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David Zimmerman part en voiture prendre en photo un cadre bien précis de la banlieue parisienne qui a fait autrefois l'objet d'une carte postale. Il documente ainsi la pérennité d'une structure reconnaissable aussi bien que tout ce qui a changé avec le temps. Sur le chemin du retour, il reconnaît sa mère, Gabi, qui rentre chez elle et lui remet alors sa voiture qu'elle lui avait prêtée.
David rejoint sa chambre parisienne sous les toits et préfère se reposer plutôt que de répondre aux appels insistants qu'il reçoit sur son téléphone. Mais rentre alors chez lui sa sœur, Alice et son compagnon qui ont trouvé la clé qu'il dispose toujours à l'extérieur dans une cache sommaire. Alice est outrée qu'il fasse semblant d'oublier la soirée où il a été instamment invité où sera montré sa peinture. Elle le décide pourtant alors que David ne sort presque jamais de chez lui, développant lui-même ses photos dans le laboratoire attenant à sa chambre, ainsi ce négatif sur la table d'une jeune femme.
Générique, sur le négatif en zoom avant de l'inconnue allant jusqu'à disparaître.
David s'ennuie ferme dans la soirée branchée et follement chahutée où les participants sont appelés à fracasser des têtes politiques en carton qui dégorgent alors de rubans et de confettis alors que sont disposés tout autour différentes peintures dont celle d'Alice où il figure. Il accepte avec circonspection une pilule de drogue et repère une femme dans la foule qui le regarde intensément : c'est la jeune femme de la photographie. Il ne peut en détacher le regard, la suit au sous-sol et sur des décors de théâtre se laisse faire l'amour avec fougue... Quelque temps plus tard, David se réveille : il est dans le corps et les habits de l’inconnue. Affolé, il rentre d'urgence chez lui et s'endort pour de bon.
Le matin, David observe incrédule le visage féminin qui est désormais le sien. Il sort aussi une clé des nouveaux habits qu'il porte. Sur son ordinateur il cherche les mots associés à changement de corps puis ceci ne donnant que des informations sur les corps de fonctionnaires il tape métempsycose mais sans plus de résultat. Il file alors développer les négatifs qu'il a pris de la jeune femme mystérieuse dont il occupe désormais le corps. Alors que le visage de l'inconnue se dessine dans le bas de développement, il se souvient.
Sa mère, Gabi, l'avait fait inviter à la fête des 60 ans d'anniversaire de mariage de ses anciens patrons pour prendre des photos professionnelles. Alors qu'il en terminait avec le couple, l'attention de David avait été attirée par le bruit d'une serveuse qui venait de renverser un plateau de verres. Elle les avait ramassés puis s'était enfuie. David l'avait suivi jusqu'à ce qu'elle parte de la propriété prenant des photos d'elle à la volée.
Sur l'une des photos, David repère un camion portant le nom du traiteur qui employait l'inconnue. Il se rend chez le traiteur et se faisant passer pour la sœur jumelle de l'inconnue obtient son adresse. La clef trouvée dans la poche du blouson ouvre l'appartement, assez pauvrement meublé avec des vêtements jetés à côté d'un sac de voyage et un passeport au nom de Eva Helsinger, née à Mannheim. Sur le frigo de l'appartement, David-Eva découvre aussi un flyer indiquant la projection de courts métrages au cinéma d'à côté, la salle art et essai Le Luxy, à Ivry-sur-Seine. David-Eva laisse sur la porte, un message avec son numéro de téléphone indiquant qu'il sait ce qui est arrivée à la jeune femme David-Eva se rend au Luxy mais la directrice ne se souvient ni de David ni du dessin de la jeune femme sur le flyer qui ressemble à David. Eva est dans un bus et regarde fixement un homme qu'elle poignarde au moment où il sort des toilettes avant regagner tranquillement sa place; c'est le court-métrage de et avec Eva que regarde David sans que cela ne lui donne d'autres indications.
David-Eva rentre chez lui, prépare ses affaires et s'en va à la gare pour partir en Allemagne. C'est alors qu'il reçoit un appel téléphonique lui indiquant qu'il est en galère et l'attend jusqu'à midi sur un marché de banlieue. Il quitte alors son wagon et court vers le marché en question où il arrive après l'heure. Alors que la pluie commence à tomber, il aperçoit cependant une silhouette qui était la sienne autrefois avec ses vieilles baskets bleues. Il la poursuit jusque dans une laverie où elle s'est réfugiée et interpelle alors celle qui occupe le corps qui était le sien et qu'il croit être Eva mais qui se révèle être Malia. Ell lui raconte alors son histoire.
Malia à seize ans et, arrachant son autorisation à son père, part rejoindre des copines dans une fête où elle est regardée avec insistance par David. Elle se laisse guider par lui à la lisière d'un bois et faire l'amour. Au réveil, elle est dans le corps de David, serrant contre elle son petit blouson violet. Malia-David est bien décidée à mettre fin à cette situation et géolocalise son téléphone. Hélas, l'adresse donnée par le GPS est au bord de la Seine où le téléphone a été jeté. Malia-David propose alors de recourir aux réseaux sociaux pour un appel à témoignage en vue d'un reportage sur les body swap. C'est Chris Caro qui répond : sa sœur, voilà dix ans, est réapparue se disant habitée par un homme. Chris habite dans la région de Lille et David-Eva et Malia-David lui donnent rendez-vous. Ils ont besoin d'une voiture et vont emprunter celle de Gabi mais Malia-David ne sait pas conduire : en sortant du garage, elle dirige maladroitement la voiture vers le portail. Gabi le retient à la maison, le temps dit-elle que Malia-David se remette et c'est David-Eva qui voit à quel point Gabi réconforte cet enfant de seize ans.
David-Eva et Malia-David ont rendez-vous avec Chris dans un café isolé de la banlieue de Lille. C'est David-Eva qui se présente seul, sous la surveillance lointaine de Malia-David. Mais cette dernière, toujours malhabile en voiture, ne peut les suivre. Chris emmène David-Eva au sommet d'une tour et lui montre au télescope la maison de sa sœur et de son père. Lui-même est interdit d'approcher cette maison. Un mot malheureux fait craindre à David -Eva qu'il tente de le contraindre dans ce lieu déserté et David-Eva s'enfuit. Elle sonne ensuite à la porte de Sophie. Son père consent que David-Eva lui parle. Il se rend compte que Sophie n'a plus aucun des souvenirs d'école qu'elle devrait avoir mais il n'arrive pas à la convaincre de se livrer. Elle avoue avoir peur de retomber dans la schizophrénie pour laquelle elle a subi de lourds traitements et exige qu'elle s'en aille.
Après cet échec, Malia-David cherche réconfort auprès de David-Eva qui la rejette. Elle ne voit pas pourtant pas d'autre solution pour annihiler le body swap, que de faire l'amour en espérant inverser le processus. David-Eva s'y résout après la crispation de devoir subir la pénétration par son ancien corps.. C'est un échec. David-Eva vomit en se réveillant. Il découvre plus tard le départ de Malia-David vers Ingrandes dans le Maine-et-Loire où sa sœur se marie. David-Eva, la sachant déstabilisée par cette fête de famille sans elle, la rejoint au plus tôt. Il la retrouve observant le repas de mariage. Alors qu'elle s'endort, Malia-David tente sans succès de se faire reconnaître par son père mais ce n'est qu'un rêve. Malia-David, désespérée, va se jeter du haut du pont. David-Eva tente de la sauver de la noyade mais sort amnésique du fleuve où les invités du mariage le repêche. David-Eva retrouve peu à peu la mémoire dans la maison de repos où il est soigné. Après avoir fait les démarches pour avorter, il renonce au dernier moment à la pilule abortive qu'il jette. David-Eva assiste à l'enterrement de son corps, celui de Malia-David, et a un dernier entretien avec sa mère qui, malgré l'intensité de leurs regards, ne le reconnaît pas.
David-Eva revient à Ingrandes où Malia s'est tuée, l'empêchant à jamais de retrouver son corps. Elle semble accepter un destin qui n'est pas celui du commun des mortels et de vivre avec l'enfant qu'elle attend.
Étrange parcours que celui de David qui accepte progressivement son nouveau corps sans plus chercher à connaître la personnalité de celle qui l'habitait avant lui tout en ne se défaisant qu'à demi de son ancienne personnalité. Ce double choix, d'une grande douceur, sans surenchère dramatique, est aussi le plus frustrant tant Harari a ouvert auparavant de nombreuses portes tout aussi radicales sans s'engager dans aucune d'elles. Le long parcours de David-Eva l'a en effet convaincu qu'il est impossible de revenir en arrière. En acceptant l'enfant qu'il s’est auto-généré, il voit au dernier plan s’éloigner une enfance normative (le groupe des scouts) tout comme celle qui fut la sienne, traumatisée par le suicide de son père et incapable de voir alors l'amour de sa mère et de sa sœur.
Un fantastique résolument quotidien
Le body swap aussi troublant soit-il avait jusqu'alors trouvé une cause, aussi improbable soit-elle. Dans Birth (Jonathan Glazer, 2004) il s'agissait d'un troublant stratagème amoureux ; dans Lost Highway (David Lynch, 1996) de solliciter un pacte faustien ; Dans la peau d’une blonde (Blake Edwards, 1991) d'une sanction divine. Ici, les pistes données sur l'origine du body swap (virus, cauchemar, malédiction divine, vengeance...) sont énumérées sans être creusées plus avant. Le suspens lié au genre fantastique qui voudrait que l'on recherche la manière d'y mettre fin est progressivement abandonné. David réincarné en Eva a bien d'abord décidé de se rendre à Mannheim, la ville d'Allemagne dont Eva est originaire puis de la retrouver au marché où c'est Malia qu'il retrouve réincarnée dans son corps. Mais David-Eva ne cherche pas à en savoir davantage sur Eva après la fin de non-recevoir au mot qu'il avait laissé sur sa porte.
Mais c'est, à la différence de ses prédécesseurs, parce qu'il exclut toute explication, rationnelle ou non, au body swap que le film est profondément fantastique, à la manière de L'angle mort (Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic, 2019).
Les pistes abandonnées en chemin
Sophie Caro, lasse de se débattre avec la malédiction d'un nouveau corps, l'accepte en le vivant au mieux sous la menace de réveiller une schizophrénie, mettant ainsi fin à une nouvelle enquête.
L'exploration des corps n'est pas abordée du tout, pas même l'hygiène intime, commencée deux fois avant dêter interrompue ; l'exploration du corps nouveau se limitant au visage.
La judéité de David Zimmermann n'est pas explorée non plus. Malia-David s’interrogeant tout juste pour savoir pourquoi il n'est pas circoncis.
Une exploration d'un nouveau soi-même
C'est bien davantage la sortie de l'enfance dans laquelle David s'était réfugié qui est explorée. Traumatisé par la disparition du père, David perpétue son travail consistant à ressouder le présent au passé. Ce n'est en effet pas seulement la disparition du passé qui apparaît sur les photographies qu'il prend que la pérennité d'une structure reconnaissable aussi bien que tout ce qui a changé avec le temps. Le zoom-avant dans la photographie lors du générique appelle à se dissoudre dans une nouvelle identité. C'est une voie médiane qui s'offre à David-Eva : une nouvelle vie ni tout à fait la même ni tout à fait une autre : souvenir de la mère et perpétuation de David dans l'enfant qu'elle s'est auto-engendrée.
La mobilisation du genre fantastique plus que toute autre piste semble la plus propice pour rester in fine au plus près des enjeux de sortie de la prison mentale dans laquelle David s'était abandonné.
Jean-Luc Lacuve, le 1er septembre 2026.