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L'être aimé

2026

(El ser querido). Avec : Javier Bardem (Esteban Martínez), Victoria Luengo (Emilia Martínez), Raúl Arévalo (César), Marina Foïs (Marina), Mourad Ouani (Bilal), Raúl Prieto (Raúl), Melina Matthews (Bárbara), Laura Birn (Alice). 2h15.

Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il a invité sa fille dans un restaurant pour discuter de son offre de lui donner le rôle principal, celui de Gabriella, mariée à un officier espagnol en poste dans une forteresse du Sahara occidental sous occupation espagnole, alors qu'elle est une jeune actrice presque inconnue, ayant tourné dans quelques séries. Emilia n’a pas revu son père depuis treize ans, depuis qu'il a refait sa vie avec une femme dont il a désormais deux enfants. Emilia est proche de sa mère, même si elle tente de la laisser à distance des choix qu'elle fait. Au cours du repas des tensions apparaissent notamment au sujet du souvenir d'une séance de cinéma où ils étaient allés ensemble. Esteban ne semble plus se souvenir que dans la file d'attente du film Kill Bill 2, il s'en était pris à deux spectateurs puis avait abandonné sa fille à la sortie, pressé par un rendez-vous urgent. Emilia se souvient être rentrée à pied, meurtrie, pour cacher à sa mère sa triste rencontre avec son père.

La jeune femme accepte néanmoins cette formidable opportunité, d'un homme qu’elle n'a jamais considéré comme son père. Le tournage de Désert ne pouvant être localisé dans le Sahara marocain, toute l'équipe se rend à Fuerteventura, une île des Canaries. Emilia s'intègre petit à petit auprès des acteurs plus connus qu'elle et son père sait l'encourager. Seule Marina, l'assistante personnelle de Esteban n'est pas pleinement convaincue.

Emilia refuse une soirée avec les acteurs les plus proches de son père prétextant être fatiguée. Esteban s'étonne de la voir rire et boire tard avec des étrangers en racontant une longue anecdote. Esteban passe ses soirées à faire le commentaire off pour le DVD de son premier film, Siroco, auquel il doit sa réputation de cinéaste culte.

Lors d'une soirée entre acteurs où ceux-ci admirent le talent d'Esteban tout en notant son caractère brutal avec les autres, ils demandent à Emilia si son père a toujours été comme cela. Emilia esquive et sort de la pièce. Lorsque sa camarde de chambre la rejoint, elle explique que c'est sa mère qui tenait le rôle si difficile de la femme dans le premier film d'Esteban et qu'ils se sont séparés peu de temps après sa naissance.

Dans un restaurant, Esteban est attablé avec ses deux enfants et écoute la musique de son film que vient de lui envoyer le compositeur. A ce moment-là, il voit Emilia entrer et se servir au self sans le voir. Elle revient un peu plus tard à la rencontre d'Esteban et de sa famille et se montre désagréable vis-à-vis d'eux, insinuant que le jeune Paul ressemble moins à son père qu'elle-même.

Au retour d'une journée de tournage toute l'équipe reprend en chœur une chanson dans le bus et Esteban est heureux de voir qu' Emilia y participe. Il l'invite le soir à voir les rushes et lui donne des conseils pour accentuer le naturel de son jeu en y intégrant ses gestes personnels comme jouer avec sa frange ou de froncer le nez. En partant, il lui dit aussi qu'il a remarqué qu'au restaurant lors de leur première rencontre et le soir dans l'hôtel avec les clients elle avait tendance à boire plus que de raison. Il lui conseille d'arrêter. Emilia sort, interloquée puis revient sur ses pas et admoneste Esteban: OK pour des conseils professionnels mais elle n'acceptera aucun commentaire sur sa vie privée d'un homme qu'elle ne considère pas comme son père et qui a fait souffrir et sa mère et elle-même pendant de longues années.

Le lendemain sur le tournage Esteban est à cran. La scène à tourner est un repas où Gabriella et son mari avec leurs deux enfants ont invité le chef des bédouins. Esteban l'interrompt car il trouve que César ne mâche pas suffisamment de réalisme son plat de poisson. trois fois il lui fait recommencer puis c'est le cameraman qui ne tient pas suffisamment fermement la caméra puis un autre convive qui se met à rire, déchaînant la colère d'Esteban. Cette fois Emilia réagit et demande à Esteban de se calmer. celui surréagit et fait recommencer la scène une ultime fois sans l'un des enfants qui s'est mis à pleurer devant la tension du tournage.

Quelques heures plus tard, Esteban surgit dans la chambre de la cheffe opératrice qui avec toute son équipe a décidé de quitter le tournage suite à la scène du matin.Esteban accuse le coup mais aidé de Marina il pense pouvoir la remplacer sous deux jours .Le tournage reprend ensuite. Esteban confirme à Emilia qu'il apprécie son jeu d'actrice. Néanmoins, lorsqu' il monte la dernière scène à la table de montage, il a besoin de la musique pour avoir confirmation.

Plus tard, Emilia retrouve sa mère à Madrid et reprend son travail dans le café associatif qu'elle tient avec son amie et colocataire. César qui passait par là, échange quelques mots avec elle.

On pourrait s'étonner que ce soit à son septième film seulement que Sorogoyen mette en scène un cinéaste aux prises aux difficultés de tourner un film. Fellini ne le fit que pour son Huit et demi. Il ne s'agit cependant absolument pas d'un autoportrait mais bien davantage d'un film sur le fonctionnement du cinéma dont participent autant acteurs et techniciens et leurs problèmes que le cinéaste, ici un ogre transgressif. Sur cela, vient se greffer une histoire de relation père-fille dont l'enjeu n'est pas tant une réconciliation à la manière de Valeur sentimentale (Joachim Trier, 2025) mais plutôt d'un bout de chemin fait enfin ensemble après lequel chacun repartira de son côté, plus apaisé sans doute.

Deux grandes scènes de 20 minutes

Le sujet proposé par Esteban pour son film qui marque son retour en Espagne est de regarder les yeux dans les yeux le passé colonial de son pays et plus profondément et non avoué de regarder aussi les yeux dans les yeux sa relation avec sa fille qu'il a occultée pendant treize ans. Peut-être est-ce là la raison pour laquelle leurs retrouvailles tendues sont filmées dans un champ champ-contrechamp qui masque en grande partie tout ce qui n'est pas leurs visages tant ce qui n'est d'habitude que l'amorce de la tête du personnage qui s'exprime ou écoute occupe parfois une bonne moitié du champ de celui avec qui il échange.

L'autre grande scène du film, d'une durée équivalente, soit une vingtaine de minutes, est celle du repas filmé où se révèle la nature tyrannique d'Esteban qui a toujours franchi les limites entre vie publique et vie privée de l'acteur ou du technicien si c'est pour le bien du film. Cette transgression permanente  fait de lui un cinéaste sans barrière éthique, un ogre qui est devenu cinéaste culte en abonnant sa femme. Il est radicalement remis en cause par la jeune génération : la cheffe opératrice quitte immédiatement le plateau.

Un maniérisme inutile

Les autres options de mises en scène sont plutôt confuses, ainsi le passage intermittent au noir et blanc ou le format carré pour Emilia s’enfonçant dans le désert. Les deux moments musicaux plaqués sur le regard d'Esteban sur Emilia, s'ils soulignent le sujet du film, n'en sont pas moins des facilités pour provoquer l'émotion quand les images sont insuffisantes.

Ces excès d’afféteries maniéristes sont d'autant plus dommageables que Sorogoyen fait preuve de pudeur dans le trajet commun qu'accomplissent le père et la fille sans chercher la réconciliation et le sublimation des traumatismes par l'art que tentait Joachim Trier dans Valeur sentimentale. Même Bergman s'est montré plus sobre dans la réconciliation entre une mère artiste et sa sa fille dans Sonate d'automne.

Jean-Luc Lacuve, le 29 mai 2026.

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