Une renaissance du cinéma,
le cinéma "underground" américain

Dominique Noguez

Dominique Noguez, 1ere édition : Klincksieck 1995, 2ème édition : Paris expérimental, 2002

Pour Dominique Noguez, le mouvement underground débute en 1959 mais ne deviendra vraiment lui-même qu'au moment où il rassemblera des cinéastes qui avaient commencé plus tôt et rejoindra la tradition d'un cinéma expérimental américain remontant aux années vingt. Ainsi la genèse du mouvement se déroule entre 1959 et 1962 avant qu'il ne s'épanouisse entre 1962 et 1969 avec une coupure en 1966 où il commence à être à la mode et s'oriente vers un cinéma où la subjectivité passe moins par l'affirmation de valeurs que par un travail plus nettement formel. A partir de 1970, par contre, les œuvres nouvelles ne feront, la plupart du temps, qu'exploiter les bouleversements esthétiques antérieurs ; les animateurs du mouvement le sentent bien qui décident en ouvrant Anthology Film Archives, de passer à une autre phase de leur action : l'archivage.

1959 est une année-clef pour apprécier à la fois le déclin relatif d'Hollywood et les raisons qu'avaient alors Mekas et ses amis d'espérer. Pour caractériser la période 1958-1961, Luc Moullet dans les Cahiers du cinéma 1, parlera de "débâcle et survie", précisant aussitôt "moins de 200 films l'an". La crise se manifeste en effet d'abord en terme de production et par des chiffres éloquents : de 1957 à 1959, on passe de 300 films produits par an à 181. Après une diminution constante depuis la pointe de 1921 (854 films) -700 longs métrages en moyenne par an durant les années vingt, 500 dans les années trente, 375 dans les années quarante. Une légère reprise s'était pourtant manifestée au début des années cinquante (253 films produits en 1954, 254 en 1955, 272 en 1956. Mais ce danger masquait mal un danger plus grave que les accidents économiques ou historiques (dépression de 1929, Seconde Guerre mondiale) auxquels étaient imputables les précédents fléchissements : la désaffection croissante d'un public conquis par la télévision. En sept ans, ce public diminue de moitié : de 1951 à 1959, on tombe de plus de 4 milliards de billets vendus par an à environ 2 milliards. Dans le même laps de temps, le nombre de foyers équipés d'une télévision passe de 30 % à 90 %. Par la concentration qu'elles rendent nécessaire, les inventions spectaculaires que la technique d'Hollywood multiplie en vain pour regagner le public (Cinémascope, Cinérama, etc.) précipitent la diminution du nombre de salles (20 000 vers 1945, 11 000 en 1959)

En septembre 1959, invité par le président Eisenhower, Nikita Khrouchtchev fait un voyage spectaculaire aux Etats-Unis. Un an plus tard, John Kennedy sera élu président. Ainsi consolidée par la détente qui s'amorce avec l'Est, à peine troublée par la révolution cubaine, la pax americana, à l'extérieur garantit mieux que jamais, à l'intérieur, l'énorme déglutition des classes moyennes installées dans la société d'abondance. Le temps de la guerre froide est passé. L'Amérique se réchauffe. Du même coup, répression et censures vont se relâcher; les oppositions et les dégouts refoulés pendant les années sombres du maccarthysme vont surgir enfin et chercher à se dire. Ce sera la Beat generation. L'allusion et l'appel à cette nouvelle génération est constant dans les textes de Mekas dès 1959. Contre la "génération d'Eisenhower et de Nixon" avec ses valeurs de violence et de profit - les valeurs de la classe moyenne -une nouvelle génération d'artistes - et d'abord de cinéastes doit maintenant s'exprimer outre le choc provoqué par la découverte de Bergman et la montée d'Antonioni, trois phénomènes récents semblent permettre de ce point de vue tous les espoirs : l'exemple du free cinema anglais, la Nouvelle vague française et ce qu'on va bientôt baptiser l'école de New York.

Bien que parfois encore trop liés au théâtre et non totalement exempts de clichés, les films du free cinema dira Mekas, ont conduit au rajeunissement du cinéma commercial britannique et creusé "un large fossé entre l'ancien et le nouveau". Plus profond, plus subi, plus spectaculaire cependant, le fossé creusé par la nouvelle vague en France. Au même moment quelque chose comme une nouvelle vague américaine pointe à l'horizon new-yorkais : deux films font figure d'emblèmes: Shadows de John cassavetes et Pull my daisy de Robert Frank et Alfred Leslie

1: Minutes d'Hollywood, Cahiers du cinéma n°150-151 (dec. 1963 - janv. 1964), numéro spécial sur le cinéma américain (réédité en 1979) p,10. Pour cette période, Moullet parle aussi de crise n°3 - la crise n°1 correspondant à l'apparition de la TV, des drive-in en 1947-49 et la crise n°2 aux départs pour l'Europe consécutif à la chasse aux sorcières de Losey, Dassin, Berry en 1951-53

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