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Les moissons du ciel

1978

Voir : photogrammes
Thème : Les paysans

(Days of heaven). Avec : Richard Gere (Bill), Brooke Adams (Abby), Sam Shepard (un fermier), Linda Manz (Linda), Robert J. Wilke (le contremaître du fermier), Jackie Shultis (L'amie de Linda). 1h33.

Générique sur des photographies de Lewis Hine, Henry Hamilton Bennett, Frances Benjamin Johnston, Chansonetta Emmons, William Notman, Edie Baskin et le thème musical élégiaque tiré de L'aquarium, septième mouvement du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns

En 1916, à Chicago, Bill, un ouvrier sidérurgiste, tue accidentellement son contremaître lors d'une dispute. Il s'enfuit au Texas avec sa jeune sœur, Linda, âgée d'une douzaine d'années, et sa petite amie, Abby. Tandis que leur train traverse le pays, Linda, deux années plus tard, repense à ces événements en voix off. Elle se souvient qu'un homme religieux l'avait mise en garde contre une vision apocalyptique des flammes de l'enfer et se dit qu'au Jugement dernier, Dieu sauvera les justes et chassera les méchants.

Au Texas, un riche fermier souffrant d'un mal inconnu engage autant de saisonniers qu'il peut en trouver, dont Bill et Abby, qui prétendent être frère et sœur pour éviter les commérages. Les conditions de travail sont dures, Bill en allant dérober un onguent paotr les mains d'Abby surprend une conversation entre un médecin et le fermier : il ne lui reste qu'un an à vivre. Le comptable du fermier l'encourage à vendre sa ferme et à profiter de ses bénéfices, mais le fermier décide de rester.

Le fermier, atteint d'une maladie incurable, se prend d'affection pour Abby et lui propose de rester avec lui après les moissons. Bill encourage Abby à épouser le fermier afin qu'ils héritent de sa fortune à sa mort. Abby se demande si Bill l'aime encore. Bill prédit avec assurance que le fermier mourra bientôt et qu'ils seront réunis. Abby épouse le fermier et le persuade d'héberger Bill et Linda à la ferme. Le contremaître soupçonne Abby et Bill d'être des escrocs, mais le fermier rejette ces soupçons et prend ses distances avec lui.

La santé du fermier reste stable, déjouant les plans de Bill. Peu à peu, le fermier timide conquiert le cœur d'Abby par sa sincérité. Cependant, il commence à se méfier de la relation trop familière qu'Abby entretient avec son « frère ». Bill réalise tardivement qu'Abby est amoureuse du fermier. Il comprend que le seul moyen de sauver la situation est de quitter la ferme, laissant sa petite sœur avec son ex-petite amie. Le fermier tente d'être un bon père pour Linda.

L'année suivante, Bill revient à la ferme pendant les moissons. Il avoue à Abby que l'encourager à épouser un autre homme était une erreur. Avant qu'Abby puisse se décider, une invasion de sauterelles arrive. Pour sauver la récolte, le fermier allume des feux contrôlés afin de déloger les sauterelles. Cependant, lorsqu'il aperçoit Bill, il perd le contrôle de lui-même et le poursuit, un fusil à la main. Il renverse accidentellement une de ses lampes, provoquant un incendie qui détruit une grande partie de la récolte. Le lendemain, Bill tue le fermier avec un tournevis lors d'une confrontation où ce dernier le menace avec un revolver.

Une fois de plus, Bill, Abby et Linda sont en fuite. Avec l'aide du contremaître, la police abat Bill alors qu'il tente de s'échapper. En quête d'une nouvelle vie, Abby confie Linda à un pensionnat et part en train avec des soldats revenant, joyeux, de la guerre en Europe qui vient de s'achever Plus tard, Linda s'enfuit du pensionnat avec une amie de la ferme.

Soutenu par la voix off, la musique et la photographie sous influence de "l'heure bleue", Malick met en place le premier paradis perdu de son œuvre. Les tensions d'abord latentes dues à la pauvreté et la jalousie vont dégénérer en apocalypse à laquelle échappe pourtant la liberté des femmes.

La voix off de l'innocence

La voix off qui prend en charge le récit est celle de Linda, sans doute au moment où se termine le film, en racontant toute son aventure à son amie avec qui elle s'enfuit du pensionnat. Sa voix est en effet toujours juvénile comme lors de sa première occurrence au début du film, deux ans auparavant. La voix off couvre une période qui précède l'action alors que le présent pourrait coïncider avec le voyage en train avec le gros plan sur un personnage qui pourrait être Ding-Dong et qui prophétise ce que sera le destin de Bill et du fermier :

Moi et mon frère, on était que moi et mon frère. On faisait des choses ensemble, on s’amusait bien. On traînait dans les rues Il y avait des gens qui souffraient et qui crevaient de faim. Y’en avait qu'avaient si faim que leur langue pendait ( voix interrompue par Bill et Abby dans le train). Ils jonglaient avec des pommes, ils nous amusaient, ils nous distrayaient, qu'est-ce que j’ai d'autre à faire  aujourd'hui ? Tous les trois, on se baladait, on regardait, on cherchait, on allait à l’aventure...Ils disaient à tout le monde qu'ils étaient frère et sœur tous les deux. Mon frère, il voulait pas qu'on sache. Vous savez comment sont les gens : on leur dit quelque chose, ils bavardent... J’ai rencontré ce type, Ding Dong il s'appelait. Il m’a dit que toute la terre allait prendre feu, des flammes sortiront de partout. Des volcans jetteront des flammes qui feront soulever les montagnes. L'eau aussi sera en feu. Les animaux iront tous les sens. Certains seront brûlés. Les oiseaux auront leurs ailes brûlées. Les gens hurleront et crieront pour qu'on viennent à leur secours, ceux qui auront été bons et gentils iront au ciel, le feu ne les touchera pas. Si t’as été méchant, Dieu t’entend pas, il t'entend pas appeler.

La rencontre possible avec Ding Dong qui prophétise l'apocalypse à venir

Terrence Malick met ainsi en place la voix-off qui est, au même titre que les grands espaces, constitutive de son cinéma panthéiste. Cette voix intérieure était déjà celle de Holly (Sissy Spacek) dans La Balade sauvage (1973). Dans La Ligne rouge (1998) la voix off ne sera plus féminine mais est masculine et plurielle, un entrelacs de pensées des soldats de Guadalcanal jusqu'à devenir indiscernable, universelle sur la barge qui éloigne les soldats de Guadalcanal. Ce seront ensuite les pensées de John Smith et de Pocahontas dans Le nouveau monde (2005), de Franz Jägerstätter, inébranlable dans ses convictions, dans Une vie cachée (2019)

L'empathie procurée par la voix off est soutenue par la musique, notamment le thème musical élégiaque tiré de L'aquarium, septième mouvement du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns. Ce thème est utilisé à trois reprises : pendant le générique de début, au milieu du film, et lors de la scène finale. Cette musique a été popularisée par son utilisation lors de la montée des marches du festival de Cannes. Elle éclipse la musique d'Ennio Morricone qui va pourtant dans le même sens

La nostalgie d'un Eden possible

Comme l'indique son titre original, le film s'attache à décrire un paradis perdu, celui réservé aux riches oisifs dans une nature splendide, un Eden presque sans tache où chacun serait le frère et la sœur de l'autre. Les relations sexuelles sont en effet inexistantes dans ce film où abondent en revanche les gestes tendres.

Cet Eden doit beaucoup au tournage d'une bonne partie des plans pendant l'heure bleue, que le directeur de la photographie, Nestor Almendros, qualifiait "d'euphémisme, car elle ne dure pas une heure, mais plutôt 25 minutes, dans le meilleur des cas. C'est le moment où le soleil vient juste de se coucher, et alors qu'il ne fait pas encore nuit. Le ciel est lumineux, mais il n'y a pas de soleil à proprement parler. La lumière est très douce, elle a quelque chose de magique. Du coup, notre temps de tournage quotidien était limité à 20 minutes, mais ça s'est révélé payant en termes de rendu à l'écran. Ça donnait aux images un air magique, une beauté romantique".

La photographie du film, tourné dans la province d'Alberta au Canada, est en effet magnifique. Mais la production prit du retard avec des coûts dépassant le budget initial d'environ 800 000 dollars américains, alors que Schneider avait déjà hypothéqué sa maison pour couvrir les frais supplémentaires,  non pris en charge par contrat  par la Paramount Pictures. Heureusement, le film remporta le prix de la mise en scène au festival de Cannes en 1979.

L'apocalypse de la jalousie

Les tensions qui aboutiront à la tragédie sont d'abord latentes, bien que fortement exprimées dès le debut avec le générique avec des photos de misère au debut du siècle : Gamin de Paris (Lewis Hine, 1918) ou d'exploitation ouvrière : Mécanicien travaillant à la pompe à vapeur (Lewis Hine, 1920) mais aussi de beautés naturelles : Canoéistes dans une grotte (H. H. Bennett 1895) ou Franchir le gouffre (H. H. Bennett, 1886). La mécanisation qui va tendre à remplacer la main d'œuvre est présentée comme harmonieuse. Les plans de machines sont aussi lyriques que l'étendu sans fin des champs de blé.

La mécanisation est aussi joyeuse avec l'arrivée par avions de la troupe de cirque et le cinéma qu'elle amène avec la projection de L'émigrant (Charles Chaplin, 1917). Pour l'affiche du film, Terrence Malick emprunte deux des plus grands clichés ruraux américains. Le premier est la fameuse Maison près de la voie ferrée d'Edward Hopper. Le second est Christina's World d'Andrew Wyeth. Empilées l'une sur l'autre, les deux œuvres composent l'affiche des Moissons du ciel.

C'est le retour de Bill qui provoque le drame : la jalousie de Chuck qui se méprend sur les gestes tendres d'adieu de Bill et Abby. Ses tremblements, qu'il ne peut contenir, sont en phase avec l'attaque soudaine des sauterelles. Ensuite, le feu de sa jalousie n'a d'égal que celui des champs qu'il laisse s'enflammer. Sa colère se retourne contre lui et il en meurt.

Ces parcours masculins tragiques disent la présomption mais aussi la beauté et la terreur des hommes à vouloir changer le cours des choses : l'approche de la mort ou tenter d'échapper à l'exploitation capitaliste pour équilibrer le monde. "Certains ont trop, d'autres pas assez" constatait Linda dont la voix off innocente et lucide se contentant de vivre les événements au présent dans leur splendide beauté est à l'image de la philosophie de Malick.

Jean-Luc Lacuve le 03/04/2017

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