takasu propose une balade le lendemain au Horyu-ji, temple situé à Ikaruga à 15 km de Nara, qu'il doit faire visiter à ses étudiants.

La visite se fait par un beau temps mais s'avère néanmoins fatigante et les amis sont contents de se retrouver le soir à l'auberge. Tous regrettent qu'Ayako n'ai pu les accompagner. Celle-ci a du aller chercher à la gare de Kyoto sa tante venue de Tokyo. Setsuko remarque à quel point Amamiya a des souvenirs précis d’Ayako : elle déteste la pastèque, comment elle était habillée, ce qu’elle chante.

Ayako est revenue furieuse de son déplacement à Kyoto où sa tante, souhaitant la marier, lui a fait rencontrer le fils d'un banquier de Miyazu qui lui a vanté la beauté de l'Amanohashidate, mais qui ne l'a pas intéressée. En rentrant Setsuko lui dit à quel point Amamiya se souvient d'elle... sans provoquer de curiosité apparente chez sa sœur.

Tanaka est venu rendre visite à Shoji. Tanaka doit subvenir aux besoins de sa vieille mère grabataire. Shoji lui donne l'un de ses travaux de traduction sur James Joyce. Setsuko survient et se révolte contre le mariage arrangé de sa sœur qui lui donnerait pour beau-frère un homme ventripotent. Elle propose à Shoji de manœuvrer pour que Amamiya, dont elle est persuadée qu'il a toujours des sentiments pour sa sœur, lui déclare son amour. Shoji accepte d’entrer dans le jeu de Setsuko et promet d’interroger Amamiya sur ses sentiments. Le lendemain sur le mont Heie où il accompagne Amamiya, Shoji lui déclare savoir qu'il aime Ayako. Mais Amamiya, fuyant, nie avoir jamais éprouvé de tels sentiments pour elle. Setsuko demande alors à Yoneya de les aider dans leurs plans. Elle devra donner rendez-vous à Amaya à 15h00 au Nigatsu-do en se faisant passer pour Ayako au téléphone.

Le plan fonctionne mais pour ne pas laisser Amamiya seul, Setsuko envoie Yoneya lui dire que Ayako a eu un empêchement. Cette fois assurés des sentiments de Amamiya, Setsuko et Shoji, donnent alors rendez-vous à Ayako au clair de lune pour qu'elle retrouve Amamiya. Les deux jeunes gens se remémorent la fin de leur été à Kugenuma et le départ trop précipité de Amamiya.

Celui-ci, comme convenu, repart le lendemain. Setsuko et Shoji sont dans l'ignorance de la signification des télégrammes qu'ils échangent avant de comprendre qu'il s'agit d'expressions codées de leurs sentiments tirés des lignes 3755 et 666, du Man'yoshu.

Setsuko se réjouit de l'entretien que passe Shoji pour un emploi. Elle pleure de rage quand elle apprend qu'il a laissé un poste de traducteur à Tokyo au profit de son ami Tanaka qui a plus besoin d'argent que lui. Shoji, tout à sa grandeur d'âme, la chasse pour s'être montré égoïste. Le prêtre Tōdai-ji, admiratif de la générosité de Shoji, lui propose un poste d'enseignant en anglais dans un temple de Tokyo. Shoji accepte mais ne fait rien pour se réconcilier avec Setsuko qui, sincèrement amoureuse, le voit partir en ayant le sentiment d'avoir gâché la chance de sa vie. Heureusement Takasu, a fait revenir Shoji à la raison et il appelle Setsuko pour qu'elle revienne chercher des livres au temple que Shoji est censé avoir quitté. Elle a la surprise de le voir l'attendre et accepte de lui déclarer son amour. Tout deux vont se promener sous la lune qui avait béni quelque temps plus tôt l'amour de Amamiya et Setsuko.

Mokichi Asai est désormais seul avec sa fille ainée, Chizuru. Mais il a bien vu que Chizuru n'était pas insensible à la cour discrète de Takasu. Il lui conseille d'épouser cet homme bon et solide. Chizuru n'a pas besoin de confirmer cette proposition tant elle lui paraît évidente. Le père et la fille entonnent paisiblement une cérémonie en l'honneur du premier mari de celle-ci.

Le film commence et se termine par les mêmes plans : l'emblématique Kōfuku-ji dominant Nara et les célèbres biches en liberté de l'ancienne capitale du Japon. Ces plans encadrent aussi deux cérémonie en souvenir du premier mari de Chizuru, la fille ainée de Mokichi Asai. En quelques mois, celui-ci aura vu partir ses trois filles une à une. C'est le thème majeur de Ozu que d'accepter le déroulement du temps et le nécessaire envol de la jeune génération. Rien d'étonnant là puisque le scénario est signé Ozu et que le père est interprété par son acteur fétiche, Chishu Ryu. Néanmoins Kinuyo Tanaka, tout en respectant quelques éléments de mise en scène de son ami auprès duquel elle a non seulement tourné mais s'est formée, va développer un style particulier, à la fois plus primesautier que son ainé et plus féministe et délicat et parfois intensément dramatique.

Kinuyo Tanaka victime de la guerre des studios

En 1954, Kinuyo Tanaka a signé un contrat de comédienne pour cinq films avec la Daiei qu'elle doit tourner dans les vingt prochains mois et pour lequel elle a reçu une belle avance sur salaire. Mais quand la Nikkatsu lui propose de mettre en scène La Lune s'est levée, un scenario écrit par son cher ami Yasujiro Ozu avec de acteurs prestigieux pressentis, elle négocie avec la Daei le remboursement de son contrat.

Mais, une fois arrivée dans les locaux neufs de la Nikkatsu, la star comprend qu'aucune vedette ne viendra faire son film. Fondée en 1912, la Nikkatsu est la toute première société du cinéma japonais. Mise sous cloche pendant la guerre, elle entame sa reconstruction en 1952. Mais les cinq grandes sociétés japonaises du cinéma : la Shōchiku, la Tōhō, la Daiei, la Shintōhō et la Tōei voient d’un mauvais œil surgir un nouveau concurrent. En septembre 1953, elles signent un accord qui vise à interdire à un acteur de passer d'un studio à l'autre. Il s'agit surtout d'affaiblir la Nikkatsu qui vient de renaitre de ses cendres. Si quelques mois plus tôt, un arrangement aurait pu être trouvé, tant il était courant que les studios se prêtent leurs acteurs, ce n'est dorénavant plus possible.

Le tournage est ainsi retardé pour trouver de nouveaux acteurs. Ozu en est vivement contrarié. Il n'avait pas pu tourner ce film en 1947 pour la Shintōhō et l'avait confié à la Directors Guild of Japan pour attribution, se réjouissant que son amie Tanaka s'en empare. Ozu en profite pour remanier son scénario de 1947 écrit en collaboration avec Ryōsuke Saitō. Il est aussi amendé à la demande d'un sponsor, la Nippon Telegraph and Telephone Public Corporation (NTTPC, entreprise de télécommunication qui aujourd'hui se nomme Nippon Telegraph and Telephone) fondée en 1952 et qui souhaitait promouvoir ses services. Ainsi, Amemiya voyage à Osaka pour travailler à l'établissement d'une ligne de communication téléphonique entre Tokyo et Osaka utilisant une technologie de transmission à micro-ondes.

Kinuyo Tanaka, directrice d'actrices

De nombreux acteurs hésitent à participer au projet, les auditions se multiplient, ce qui retarde le début du tournage et finalement, la distribution est largement composée de nouveaux acteurs peu connus du public. Alors que La lune s'est levée devait sortir en mars 1954, le tournage ne commence qu'en octobre de la même année. Le rôle de l'énergique Setsuko est confié à Mie Katahara. Cette jeune actrice a débuté comme silhouette dans Le goût du riz au thé vert (Yasujiro Ozu, 1953) et va rapidement devenir la star de la Nikkatsu. Pendant la préparation du projet, Kinuyo Tanaka est allée voir Sabrina (Billy Wilder, 1954) et va donner des indications de jeu s'inspirant de celui d'Audrey Hepburn à son actrice.

En face d'elle, pour incarner celui dont elle tombe amoureuse, Kinuyo Tanaka choisit Shoji Yasui qui vient du théâtre et dont c'est le premier film. Le monde entier va bientôt le découvrir en bonze mélomane dans La harpe de Birmanie (Kon Ichikawa, 1956).

Face à ses acteurs inexpérimentés, Chishu Ryu, acteur fétiche de Ozu incarne le père de la famille Asai qui voit partir ses filles une à une. Quant à Yoneya, la domestique contrainte d'entrer dans les combines de Setsuko, c'est Kinuyo Tanaka elle-même. On apprécie d'autant plus la scène où son actrice lui apprend à jouer la comédie, lui déclarant qu’elle est douée.

Kinuyo Tanaka met en scène

Tanaka recourt aux mêmes types d'images-temps que Ozu : plans de rues ou de couloirs vides, autrefois arpentés par les personnages et désormais vides après leur départ. Tanaka se montre une virtuose du changement de ton, ne recherchant celui d'Ozu qu'en fin de parcours.

Le ton de la première partue se fait volontiers plus primesautier. Les temples de Nara et de ses environs sont une aire de jeu pour Shoji et Setsuko qui manigancent le mariage entre Amayama et Ayako. Ce complot des jeunes face aux parents et leur mariage arrangé est un autre thème fort de Ozu. C'est l'intrigue centrale du film, 1h10 sur 1h43. Elle se conclut par la révélation des messages codés échangés par les amoureux. Ils sont tirés du Man'yoshu, première anthologie de waka, poésie japonaise, datée des environs de 760. Le n° 3755 permet de retrouver les vers "sa beauté résonne au-delà des montagnes et des rivières qui séparent et entravent", et, pour le n°666 : "Peu de temps s'est écoulé depuis notre rencontre, pourtant vous occupez constamment mon esprit". Takasu reconnait là Otomo no Sakanoue, poétesse japonaise dont 79 poèmes figurent dans ce Man'yōshū.

Durant toute cette première partie, nombreuses sont les indications données sur l'attachement de Setsuko à Shoji depuis son premier regard vers lui dans la cérémonie funèbre initiale où elle est la seule ne pas être concentrée sur la prière. Les jeunes gens ne cessent de répéter qu'il est important de révéler ses sentiments afin de ne pas passer à côté de la chance de leur vie. Les 25 minutes qui constituent la seconde partie se teintent de drame pour Setsuko qui va devoir ainsi rendre les armes et avouer son amour, éprouver la profondeur du sentiment amoureux qui va au delà de son désir de vivre à Tokyo. Shoji, qui ne veut pas être utilisé à cette fin, préfère rompre même si sa gentillesse naturelle le remmène vers Setsuko dont l'amour le touche.

Il faut enfin moins de 10' pour régler le sort de Chizuru et Takasu tant, là aussi, ont été nombreux les signes de leur attachement mutuel, aussi discrets que puissants. Chizuru, la dicrète, se souvient que les onagres s’ouvraient le soir dans leur jardin et elle compose un bouquet en attendant ses sœurs.

Jean-Luc lacuve, le 19 février 2022

Source : Pascal-Alex Vincent : Kinuyo Tanaka, réalisatrice de l’âge d’or du cinéma japonais, édité par Carlotta-Films en janvier 2022.