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Le mépris

1963

Voir : photogrammes

Avec : Brigitte Bardot (Camille Javal) Michel Piccoli (Paul Javal), Jack Palance(Jeremy Prokosch) Fritz Lang (lui-même, réalisateur de l'Odyssée, Giorgia Moll (Francesca Vanini), Jean-Luc Godard (assistant de Lang). 1h50.

1- Générique parlé qui s'achève ainsi :"Le cinéma, disait André Bazin, substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs, Le mépris est l'histoire de ce monde".

2- Paul Javal et sa femme, Camille, se réveillent dans l’appartement qu’ils ont récemment acheté à Rome. Dans leur lit, Paul propose à Camille de le retrouver à 4 heures à Cinecitta après avoir déjeuné avec sa mère. Puis, à la demande de Camille, Paul détaille les parties du corps de sa femme du bout des pieds au visage. Il l’aime totalement, tendrement,  tragiquement.

3- Paul, qui a écrit le scénario de Toto contre Hercule, petit succès commercial, a été convoqué par le producteur américain Jerry Prokosch pour réécrire le scénario d'un film sur l'Odyssée réalisé par Fritz Lang. Jerry dit en anglais à Paul, ce que traduit immédiatement Francesca, sa médiatrice et secrétaire, qu’il a engagé le célèbre cinéaste allemand parce que c'est un allemand, Heinrich Schliemann, qui a découvert Troie.

4- Prokosch entraîne Paul dans sa salle de projection où Fritz Lang les attend pour le visionnage de rushes. Jerry aime les Dieux qu'il dit très bien comprendre et exprimer sa satisfaction devant une naïade qui nage nue dans l’eau. Il est néanmoins en colère contre ce qu'il vient de voir et s’emporte contre Lang qui ne respecterait pas le script avant de reconnaître, celui-ci en main, qu'il a tort. Il signe un chèque qu'il propose à Paul pour reprendre le scénario. Devant le geste d'impuissance de Lang, Paul empoche le chèque. Lang, resté seul avec Francesca, philosophe en allemand ce que traduit la jeune femme : "Mais l'homme, quand il le faut, peut demeurer sans peur, seul devant Dieu. Sa candeur le protège et il n'a besoin ni d'arme ni de ruse jusqu’à l'heure où l'absence de Dieu vient à son aide - Très bien - C'est de Hölderlin, n'est-ce pas, Mister Lang? -Oui, La vocation du poète, Le dernier vers est très obscur Hölderlin avait écrit, d'abord : Tant que Dieu ne fait pas défaut, puis Tant que Dieu nous demeure proche. Voyez, la rédaction du dernier vers contredit les deux autres. Ce n’est plus la présence de Dieu, c'est l’absence de Dieu qui rassure l’homme. C'est très étrange, mais vrai.

5- Alors que Paul sort de la projection, il est rejoint Camille qui se jette dans ses bras. Ils rejoignent Lang auquel Paul présente Camille et lui dit qu'ils ont beaucoup aimé L’ange des maudit la veille. Lang dit préférer sa période allemande, M notamment. Camille lui dit avoir beaucoup aimé M, le maudit quand il est passé récemment à la télévision. Pendant que Paul continue de discuter avec Lang, Camille s'éloigne et regarde la voiture de Prokosch qui l’invite abruptement, goujatement et sans la regarder, à prendre un verre. Camille sourit, dit ne pas savoir. Prokosch, infatué, affirme qu'elle sait très bien et Camille interroge Paul qui accepte. Prokosch fait signe de monter à Camille qui se rend alors compte que la voiture, encombrée, n'a que deux places ; Paul lui dit qu'il prendra un taxi. Camille n’est pas d'accord :  il serait plus simple que Prokosch et Francesca partent devant et qu'ensemble, ils prennent un taxi. Camille est stupéfaite quand Paul insiste pour qu'elle monte avec Prokosch. Camille, mécontente, humiliée, baisse les yeux alors que Prokosch fait ronfler le moteur de sa voiture.

6- Paul se rend compte qu'il a eu tort et crie le nom de Camille dans Cinecitta déserte alors qu'il semble être sous la menace de la malédiction de Poséidon, yeux bleus et bras tendu, le désignant. Et c'est à pied, dépassé par Francesca en vélo, puis en taxi que Paul se rend chez Prokosch.

7- Là, Paul retrouve Camille et Prokosch marchant dans le jardin. Camille reproche à Paul d’avoir mis une demi-heure avant d’arriver. Il explique avoir dû changer de taxi à la suite d'un accident du premier. Camille, malheureuse, s'empare d'un livre de fresques romaines érotiques que Prokosch d'un air satisfait avait grossièrement laissé sur la table de jardin. Camille commence à agresser Paul en se montrant indifférente à ses explications. Alors que Francesca arrive en vélo, elle voit en flash mental des moments de bonheurs tout simples avec Paul se mêlant à cet instant où il l'a contrainte à monter en voiture avec Prokosch. Celui-ci jette à terre le courrier, obligeant Francesca à le ramasser, et indique à Paul de venir le lendemain signer son contrat.

8- Camille leur tourne ostensiblement le dos, et refuse de répondre à Paul qui l’interroge sur sa bouderie et d'une possible tentative de séduction de Prokosch, ce qui irrite encore davantage Camille. Il part se laver les mains. Camille se souvient par quatre flashs mentaux de cette demi-heure qui a brisé son bonheur.

9- Paul croise Francesca dans la maison et tente maladroitement de la séduire en remarquant ses pleurs en compatissant sur son rôle de souffre douleur de Prokosch puis en lui racontant une histoire, celle de de Rama Krishna et de son disciple qui défia son maître en étant capable de rejoindre l'autre rive du fleuve en marcher sur l'eau… ce que son maître savait faire avec une barque et une roupie pour le passeur. Comme Francesca est appelée par Prokosch, il la raccompagne jusqu'à la porte en lui tapotant les fesses de la main ce que surprend plus ou moins Camille, arrivant juste à cet instant.

10- Paul tente d'expliquer à Camille qu'il ne faisait que raconter une blague à Francesca puis quitte la pièce, croisant Prokosch qui lui confie son livre de fresques romaines, pour l'aider dit-il non sans que Paul lui fasse remarquer que l’Odyssée est écrite en grec. Prokosch, piqué au vif, affirme qu'il avait raison, pour l’argent et pour sa femme. Prokosch invite Camille à rester dîner mais celle-ci affirme être fatiguée et insiste pour que Paul refuse. Prokosch leur demande de se décider le soir pour venir le lendemain à Capri où il aura préparé la villa. Camille, sollicité par Prokosch, affirme que c'est Paul, son mari, qui décide. Prokosch interroge Paul sur ce qui lui plaît dans l'Odyssée. Paul réplique pompeusement qu'il veut en revenir au cinéma de Chaplin et de Griffith. Prokosch sort alors son petit carnet rouge et lit une maxime où il est question de ne pas écraser les autres de sa supériorité.

11- Paul et Camille rejoignent leur appartement alors que Minerve se détourne d’eux. Camille se dit heureuse d'habiter là, mieux qu'à l'hôtel et interroge Paul sur ce qu'il va toucher. Avec 10 000 dollars, il pense pouvoir finir de payer l'appartement.

12- Dans l'appartement, Camille propose à Paul de lui dire ce qu'il pense d'un truc acheté le matin, une perruque brune. Paul, tout occupé par la décision à prendre pour Capri, dédaigne de complimenter Camille pour le choix de la perruque qu'au contraire, il dénigre. Du coup, la colère sourde de Camille remonte et, dédaignant l'accoutrement, chapeau et cigare de Paul dans la bain où il se compare à Dean Martin dans Some came running lui déclare plutôt qu'il ressemble à l'âne Martin. Elle lui raconte l'histoire de Martin à la recherche d'un tapis volant à Bagdad. Il en trouve un très joli chez un marchand mais qui ne vole pas. Normal dit le marchand, il ne faut pas penser à un âne. Mais Martin une fois qu'on lui a dit cela ne peut s'empêcher de penser à un âne. Paul qui sent l'agressivité de la blague revient sur ce qui vient de se passer. Quand elle lui dit que c'est parce qu'il est un âne qu'elle ne lui dit pas pourquoi elle ne veut pas aller à Capri, il la gifle. Meurtrie, Camille lui dit qu'il lui fait peur et que ce n'est pas la première fois. Exaspéré, il dit regretter de s'être marié avec une dactylo de 28 ans. Elle lui demande pardon et lui aussi. La réconciliation semble proche mais Camille se dégage des bras de Paul et la discussion revient sur Jeremy Prokosch que Camille dit détester; qu'elle a envie de s'amuser et qu'il ne se passera rien à Capri où elle n'ira pas. Paul insiste une nouvelle fois sur les événements de l'après-midi. Il s'attire un "je t'emmerde" de Camille qui part au bain. Paul répond au téléphone. Il dit à la mère de Camille qu'elle est absente et s'enquiert de savoir si Camille a bien déjeuner avec elle ce midi. Camille, revenue discrètement dans la chambre, prend le téléphone et en chasse Paul. Quand il revient, elle lui lance un coup de pied et, comme il reconnaît avoir voulu vérifier sur son emploi du temps, le menace de divorce. Dans l'immédiat, elle enlève les couvertures du lit et décide de s'installer dans le canapé pour la nuit et les jours à venir sous prétexte qu'elle ne peut dormir la fenêtre ouverte. Puis, attendrie, Camille évoque les jours d'avant qu'il rencontre les gens de cinéma : Paul écrivait des romans policiers ; ils étaient pauvres mais c'était bien quand même. Camille découvre dans la poche de Paul, assis à côté d'elle, une carte du Parti communiste. Elle s'étonne qui ne lui en ait pas parlé. Il lui arrache la carte des mains et comme elle est de nouveau fâchée, s'emporte en disant qu'il travaille aussi pour elle, pour acheter cet appartement. Découragé, Paul tourne les pages du livre de fresques érotiques, il dit ne plus vouloir aller à Capri ni même travailler sur le film puisqu'elle ne l'aime plus. Elle nie. Paul insiste trouvant le prétexte de la fenêtre ouverte insuffisante. Camille dans son bain lit les propos de Lang à propos de la tragédie et du meutre qui n'est jamais une solution. En sortant du bain, enveloppée d'un peignoir rouge, Camille réaffirme sa volonté de dormir seule mais quand Paul lui dit qu'elle ne veut plus faire l'amour, elle lui décoche un sourire plein de tendresse et lui dit qu'il est con. Il lui reproche de dire des gros mots ; elle en débite quelques-uns. Comme il insiste pour avoir une réponse sur un possible arrêt de leurs relations sexuelles, Camille s'allonge sur le canapé et ouvre son peignoir demandant, provocante, qu'il fasse vite.

13- Mais, allongée nue sur la tapis angoras blanc, c'est une alternance de voix off de Paul et Camille qui decrivent la fin de leur amour. Paul rabat le peignoir de Camille et retourne travailler.

14- "Qu'est Ce qui te prend Paul, je t'aime exactement comme avant" affirme Camille qui demande ensuite à Prokosch, qui a appelé, si elle pourra nager à Capri. En débarrassant, elle casse les assiettes par inadvertance : Prokosch les a invité à voir une attraction avant un film ; ils dîneront après. Mais Paul veut une discussion. Camille finit par lui dire qu'elle ne l'aime plus. "Je te méprise" lui lâche-t-elle en partant pour le cinéma.

15- Mais dans la voiture, elle lui dit d'oublier ce qu'elle vient de dire. L'attraction, Nausicaa, et une chanteuse en play back. Prokosch dit avoir découvert quelque chose d'essentiel dans l'Odyssée : la poésie. Paul dit que Pénélope devait être infidèle et que Ulysse en avait marre d'elle et a fait durer le voyage le plus longtemps possible. Lang voit que cette idée vient du producteur et Camille lui confirme dans un chuchotement. Paul s'emporte et demande à Camille pourquoi elle le méprise. Lang, de son côté, subissant l'indifférence hautaine de Prokosch déclare"Chaque matin pour gagner mon pain, je vais au marché où l'on vend des mensonge et, plein d'espoir, je me range à côté des marchands", extrait d'une balade de pauvre B.B. (Bertold Brecht). Puis il s'adresse à Paul : "Le monde d'Homère est un monde réel mais le poète appartient à une civilisation en accord avec la nature et non en opposition. Et la beauté de l'odyssée réside justement dans cette croyance en la réalité comme elle est -donc une réalité qui se présente objectivement -et dans une forme qui ne se décompose pas et qui est ce qu'elle est : à prendre ou à laisser. Tous sortent du Silver ciné où l'on projette Voyage en Italie. "Un producteur, c'est quelque chose; je m'en passe facilement", affirme Lang. Prokosch ayant de nouveau interrogé Camille sur sa venue le lendemain, elle répond "Peut-être". Paul lui dit qu'il ne la force pas à venir. "C'est pas toi qui m'y force, c'est la vie".

16- Le lendemain, ils sont à Capri sur le tournage d'une séquence où Jean-Luc Godard, l'assistant de Fritz Lang, dispose des naïades et Ulysse. Paul se montre particulièrement grossier et de mauvaise humeur. Prokosch insiste pour ramener Camille en bateau. Elle préfère rester avec son mari mais c'est lui qui, une nouvelle fois, la force presque à accepter, ce qu'elle fait en lui décochant un regard de mépris.

17- Paul rentre avec Lang et plaque sa propre histoire sur celle d'Ulysse : l'Odyssée c'est l'histoire d'un homme qui aime sa femme et elle; elle ne l'aime pas. Il l'a laissée à la merci des prétendants et elle lui en veut pour cela. Lang réfute faisant d'Ulysse un homme simple, rusé mais pas torturé.

18- Camille est déjà à la villa et, voyant Paul approcher, lui fait de grands signes puis rentre dans la villa. Si bien que Paul arpente seul le toit de la villa et voit en contrebas Prokosch et Camille qui s'embrassent.

19- Quand il redescend, il s'interpose entre Camille et Prokosch et déclare qu'il ne fera pas le film. Il ne l'a accepté que pour faire de l'argent alors qu'il rêve d'écrire pour le théâtre.

20- Camille a quitté la pièce et il la rejoint sur le toit où elle s'expose au soleil. Ils discutent en bas des marches et Camille fait part de la fin définitive de son amour : " Je te déteste parce que tu n'arrives pas à m'attendrir".

21- Paul se réveille et lit le mot de Camille. Elle est partie avec Prokosch. Ils ont un accident mortel : la voiture s'est encastrée dans un camion.

22- Paul vient dire au revoir à Fritz Lang qui tourne un plan de l'Odyssée.

Le mépris est l'histoire d'un échange de regards de deux secondes entre un homme et une femme dont les conséquences vont se répandre sur deux jours pour briser ce couple, pourtant sublimé par la mise en scène qui le place sous la coupe des dieux de l'Olympe mais hélas inaccessible à la sagesse de Fritz Lang.

Le mépris s'ouvre sur une phrase d'André Bazin : "le cinéma substitue à nos regards un monde qui s'accorde à nos désirs (cette phrase attribuée par Godard à André Bazin, est en fait, sous une forme légèrement différente "le cinéma est un regard qui se substitue au nôtre pour nous donner un monde accordé à nos désirs" de la plume de Michel Mourlet dans son article Sur un art ignoré publié dans le n° 98 des Cahiers du cinéma).

Que serait un monde qui s'accorderait au désir cinématographique de Godard ? Probablement, un monde où le temps serait observable au niveau de la seconde comme sur des siècles, où l'espace serait réduit à quelques couleurs (le rouge, le jaune, le bleu) mais étendu aux continents (L'Europe née de l'Odyssée). Pour accorder ces dimensions, le film avance par grands blocs de scènes, une vingtaine, déchirées de rupture, flashbacks aussi bien que flashforwards, où irruption soudaine de thèmes musicaux.

De grandes séquences, toutes devenues iconiques

Le film peut être divisé en 22 séquences; 15 à Rome le premier jour (1h12 de film) et 7 à Capri le second (0h38) avec, au centre, une très longue scène de dispute conjugale de près d'une demi-heure, découpée ici en trois pour les besoins de l'analyse.

La séquence post-générique où Paul détaille le corps de Camille est imposée à Godard par ses financeurs américains qui, vu le cachet de Brigitte Bardot (la moitié du coût du film) exigèrent, alors que le film était monté, mixé et étalonné, trois scènes de nu supplémentaires, au début, au milieu et à la fin. Godard accepte par contrat du 16 octobre 1963 de réaliser les scènes. Dans la première d'entre elle, les filtres de couleurs successifs, rouge, jaune et bleu, viennent annoncer la prédominance de ces couleurs primaires tout au long du film. La séquence du milieu est prévue par Godard pour s'intégrer d'un seul bloc dans le montage initial préexistant : au milieu du plan où Bardot ouvre son peignoir pour s'offrir à Piccoli. La troisième séquence ajoutée, entre Bardot et Palance, n'a jamais été intégrée au film, Godard jugeant que la relation entre Bardot et Palance à venir gagne à rester indécidable avant que l'accident n'y mette un terme définitif.

Voulues par les financiers pour leur potentiel érotique mais aussi parce qu'il leur semblait que l'amour entre Camille et Paul n'était pas attesté, ces scènes sont devenus iconiques. La seconde justifie mieux que toutes les autres le "Je t'aime totalement, tendrement, tragiquement" de la première, en ce sens que le "style play-boy" voulu par Godard est moins érotique que tendre et tragique par l’entrecroisement des voix off qui disent la fin du bonheur passé :

"-J'avais souvent pensé depuis quelque temps que Camille pouvait me quitter, j'y pensais comme à une catastrophe possible. Maintenant j’étais en pleine catastrophe.
-Autrefois tout se passait comme dans un nuage d'inconscience, de complicité ravie. Tout s’accomplissait avec une inadvertance rapide, folle, enchantée ; je me retrouvais dans les bras de Paul sans presque me souvenir de ce qui s'était passé.
- Maintenant cette inadvertance était totalement absente. Et même dans l'excitation des sens, je doutais de pouvoir observer ses gestes d'un regard froid comme elle sans doute les miens.
-J'avais à dessin prononcé cette phrase avec un intime sentiment de vengeance.
-Elle semblait avoir conscience qu'un mensonge pouvait tout arranger au moins pendant quelque temps, au moins en apparence. Et, à un moment, elle avait eu visiblement l’intention de mentir mais après réflexion, elle y avait renoncé.
-Paul m'avait fait tant souffrir, c’était à mon tour de le tourmenter en faisant allusion à ce que j'avais vu sans toutefois en parler directement avec précision.
-Au fond, je me trompais, elle n’était pas infidèle ou du moins son infidélité n’était qu'apparente, et la vérité touchant sa conduite était encore à élucider sans tenir compte des apparences.
-J'avais remarqué que plus on est envahi par le doute plus on s'attache à une fausse lucidité d’esprit avec l'espoir d’élucider par le raisonnement ce que le sentiment a rendu trouble et obscur. -J'avais souvent pensé depuis quelque temps que Camille pouvait me quitter, j’y pensais comme à une catastrophe possible. Maintenant j'étais en pleine catastrophe.
-Autrefois tout se passait comme dans un nuage d'inconscience, de complicité ravie.

L’intensité de cette séquence contraste avec le roman de Moravia où la crise s’étend sur six mois et vue exclusivement du point de vu de Paul qui ne cesse de dénigrer sa femme, dactylo de 28 ans qu'il regrette d'avoir épousé. Cette phrase de dialogue est reprise ici par Paul mais seulement dans un moment de colère et vite oubliée.

Une déflagration de deux secondes répliquée quatre fois

Autre séquence iconique, celle qui initie le mépris de Camille, filmée très simplement revient quatre autres fois dans le film. Dans la séquence suivante, dans le jardin de Prokosch quand Camille, partie marcher croise Francesca qui arrive en vélo, des flash mentaux de la scène traumatique qui l'a saisie se mêle aux souvenir de jours heureux. Elle intervient ensuite dans la même séquence une fois que Paul est parti se laver les mains. Ce sont cette fois quatre plans montés dans l'ordre chronologique inverse qui marquent à quel point elle est désorientée. Elle intervient pour un plan dans la seconde séquence imposée et une cinquième fois lorsque Paul finit par en admettre l'importance dans la séquence sur les marches en contrebas de la villa et où Camille lui signifie la fin définitive de leur amour.

Ainsi cette séquence initiale de mépris parcourt l'ensemble du film parce que Paul n'a pas su l'endiguer : il nie la douleur qu'elle a suscité chez Camille et tente de plus en plus agressivement de contraindre Camille à revenir sur ce moment en réactivant à chaque fois la douleur. Malheureux, sans cesse en porte-à-faux, Paul multiplie les erreurs : il pelote les fesses de Francesca; il ne saisit pas la chance de la réconciliation en dénigrant la perruque brune; il se montre suspicieux sur l'emploi du temps de Camille le midi; il prend trop rapidement le parti de Prokosch face à Lang; il laisse une nouvelle fois sa femme partir avec Prokosch en bateau assumant l'erreur initiale; il démissionne capricieusement du travail qu'il avait accepté.

Pourtant Camille aurait pu oublier la douleur initiale. De nombreuses fois, elle revient vers Paul mais à force d'être traquée, obligée à prononcer des paroles qui figent son sentiment, elle le quitte.

Le temps bouleversé

Toutes les erreurs de Paul n'en font pas un être méprisable mais seulement un homme de son temps. En revanche, la liberté de Camille, son intelligence sa sensibilité, aussi bien que le jeu de Brigitte Bardot en font une femme contemporaine de MeToo. Les échelles de temps ne cessent de se confronter, non seulement de 1963 à aujourd'hui mais aussi des deux secondes de la naissance du mépris à la dimension de la tragédie. Les dieux sont montrés une première fois dans la séquence de visionnage des rushes mais ils apparaissent ensuite, déterritorialisés, agissant sur les destins humains  : Poséidon semble reprocher son attitude à Paul courant vers son amour perdu lorsqu'il quitte Cinecitta pour la maison de Prokosch. De même, à la sortie de celle-ci, alors que Paul et Camille rejoignent leur appartement où ils vont se déchirer, Athéna détourne son regard.

A l'intérieur même de la diégèse, Godard introduit plusieurs flashforwards. Dans la seconde scène ajoutée Paul parle du "mensonge qui pouvait tout arranger" et qui ne peut être que de nier qu'elle ne l'aimait plus ce qu'elle dira dans le fameux travelling de la caméra autour de la lampe que Paul allume et éteint. Quant à la fameuse "phrase prononcée par vengeance", c'est le "Je te méprise" lancé en descendant les escaliers vers la voiture, phrase que Camille s'empressera de demander à Paul d'oublier. Cette même séquence introduit un flashforward dépassant la séquence avec les quelques pas sur le toit de la villa Malaparte de Capri.

La sagesse de Fritz Lang, homme et artiste

Dans la baignoire, Camille lit, en partie pour ne pas répondre à Paul, des citations de Fritz Lang à propos de la tragédie : "Le problème selon moi se résume à la façon de voir le monde, conception positive ou négative. La tragédie classique était négative en cela qu'elle faisait de l'homme la victime de la fatalité personnifiée par les dieux et qu'elle le livrait sans espoir à son destin. L'homme peut se révolter contre les choses qui sont mauvaises, qui sont fausses". Il faut se révolter lorsqu'on est piégé par les circonstances, par des conventions".

Lang pense ainsi que l'homme moderne est capable de se révolter contre les circonstance, d'échapper à la colère ou l'indifférence des Dieux. C'est aussi le sens des vers de Holderlin dans La vocation du poète : Ce n’est plus la présence de Dieu, c'est l’absence de Dieu qui rassure l’homme. C'est très étrange, mais vrai.

Les citations abordent ensuite le crime passionnel : "Mais je ne crois pas que le meurtre soit une solution. Le crime passionnel ne sert à rien : je suis amoureux d'une femme, elle me trompe, je la tue. Alors que me reste-t-il ? J'ai perdu mon amour puisqu'elle n'est plus là. Si je tue son amant, elle me déteste et je perds encore mon amour. Tuer ne peut jamais être une solution". Ce qui annonce le fait que Paul se serve d'un revolver. Ce dont se moquera Lang quand le revolver de Paul est retrouvé par Francesca qui lui donne à Capri: il ne faut pas laisser ces jouets aux enfants"

Ainsi Paul ne s'est pas sorti du piège des circonstances, sans doute pas accablantes pour lui, et s'est enferré dans la recherche d'explications alors que le coup de froid du mépris aurait pu se soigner par le travail qui l'aurait rendu à lui-même et aimable par Camille. C'est le message final de Lang qui dans la dernière séquence termine le tournage de l'Odyssée: il faut toujours finir ce que l'on a commencé.

Fritz Lang est ainsi choisi par Godard pour incarner un homme et un créateur au dessus des conflits qui agitent les autres personnages. Camille et Paul disent avoir vu L’ange des maudits et M, le maudit, le premier sans citer son titre permettant une allusion malicieuse aux périodes américaine et allemande de Lang.

L'autre maître vénéré de Godard, Roberto Rossellini est aussi cité deux fois, avec l'affiche de Vanina Vanini puis, plus tard, celles de Voyage en Italie puis viennent les deux cinéastes américains défendus par les Cahiers du cinéma Hawks avec Hatari et Hitchcock avec Psychose. Godard s'intègre dans son panthéon avec l'affiche italienne de Vivre sa vie . A l’intérieur du cinéma on voit aussi assez bien l'affiche italienne de Temps sans pitié (Joseph Losey, 1957).

Jean-Luc Lacuve, le 28 janvier 2026 (texte revu après la rencontre UIA)

Bibliographie :

 

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