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Hair, paper, water...

2025

Voir : photogrammes

Festival des 3 continents 2025 (Tóc, Giáy, Và Nuóc). Avec : Cao Thi Hau (Madame Hau), Cao Thi Hieu, Cao Thi Bat (ses soeurs), Cao Xuan Doanh (Doanh, Le petit-fils). 1h11.

"Nuit" , "feu", "eau","grotte", ces mots en langue Ruc apparaissent en lettre rouge en même temps qu'ils sont prononcés par madame Hau, une femme de plus de soixante ans. Puis l'intérieur d'une grotte puis "Ruc, veut dire : L'eau qui ruisselle entre les roches et les grottes". "Dans cette grotte je suis née" poursuit madame Hau, une main dans l'eau puis recoiffant son chignon des deux mains. Titre en ruc signifiant : "Cheveux, papier, eau..."

"Je suis si vieille et c'est ma première fois à Saïgon, ça grouille de partout, les maisons sont empilées. Rien à voir avec notre grotte" déclare madame Hau dans les rues de la ville qu'elle n'appelle pas Hô Chi Minh-ville. Elle dit aller à Saïgon pour s'occuper de sa petite fille, Hang, qui a accouché. On lui téléphone depuis son village, dans les haut-plateaux en-dessous des montagnes : sa vache a pris une amende de 8 dollars pour avoir mangé des patates douces du voisin. Ces images et ces mots en langue ruc : Vaches et buffles, sangsues, escargot, abeille, singe, serpent, tigre, chauves-souris, lucioles.

Alternance de scènes à Saïgon puis à la campagne. Hau fait la lessive et déclare : "Quand j'ai eu ma première fille, j'avais les cheveux très longs". Elle les a vendus pour 160$; elle les a gardés jusqu'aux épaules, trois ans plus tard, elle en a tiré 120$, puis 100$ et, l'an dernier, 120$". Quelques feuilles médicinales cueillies en forêt pour la toilette du bébé. Elle enseigne les plantes à sa fille dans la forêt. La "chon" peut être donnée trois nuits de suite seulement, après l'accouchement. Une autre plante pour guérir les entorses. Plante à inhaler contre le rhume et le Covid (pas besoin d'aller à l'hôpital). Fumigation. Hau marche sur les chemins boueux avec sa sœur et sur une route humide de la pluie récente, ramassage du bois.

De nouveau, les feuilles en décoction pour le bain du bébé et de la maman. Hau à Saïgon nettoie l'enfant qui crie (silencieusement) puis se calme et la regarde. Doanh, le petit-fils resté au village regarde l'intérieur de la maison où sa mère s'occupe du feu. Il joue à proximité avec un ballon de baudruche rempli d'eau et s'en va en courant, comptant ses pas le porter vers ses amies Il jette le ballon rempli d'eau dans les mares d'eau qui envahissent la plaine.

A la frontière avec le Laos, non loin du village, un panneau de propagande gouvernementale prétend : "Réduire la pauvreté est le devoir et la responsabilité du peuple lui-même" alors que sur un pauvre marché où madame Hau fait quelques emplettes un haut parleur proclame que des chiens ou chats sont à acheter ou vendre. Hau a quitté le marché et partage son pain de maïs avec son petit-fils. Elle l'interroge pour savoir avec lequel de ses parents,il ira si sa mère divorce. Elle l'encourage à lire et écrire, à obtenir un diplôme, à entrer dans l'armée.

Madame Hau et ses deux sœurs se laissent filmer. Doanh déchiffre un livre en vietnamien. Madame Hau lui raconte la légende des cinq frères partis en voyage ; quatre ont gravé leur âge et leur nom sur de la pierre, le frère ruc a gravé le sien sur une peau de daim et l'a laissé sécher sur une pierre, là elle a été mangée par un chien. Depuis, l'écriture ruc à disparue, les chansons et les histoires en langue ruc ont disparu.

"La saison de la récolte de l'acacia dans sa vallée. La pâte d'acacia sert à fabriquer le papier". Doanh s'est confectionné un masque de papier. En suivant une peinture, les mots suivants : soleil, tonnerre et éclair, rivière, montagne, pluie. Les pieds dans l'eau sur la route inondée. "Inondation"; "rêves" sur feu d'artifice du 1er de l'an. Saïgon, marchands dans les rues. Madame Hau a rêvé de sa mère qui la cherchait. Elle a expliqué être auprès de Hang. Le couple travaille en usine mais gagne peu. Elle promet de rentrer le lendemain. Elle revient en train.

Elle mange avec petit-fils sur une barque que conduit un homme. C'est la saison des crues dans la vallée. Après avoir mangé dans la forêt, plante mise sur les jambes contre les sangsues. Navigation sur les paysages inondés.

Deux ans après. Doanh vit avec sa maman ; le père est parti travailler loin. Il buvait et ne s'occupait plus de la famille. Il les a frappés. Ils se sont réfugiés chez la grand-mère. Le père est parti lundi en disant : "Maintenant je pars, faut pas regretter" et moi je lui ai dit "Regrettez, regrettez quoi."Doanh se dit allergique à l'alcool. Il est en classe pour un joyeux cours d'anglais.

Plus tard, Doanh veut partir loin d'ici et voir la mer. Il promet de s'occuper plus tard de sa maman. Avec sa camarade de classe, ils enlèvent les cheveux blancs de Hau. Il va chez le coiffeur. Doanh est au bord de la mer par grand vent.

Retour sur la barque deux ans plus tôt. "Retour à la maison" Les arrières grands-parents vivaient dans cette grotte avec leurs neuf enfants. Elle est la 5e : sa mère travaillait dans les champs, elle accoucha prématurément à sept mois et l'enfant fut laissé pour mort dans un champ. Elle fut sauvée par une voisine de la grotte en quête d'enfants qui encouragea le père à revenir chercher l'enfant dans le champ. La voisine ne put le garder pour elle car elle n'avait pas de lait. La mère l'allaita et le père entoura sa tête de feuilles pour consolider les os du crâne.

"Se souvenir" : fleur, sang, dormir... Terre, ciel, lumière.. Peur, feu, Penser, obscurité, oublier, eau, lait maternel.

Une grande part de la beauté du film tient aux splendides fragments de réel saisies par la pellicule couleur Kodak de la caméra Bolex 16 mm et aux sons ciselés en postsynchronisation. Sans musique, si ce n'est à la toute fin, ni commentaires off, ces plans racontent l'histoire d'une ethnie en voie d'assimilation et probablement de disparition mais dresse aussi un émouvant portrait de madame Hau une femme dévouée à sa petite fille Hang et son petit fils Doanh.

Mais, autant la saisie du réel sur pellicule se pare des couleurs de la simplicité, autant le montage exige probablement une seconde vision pour en saisir toute la force. Non seulement les cinéastes embarquent -au sens propre- Madame Hau à l'origine de son histoire en profitant des inondations pour qu'elle les conduise à la grotte où elle est née mais, aux trois quarts du film surgit, sans préparation, un bouleversant drame de l'enfance, avec Doanh de deux ans plus âgé, avant que la caméra ne reviennent sur la barque, à la grotte, aux fondamentaux de toute histoire humaine : "se souvenir", "lait maternel".

Hair, Paper, water...

"Nuit" , "feu", "eau","grotte", ces mots en langue Ruc apparaissent en lettres rouges en même temps qu'ils sont prononcés par madame Hau au début du film. Plusieurs séries de noms viendront ensuite ponctuer le film; ceux d'animaux puis de moments météorologiques, puis ceux, plus émus, que prononcent Madame Hau avec Doanh à la fin de leur périple. Ces mots, elle les enseignent à son petit-fils, comme elle enseigne à sa petite-fille, Hang, les bienfaits des plantes. Gardienne des traditions ruc, appartenant à l’ethnie Chut, une des 54 encore présentes au Vietnam, madame Hau voit sans amertume se développer le monde moderne. Certes, elle dit toujours Saïgon et non pas Hô Chi Minh-ville; certes elle préfère se reposer sous les ponts plutôt que le risque des gratte-ciel mais elle incite Doanh à apprendre l’anglais et veille sur son éducation pour qu'il s'intègre à la société vietnamienne.

De ces noms vus et prononcés s'en détachent trois qui donnent son titre au film. Les cheveux pour le commerce qu'en fait madame Hau, le papier pour la ressource économique principale de la vallée via la transformation du bois d'acacia et l'eau pour celle des inondations qui permettent le voyage vers la grotte. Si leur importance ethnographie est incontestable, ils n'écrasent pas pour autant le film. Les fils narratifs principaux étant le voyage à Saïgon et le voyage vers la grotte mais surtout la saisie des sensations que permet la caméra Bolex.

La simplicité de la Bolex déployée dans un montage non linéaire

La caméra Bolex avec ses contraintes techniques (remonter le ressort à la main avant chaque prise, une durée d'enregistrement très courte — une vingtaine de secondes —, l'absence de son direct) se prête particulièrement à la saisie de moments intenses et poétiques, saturés de couleur prélevés comme une épiphanie sur le réel. Ce fut le cas pour les grands cinéastes expérimentaux : Jonas Mekas notamment pour l'inoubliable Walden (1969) mais aussi Stan Brakhage et Andy Warhol.

Si chaque plan est un intense moment poétique, il faut aussi le montage particulier, à la fois sonore et faits de rimes d'images pour maintenir la spontanéité du plan sans l'écraser dans un récit linéaire ou trop didactique. Truong (crédité du montage) risque néanmoins par ses choix radicaux de perdre, délibérément ou non, nombre de spectateurs.

Trois événements majeurs sont narrés dans le film : le voyage de madame Hau à Saïgon pour voir sa petite fille, Hang ; la vie au village avec son petit fils, Doanh, et leur voyage vers la grotte où elle est née sous la sollicitations des cinéastes; quelques jours avec Doanh deux ans après les deux événements précédents.

Ces trois événements ne sont pas enchâssés; le voyage à Saïgon est entrecoupé de documents ethnographiques sur la cueillette des plantes et la récolte de l'acacia ou des souvenirs des cheveux coupés et vendus de multiples fois. Doanh n'apparaît qu'au bout de 25 minutes par un faux raccord regard entre le bébé à Saïgon et ses yeux au travers de planches qui fixent en fait l'intérieur de sa maison au village.

Un faux raccord regard pour passer du bébé de Hang à Saïgon aux jeux de Doanh au village,
voir : De Hang à Doanh

Intervient alors l'épisode du gâteau de maïs acheté au marché partagé et l'inquiétude sur la mésentente des parents de Doanh. Ces événements ont lieu avant le voyage à Saïgon qui ne prend fin qu'avec les inondations qui se déclarent et le rêve que fait madame Hau de sa mère la rappelant dans son village. Elle entreprend alors un trajet en train d'environ 2000 kilomètres.

C'est alors qu'est entrepris le voyage en barque mais dans celui-ci est enchâssé ce qu'il advient de Doanh deux ans après, vivant chez sa grand-mère, abandonné par son père mais fier de sa mère voulant vivre plus tard ailleurs et souhaitant un jour voir la mer; ce que lui permettent les réalisateurs en l'y amenant avec madame Hau un jour de grand vent. Cette séquence si émouvante est amorcée par la juxtaposition des visages à deux ans de distance et se termine par un raccord-son du grand vent de la plage pour, via un raccord sur des arbres là-bas et ici, saisir de nouveau Doanh deux ans plus tôt.

Des visages juxpatosés à deux ans de distance pour amorcer un drame de l'enfance
voir : Chez grand-mère

Hair, paper, water…, Léopard d’or de la section Cinéastes du présent au festival de Locarno de 2025 et Mongolfière d'argent au Festival des trois continents, est un film intensément poétique que ses visions successives enrichissent d'émotions selon que l'on est plus sensible à ses différents aspects : documentaire ethnographique ou de fabulation (les cinéastes proposent à leurs personnages des actions qu'ils n’accompliraient pas sans eux),  portrait de femme avec madame Hau ou drame de l'enfance avec Doanh. 

Pour en savoir plus sur les Ruc : Les Ruc parmi les tribus les plus mystérieuses du monde ; Une vie meilleure des Ruc à Quang Binh

Commune de Tuyen Hoa, province de Quang Binh, vers Ho Chi Minh-ville, 2000 kilomètres et 30 heures de train

Jean-Luc Lacuve, le 19 septembre 2026, après le ciné-club au Café des Images

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