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Le Sud

1983

(El Sur). Avec : Omero Antonutti (Agustín Arenas), Sonsoles Aranguren (Estrella à 8 ans), Icíar Bollaín (Estrella à 15 ans), Lola Cardona (Julia, la femme d'Agustín), Germaine Montero (Doña Rosario), Rafaela Aparicio (Milagros), Maria Caro (Casilda), Aurore Clément (Irene Ríos / Laura), María Massip (voix de Estrella adulte). 1h35.

Automne 1957. La chambre d'Estrella, 15 ans, s'éclaire peu à peu avec le lever du soleil. Elle est réveillée par les voix de sa mère, Julia, et de la domestique, Casilda, inquiètes que le père ne soit pas rentré de la nuit. Il est 6h30. Estrella se lève et découvre sous son oreiller une petite boîte qu'elle serre dans ses mains. Elle en sort un pendule et sait alors que son père ne rentrera plus à la maison. Elle se remémore, l'image de son père avec son pendule sur le ventre de sa mère enceinte, lui prédisant la naissance d'une fille. Cette première image du père, telle qu'on lui a raconté tant de fois qu'elle se l'est appropriée, reste gravée en elle. D'autres vont suivre :

Estrella, 8 ans, se réveille dans le train qui les conduit elle,sa mère, son père dans une petite ville du Nord où son père a enfin trouvé un travail stable comme médecin de l'hôpital. Ils habitent une maison, La Mouette, en dehors de la ville mais pas vraiment à la campagne et son père se rend chaque matin à l'hôpital par la route qu'il appelle la frontière. Quand, dans le jardin à faire de la balançoire, Estrella entend sa moto, elle se précipite vers lui en demandant un petit tour de  moto que son père lui accorde bien volontiers. Alors que Estrella monte avec son ballon dans sa chambre, Julia lui ordonne de faire silence car le père est enfermé dans son grenier. Julia y monte quand même mais alors qu'elle se penche pour voir son père, elle laisse tomber son ballon et doit redescendre. Estrella interroge sa mère sur ce que peut bien faire son père dans le grenier et pourquoi il lui en interdit l'entrée. Julia lui répond qu'il y enferme l'énergie qui est en lui. Plus tard, son père lui enseigne comment tenir le pendule et elles se réjouit qu'après quelques temps il tourne.Dès lors elle l'accompagne dans son travail de sourcier que lui commande les paysans pour trouver où se trouve l'eau et à quelle profondeur. Ce qui pour les gens pouvait relever du miracle était pour elle la simple expression de la puissance de son père.

Parallèlement, sa mère lui enseigne la calligraphie et la littérature. Elle apprend de Julia que son père a vécu dans le sud de l'Espagne durant son enfance, mais qu'il est parti après une dispute avec son grand-père.

Quelques jours plus tard, la grand-mère d'Estrella, Rosario, et son amie, Milagros, la nourrice de Augustin arrivent du Sud pour assister à sa première communion. Le soir, avant le coucher, Milagros explique que pendant la guerre civile espagnole, son grand-père a soutenu Franco, tandis qu'Agustín était républicain. À la fin de la guerre, Franco ayant pris le pouvoir, Agustín a été emprisonné et a juré de ne jamais retourner dans le Sud. Elle promet à Estrella inquiète des convictions anticléricales de son père, qu'il viendra à l'église pour sa communion, quitte à aller le chercher elle-même.

Le lendemain, Estrella est habillée tout en blanc pour la cérémonie par sa mère, sa grand-mère et Milagros. Des coups de feu répétés se font entendre. C'est Augustin qui tire dans la montagne. Estrella, très concentrée lors de la messe, communie puis va embrasser sa mère, sa grand-mère et Milagros. Celle-ci rassure Estrella : son père est bien là au fond de l’église. Elle va vers lui et lui dit qu'elle veut bien qu'il sorte s'il s'ennuie mais veut qu'il revienne ensuite. Elle est si contente qu'il ait fait cela pour elle. La fête de communion se poursuit par un repas à la maison où Estrella danse un paso-doble avec son père.

Peu après, elle entre dans le bureau de son père et y découvre des dessins qu'il a faits d'une femme en écrivant son nom, Irène Ríos, de nombreuses fois.

Plus tard, Estrella en rentrant de l'école voit la moto de son père arrêtée devant le cinéma et découvre sur l'affiche du film Flor en la sombra le nom d'Irène Ríos. La caissière lui donne le programme où figure l'affiche lui permettant de reconaître le visage d'Irène Rios et Estrella s'apprête à attendre une demi-heure que le film finisse. Son père regarde la séquence où Irène meurt, tuée par les balles du revolver de son amant. Estrella voit son père sortir seul sans attendre la fin du film. Il se rend dans un café où il écrit une lettre à Irène, de son vrai nom Laura, pour savoir où elle est. Estrella le suit, frappe à la fenêtre du café. Son père, abandonnant sa lettre, la ramène à la maison.

Le jour suivant Estrella entend sa mère reprocher à son père d'être en contact avec une femme. Quelques jours plus tard, Augustin a reçu une réponse de Laura. Elle ne lui reproche pas de l'avoir quitté des années auparavant pris qu'il était dans des enjeux plus grands qu' elle. Elle a souffert mais s'en est remise. Elle est devenue actrice mais n'a fait que trois films après celui là où elle meurt chaque fois. Elle a ainsi arrêté de tourner. Depuis un an, elle vit maintenant dans un lieu où elle se sent chez elle. Elle ne souhaite plus avoir de ses nouvelles.

Abattu, Agustín part une nuit. Il dort près de la gare sa valise prête pour partir mais ne se lève pas au départ du train. Il rentre le lendemain matin sans que personne ne le remarque et cesse d'utiliser son pendule. Frustrée, Estrella se fâche contre sa mère qui ne veut rien lui dire du changement d'attitude de son père depuis sa fugue. Pour protester, elle se cache sous son lit pendant des heures, ce qui incite sa mère et leur bonne, Casilda, à la chercher. Julia finit par la retrouver, tandis qu'Estrella espérait que ce soit son père qui se mette en quête d'elle. Agustín était resté isolé frappant de sa canne le sol du grenier. Ce n'est qu'une fois adulte qu'Estrella comprend qu'il avait voulu lui signifier que sa peine était plus grande que la sienne. Estrella brûle la photo du programme espérant faire disparaître cette femme qui lui a volé l'amour exclusif de son père.

Dès lors, Estrella voudrait sortir de l'enfance et s'en va à l'école sur son vélo blanc.

En 1957, alors que les feuilles jonchent la route, Estrella, 15 ans revient de l'école sur son vélo rouge. Dans la boîte aux lettres, elle trouve une carte de Rome de Milagros qui se plaint de ne pas la voir. Casilda prépare de la soupe et du poisson fit afin que Julia, affaiblie, puisse en manger. Casilda s'amuse des appels répétés pour Estrella d'un jeune homme, surnommé "El Carioco", qui ne cesse de la  courtiser. Estrella repousse les avances du jeune homme qui ne se dit pas prêt à abandonner pour autant. Son père qui rentre du travail remarque le "je t'aime" écrit à la craie sur le mur, signé du dessin d' un fou. Estrella recherche toujours les affiches de films où elle pourrait retrouver le nom d'Irène Rios. Mais ce n'est encore une fois ni sur celle de La comtesse aux pieds nus (Joseph Mankiewicz, 1954) ni sur celle de L'ombre d'un doute (Alfred Hitchcock, 1943) elle le trouve. Elle voit son père sortant d'un bar ayant du mal à allumer sa cigarette. Elle se cache, le regarde partir, et s'attarder comme elle devant la devanture du photographe où figure une photo d'elle.

Un peu plus tard, son père l'invite, à sa grande surprise, à déjeuner au Grand Hôtel où elle lui raconte la nuit où elle l'a suivi au cinéma et au café. Elle tente de le faire parler d'Irène. Alors qu'il a repris un cognac, il détourne la conversation. Ils entendent dans la salle de mariage le paso-doble où il danserènt si fusionnellement sept ans plus tôt. Estrella s'en va pour son cours de français de l'après-midi sans savoir qu'elle venait d'adresser ses dernier mots à son père.

Quelque temps plus tard, Agustín est retrouvé mort au bord de la rivière, un fusil de chasse pointé vers sa tête. Estrella traverse une période de maladie et lit Les hauts de hurlevent. Elle trouve un reçu de communication longue distance parmi les affaires de son père, mais décide de n'en parler à personne. Pour se remettre de sa maladie, sa mère l'autorise à séjourner chez sa grand-mère dans le sud de l'Espagne.

Le sud est l'un des films les plus bouleversants sur le temps qui passe et sépare les êtres. Ici, une fille de son père et son père de celle qu'il aima autrefois. La mise en scène, rendue proche de nous par la voix off d'Estrella adulte, emplit de non-dits les deux périodes de l'enfance (1950) et de l'adolescence d'Estrella (1957). En ce sens, l'absence de la seconde partie se passant dans le Sud, absent mais mythifié dans cette première partie, concourt à l'aura de mystère qui entoure le film.

Un film coupé dans son élan

Après L’esprit de la ruche (1973), Victor Erice enchaîne les projets qui ne parviennent pas à se concrétiser et survit en tournant des publicités. Il décide alors d’adapter le roman El Sur d’Adélaida García Morales qui est alors sa compagne. Victor Erice revient vers le producteur de son premier film, le très influent Elías Querejeta. Pourtant, comme le roman est touffu, le scénario de près de 400 pages est divisé en deux parties qui évoquent d’abord l’enfance et l’adolescence de la petite Estrella dans le nord du pays, en Castille, puis sa descente dans le sud, en Andalousie, où elle découvre le passé de son père.

Le tournage débute en 1982 où la petite Estrella de huit ans est interprétée par Sonsoles Aranguren, âgée de dix ans, et l’adolescente de quinze ans par Icíar Bollaín pour la suite de l’intrigue. Dans le rôle du père, Victor Erice parvient à obtenir la contribution essentielle du comédien italien Omero Antonutti qui a joué le père dans Padre Padrone (Taviani, 1977) et celle d'Aurore Clément pour interpréter Laura, son amour malheureux qu'il voit jouer dans Flor en la sombra (film tourné pour l'occasion).

Mais, lorsque le tournage de la première partie est achevé, Elías Querejeta déclare renoncer à financer la suite. Les deux hommes passent un accord : Victor Erice doit monter El Sur comme un film autonome, le présenter tel quel au Festival de Cannes et si des acheteurs se font connaître, il pourra en tourner la suite. La déception sera de mise puisque cette seconde partie ne verra pas le jour. Le spectateur est donc invité à combler les trous de la narration en imaginant cette histoire à partir des quelques indices disséminés çà et là durant le film... ou à lire le roman.

Enfance et adolescence


Dans L’esprit de la ruche, Ana restait dans les ombres et lumières de l'enfance, survivait à sa peur, et y trouvait l'énergie de vivre. Ici, Estrella accomplit le parcours initiatique de l'enfance à l'adolescence, de l'admiration inconditionnelle pour le père à une relative indifférence quand elle le découvre moins fort, puissant et magique qu'elle le croyait et qu'elle connaît ses premières sollicitations amoureuses. Sans doute la seconde partie, au soleil de l'Andalousie, aurait réveillé cet amour paternel qu'on voit ici fragilisé.

L’esprit de la ruche, situé en 1940, à l’issue de la guerre civile, et sorti en 1973 fut confronté à la censure d'un régime finissant. Il exprimait la capacité de l'enfance, et métaphoriquement celle du spectateur, à résister à ses peurs. Le Sud, situé au cœur de la dictature (1957) est sorti presque une décennie après la fin du franquisme. Il exprime les conséquences d'une vie entière faite de frustration et de non-dits et alerte sur les traumatismes qui survivront à cette période. Augustin n'a pu vivre l'amour de sa vie et s'enferme dans une vie sans éclat, retranché dans sa solitude. La radiesthésie et l'amour de sa fille suffisent un temps à sa vie avant que le poison de la frustration liée à l'inaction ne la détruise.

Cette frustration est d'abord ignorée aux yeux de sa fille qui ne voit chez son père que la puissance qu'il a acquise en résistant au malheur. C'est sur lui qu'Estrella ouvre les yeux dans le train qui les conduit dans cette ville du Nord jamais précisément située. Elle fantasme sur la capacité magique de la radiesthésie au point de garder comme scène inaugurale de son enfance celle de son père avec son pendule sur elle encore dans le ventre de sa mère. Elle actualise cette image en s'incluant dans cette capacité magique, fantasmée depuis le scène du ballon, lorsque son père l'initie au maniement du pendule. Autant de scènes emplies d'une chaleur presque surnaturelle qu'elle retrouve in fine en serrant le petit pendule de la boîte laissée sous son oreiller comme un message d'adieu de son père. Mais l'ouverture du film, son générique s'etait, par contraste, ouvert sur le noir devenu d'un bleu froid par son coin superieur droit avec la lumière du jour naissant ; car c'est bien la froideur de la réalité à laquelle Estrella quinze ans va être confrontée.

Mais à huit ans, au cœur de l'hiver, entourée de l'affection de ses parents, Estrella ne perçoit pas le froid. Seul Erice le montre par des inserts en plans fixes dans le jardin sur un petit bateau dans un plan d'eau où sur la mouette-girouette du toit. Dans le paysage désolé d'un champ, Estrella ne voit que la magie de son père, capable de trouver les nappes phréatiques et d'en indiquer la profondeur. Elle ne perçoit pas sa solitude lorsqu'il surgit dans l'ombre du fond de l'église, plongée qu'elle est dans l'émerveillement qui ait renoncé à ses convictions anticléricales pour être venu pour elle alors que les lumière de bougies éclairent son visage empli de joie. C'est dans le pasodoble, En er mundo, que la fusion se déploie le plus intensément. Le zoom avant vers la chaise que vient de laisser Estrella à la table de fête où elle a posé son costume de communiante signifie qu'elle s'est défait de ce costume de cérémonie proche du mariage. Elle n'a plus rien du sourire crispé et bête qu'elle trouve aux mariées. Le mouvement de caméra prépare aussi au retour de ce pasodoble dans la salle de mariage, convenu (dixit le serveur qui offre la rose à Estrella). Reste de ce temps, un peu dérisoire pour le père et la fille, l'image de ce jour de communion dans la vitrine du photographe.

Jean-Luc Lacuve, texte revu le 13 janvier 2026

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