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Les échos du passé

2025

Voir : les personnages des quatre familles

Cannes 2025 (In die Sonne schauen). Avec : en 1914 : Hanna Heckt, (Alma), Greta Krämer (Lia), Susanne Wuest (Emma), Gode Benedix (Max), Luzia Oppermann (Trudi), Bärbel Schwarz (Berta), Liane Düsterhöft (Frieda), Filip Schnack (Fritz, années 10) ; en 1945 : Lea Drinda (Erika), Martin Rother (Fritz, années 40) ; en 1980 : Lena Urzendowsky (Angelika), Claudia Geisler-Bading (Irm), Florian Geißelmann (Rainer), Konstantin Lindhorst (Uwe) ; en 2020 : Laeni Geiseler (Lenka), Zoë Baier (Nelly), Luise Heyer (Christa), Lucas Prisor (Hannes), Ninel Geiger (Kaya). 2h29.

Une grande ferme isolée située dans l'Altmark, région au nord-est de l’Allemagne, non loin d’une rivière.

Dans les années 1940, Erika, une jeune femme discrète, marche avec des béquilles alors que son père l'appelle pour rentrer les cochons dans la porcherie. Elle se défait des liens qui enserrent sa jambe pour simuler une amputation. La jambe amputée est celle de son frère, Fritz, qui dessine dans sa chambre et la voit prendre la sueur qui coule de son nombril. Erika rejoint la cour et se fait gifler par son père. Erika tourne son regard vers nous.

Dans les années 1910, Alma, une fillette blonde et ses sœurs Lia et Gerti s'amusent à planter des clous dans les sabots de Berta leur domestique. Lorsque celle-ci revient du jardin et veut les remettre, elle s'écroule... et reste sans bouger, ce qui inquiète les trois filles. mais c'est pour mieux les surprendre et leur courir après dans toute la maison. Alma est pourtant bientôt seule dans les couloirs : elle voit s'approcher sa mère qui dispose sur le buffet les photos de famille pour préparer la fête des morts.

Dans les années 1980, Angelika essaie sa nouvelle paire de lunettes devant sa mère, Irm, la sœur cadette d'Erika, et son oncle, Uwe, qui la félicite en mettant sa main sur sa cuisse , ce que sa mère fait semblant de ne pas voir.

Dans les années 2000, Hanes et Christa font discrètement l'amour dans le grenier de la grande ferme qu'ils ont entrepris de rénover. Leurs filles, Lenka et Nelly, dorment derrière un rideau. Christa, qui n’hésite pas à sortir le sexe de son mari pour en sentir la chaleur contre son front, ne perçoit pas les angoisses de ses filles. 

Les quatre histoires s'entremêlent ensuite, contrairement au résumé suivant :

Emma, la mère d'Alma, est régulièrement prise de hoquet à la limite du vomissement et distribue les battement de sourcils en signe d'affection à ses filles comme lors de ce repas familial pour la fête des morts. Alma regarde sur le buffet les photos post-mortem et y découvre sur l'une d'elles une petite fille qui lui ressemble étrangement et porte la même robe qu'elle aujourd'hui. Ses sœurs s'amusent à lui faire peur : elle est le fantôme de cet enfant morte à sept ans et qui s'appelait Alma comme elle. Des voisins sont aussi venus pour la fête et Berta tente de se défaire des grosses pattes de l'un d'eux quand le soir chacun rentre chez soi.

Emma et son mari, Max, ont aussi fait stériliser Trudi, la deuxième domestique qui soigne Fritz, le fils de la famille que l'on a voulu rendre impropre au service militaire mais qui en essayant d'échapper à une mutilation sans doute mineure est tombé du grenier de la grange et est devenu infirme. Seule Trudi peut calmer les douleurs fantômes de sa jambe amputée et le masturber à l'occasion. Alma aime bien sa grand-mère, Frieda, qui n'a pas l'intention de mourir de sitôt. Les militaires venus pour recruter des hommes valides pour la guerre acceptent "l'accident de travail" qui en exempte Fritz. Frieda meurt. On la prépare pour la cérémonie, des pierres sur les yeux et un ruban autour de la tête pour éviter que les mouches ne lui entrent dans la bouche.

Dans la grange, Alma ses sœurs et son jeune frère jouent  une cérémonie funéraire fictive. Est lancé le défi "qui sort la dernière de la grange meurt dans l'année". C'est Lia qui perd. Lia est prêtée comme domestique au voisin, contre les semailles nécessaires après la pourriture qui a gagné celle de la ferme l'année passée. Stérilisée comme toutes les domestiques de la région, Lia est vraisemblablement donnée en pâture aux hommes et se suicide. On lui coud les paupières pour la photo de famille post-mortem. Plus tard, Alma s'habille comme sur la photo et en reprend la pose sur le sofa dans le grenier. Un vent violent souffle sur la récolte, les pieds de Lia décollent du sol et ceux d'Alma viennent les rejoindre.

Erika se suicide dans la rivière, le sac à dos remplie de pierre, pour ne pas être violée par les soldats de l'armée rouge.

Adolescente éprise de liberté, prisonnière d’un climat incestueux autour de son oncle et de son cousin, tout comme de l’horizon fermé de l’Allemagne de l’Est ; Angelika joue un jeu pervers avec son oncle Uwe et repousse le gentil Reiner. Elle s'enfuit en Allemagne de l'Ouest.

Lenka et Nelly sont pleines d’angoisses. Les parents se réjouissent que lenka se lie d’amitié avec Kaya une voisine ayant perdu sa mère. Elles font du paddle sur la rivière. Plus terrible est la douleur de Nelly la fille cadette qui se sent rejetée de l'amour de sa mère et songe à se suicider pour attirer l’attention. Un jour de fête, se sentant à nouveau exclue, elle grimpe dans le grenier de la grange et se jette dans le vide.

Regarder le soleil, le titre allemand, comme Le bruit de la chute, le titre international, ou Les échos du passé, le titre français, conviennent pour cette mise en parallèle de quatre histoire comme autant de lignes mélodiques bousculées par des harmoniques thématiques et visuelles.

Ces harmoniques, ces accords, ces échos, qui ponctuent le film en sont sa véritable beauté. En retraçant des destins toujours menacés par la chute, dans ces sens concrets aussi bien que métaphysiques, durant tout un siècle sous les coups de l'oppression patriarcale et capitaliste, la réalisatrice ne manque pourtant pas grâce à la voix off, à l'intériorisation de plus en plus présente de ces femmes, de tracer un destin contemporain meilleur dans un XXIe siècle. Les sabots cloués au sol au début du film, Berta tombait. A la fin, les personnages finissent par s'envoler ; Alma rejoint Lia : regarder le soleil.

Malgré les années qui séparent les femmes des quatre époques, leurs vies, entre douleurs intériorisées et désir d'émancipation semblent se répondre. Le patriarcat pèse sur elles : stérilisation des domestiques pour être un objet sexuel sans risque de grossesse; suicide pour échapper au viol; climat incestueux ; regard sexualisant sur des jeunes filles. Les grondements sourds et cosmiques de la bande-son disent que la chute menace et, concrètement, on tombe dans la grange par deux fois et une fois dans la rivière. Les courses dans les couloirs de briques ou des tunnels de paille ne permettent pas toujours à échapper à la mort. Le suicide est la voie choisie par Lia, Erika et Nelly alors que Angelika s'y laisserait tenter comme un faon dans les champs.

Les animaux sont ainsi des figures ambivalentes. Les mouches qui s'agitent partout jusque dans la bouche des morts ou l'anguille morte qui mord la main de Irm comme le souvenir qu'elle est toujours vivante après que l'animal lui ait sauvé la vie car la peur qu'elle en avait l'a obligé à remonter de la rivière où sa sœur Erika s'est noyée (référence à la vague de suicides à Demmin en mai 1945 parmi les civils allemands fuyant l’avancée de l’Armée rouge soviétique). C'est cette même anguille qui semble sauver Lenka lorsqu'elle tombe du paddle dans la rivière.

Dans ce collectif oppressant, la parole s’émancipe peu à peu, dans une forme de sortie du silence, pour nous ancrer dans l'intériorité des personnages. De plus en plus de place est en effet laissée à la voix-off des femmes mais aussi du gentil Reiner au fur et à mesure que le film progresse, rappelant le flux de conscience panthéiste d'un Terrence Malick depuis La ligne rouge (1998) à Une vie cachée (2019) où les chemin vers la liberté féminine des films de Jane Campion.

Jean-Luc Lacuve, le 15 janvier 2026.

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