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D'après le roman de Laurent Mauvignier. Avec : Hafsia Herzi (Nora Bergogne), Benoît Magimel (Franck), Bastien Bouillon (Thomas Bergogne), Monica Bellucci (Cristina), Paul Hamy (Flo), Alane Delhaye (Begue), Tawba El Gharchi (Ida Bergogne), Servane Ducorps (Estelle), Tatia Tsuladze (Kim). 1h54.
Dans le bus qui la ramène de l'école, Ida, 10 ans, est joyeuse. Sa vidéo sur Tik Tok est en passe de dépasser les 60 000 vues. Elle court à travers champs pour rejoindre la ferme isolée de ses parents avec pour seule voisine Cristina, une peintre italienne. C'est chez elle que se rend Ida pour terminer un dessin qu'elle offrira à sa mère, Nora,le lendemain pour son anniversaire des quarante ans. Thomas, son père, se débat avec les dettes qu'il a contractées pour moderniser la ferme reprise après le suicide de son père. Nora gagne sa vie en ville comme communicante d'un pôle de promotion de la ruralité dont elle espère prendre la tête à la suite d'un entretien ce jour.
Le soir, Ida est toute fière de montrer à sa mère la vidéo Tik Tok où elle et ses parents dansent devant les vaches de l'étable. Mais Nora exige qu'elle efface cette vidéo sur le champ, brisant la joie de sa fille qui va, très en colère, s'enfermer dans sa chambre. Le soir, Thomas prend une pose avantageuse dans le lit, espérant susciter le désir de Nora. C'est peine perdue : celle-ci a pris deux somnifères pour échapper au stress des résultats de son entretien.
Le lendemain, Nora est réveillée par le téléphone de sa collègue, fière d'être la première à lui souhaiter bon anniversaire. Ce n'est qu'après que Nora découvre la rose blanche déposée dans son lit par Thomas. Elle n'a guère le temps d'en profiter tant elle est en retard pour son travail. Christina la voit partir puis voit apparaître une voiture d'où sort Flo, un homme qui prétend vouloir visiter la bâtisse délabrée que Thomas a mise en vente. Christina suspectant un mauvais coup, refuse de la lui faire visiter...
La remarquable utilisation du décor et la protection de l'enfance sont des qualités que Léa Mysius réitère dans chacun de ses trois longs-métrages, tous retenus à Cannes : Ava en 2017 à la Semaine de la critique, Les Cinq Diables en 2022 à la quinzaine des cinéastes et celui-ci, en compétition officielle.
Du roman de Laurent Mauvignier, Léa Mysius a retenu la potentialité de mystère contenu dans le titre, l'originalité d'un film noir inscrit dans la campagne française et la densité sociologique. Son adaptation cinématographique ne porte pas sur la matière première du livre, son écriture, mais sur les histoires qu'il raconte. Celles-ci, exprimées par des flash-back dans le livre, sont simplifiées à l'extrême, seulement suggérées pour développer une montée des tensions de son thriller en trois temps : préparation, déclenchement, résolution. Le film reprend ainsi les canons des home invasion movies, thématique commune aux film noir, giallo ou de gangsters depuis Les inconnus dans la ville (Richard Fleischer, 1955), Orange mécanique (Stanley Kubrick, 1971), Funny games (Michael Haneke, 1997) et A History of Violence (David Cronenberg, 2005). Elle en reprend aussi l'une des issues possibles : la famille réunie après l'épreuve.
Chacun des personnages est affublé d'un élément symbolique, filmé en plan serré, qui tente d'épaissir sa psychologie. Christina, en panne d'inspiration depuis longtemps, cherche un élément lui permettant de finir son tableau. Ce seront les éclaboussures de son sang. Ida, outre sa vidéo Tik Tok à l'origine du drame, a regardé le dessin-animé voyant surgir une héroïne courant droit devant elle ; elle en reprendra les foulées pour échapper à Frank dans la nuit. Celui-ci est persuadé qui pourra reprendre Nora qu'il croit étouffée par la bienséance hypocrite d'une petite vie bourgeoise. Il pense aussi pouvoir reprendre Ida dont le prénom est associé à la chanson de son amour avec sa mère. Il lui offre un bijou dont l'image est celle d'un ours apprivoisé. Ce n'est pourtant pas l'image que lui renverra Thomas pour qui son attitude est celle d'un taulard à vie. C'est aussi ce que comprend Ida, un temps séduite par les accents de vérité qui émane de son père biologique. Les personnages de Thomas et Nora sont confrontés à eux-mêmes, à leurs mensonges. Thomas se regarde dans le miroir du rétroviseur lorsqu'il s'apprête à payer une prostituée; Nora se regarde dans la glace de la salle de bain en retrouvant la posture de délinquante qu'elle fut autrefois.
Les backrooms qui fascinent Bègue pour être si proches de son traumatisme de basculement dans la folie sont matérialisées par une séquence obtenue à partir de scans 3D. Des milliers de photos sont prises du décor et des comédiens - qui posent sans bouger pendant trois minutes - puis assemblées sur ordinateur pour créer de la 3D. Léa Mysius voulait quelque chose d’à la fois charnel et atemporel mais aussi capable d’évoquer l’angoisse du monde moderne avec un côté numérique. Ce moment dit-elle est à l’image de la citation de Goya : «Dans la nature, la couleur n'existe pas plus que la ligne : il n’y a que le soleil et les ombres… ». Pour la réalisatrice, entrer dans la tête de Bègue, dans son angoisse ou sa folie, était important pour comprendre ses actes futurs.
La mécanique du film, associée à des psychologies vraisemblables, fonctionne plutôt bien. Mais privilégier l'action sans prendre le temps de saisir les conséquences des mensonges et traumatismes de tant de personnages laisse un sentiment de gratuité. Il est renforcé par l'image finale de la famille réunie après l'épreuve, se tenant serrée les uns contre les autres, curieux "happy-end" après un meurtre et un parricide.
Jean-Luc Lacuve, le 20 septembre 2026.
Source : dossier de presse.