France

2021

Cannes 2019Avec : Léa Seydoux (France de Meurs), Blanche Gardin (Lou), Benjamin Biolay (Fred de Meurs), Emanuele Arioli (Charles Castro), Juliane Köhler (Mme Arpel), Gaëtan Amiel (Joseph de Meurs), Jawad Zemmar (Baptiste), Marc Bettinelli (Lolo), Lucile Roche (Chouchou). 2h14.

France, journaliste vedette mondialement connue de la chaine "I" se fait remarquer lors d'une conférence de presse du président Macron qui l'interpelle d’un mot et d'un sourire avant qu'elle ne pose une question. Les réseaux sociaux s'emballent devant cette complicité présidentielle. Lou, son assistante aguerrie, ne peut que la féliciter une nouvelle fois de son rayonnement exceptionnel.

Rentrée chez elle, France donne un bonjour distrait à son mari, Fred, et à son fils Joseph. Elle part immédiatement pour le Mali pour mettre en scène une interview d'un chef nomade qui combat avec l'armée française contre les djihadistes. Elle en ramène un nouveau reportage efficace ou ses plans de coupe font merveille.

France voit son destin changer radicalement après un accrochage avec le conducteur d'un scooter qui répondait seul aux besoins de sa famille....

analyseDifficile de parler pour ce film d'une critique des médias, ou des chaines d'information en continu tant on a fait bien plus subtil. Il s'agit bien davantage ici, selon les mots de Nietzsche, "d'une philosophie à coups de marteaux" sur l'omniprésence du mal dans l'un de ses bastions favoris : une i-télé, pastiche à peine voilé de Cnews, ex i-télé. Au cœur de ce système, France prend coup sur coup, victime hébétée d'un système dont elle ne peut sortir tant l'empire du faux qu'elle a construit a gangrené son univers. Seule la nature échappe parfois au mal ou, peut-être, une épaule sur laquelle s'appuyer un temps.

Tout faux

Ce qui surgit d'abord c'est la grossièreté, grossièreté de Lou, le mot "bite" souvent à la bouche, les gestes obscènes ou les borborygmes bruyants pour mépriser ceux auxquels on ne parle pas ou sa satisfaction devant l’explosion du nombre de rections sur les réseaux sociaux. Grossièreté des pauses provocantes de France dans ses robes rouge, bleue et blanche.

Dumont ne cache pas non plus ce que le cinéma peut aussi avoir de faux : fausseté du montage d'images et de sons pour la mise en scène de l'interview du président Macron et, plus tard, fausse Angela Merkel. Mais ce sont surtout les transparences grossières qui se remarquent. Elles redoublent la fausseté probable des lieux de tournage. Les trajets en voiture font ainsi voir des paysages filmés auparavant alors qu'on perçoit facilement qu'une partie de l'habitacle de la voiture est filmée en studio avec les actrices. C'est le cas aussi bien pour aborder le camp au Mali que dans la voiture officielle dans Paris ou quand France conduit son fils ou se rend au studio. La voiture qui la conduit dans la clinique dans la montagne est manifestement poussée aussi par le camion de tournage. Le camp nomade fait carton-pâte ; les faux paysages de neige sont trop beaux pour être vrais; surenchère de baroque dans l'appartement de France et Fred. Le vrai ne s'exprime que dans la pédagogie de l'artificiel : les plans de coupe avec changements d'axes, expliqués plusieurs fois en détail.

Sonnée par le mal

La dépression saisit France quand elle heurte pour une fois le réel, le scooter de Baptiste. Pour lui, physiquement, comme pour elle, spirituellement, cela entraine la rupture des liens sensori-moteurs. Les plans durent plus longtemps qu’il ne le faudrait si ce n'est pour montrer que rien ne se passe. Il n'y a plus rien à faire devant le mal, qu'à sortir le carnet de chèques. C'est ce que fera aussi le capitaliste béat devant le congrès des nouveaux maitres du monde. Heureusement il s'étouffera de son propre discours. Est burlesque alors de savoir si France est de gauche ou de droite. Sa réponse n’intéresse d'ailleurs pas celle qui lui a posé la question.

France est hébétée aussi bien lorsqu'elle prépare ses questions, qu'elle répète plusieurs fois avant de trouver un ton un tant soit peu convaincant, que quand elle fait face aux parents de Baptiste, quand on lui demande comment ça va avec son mari (couci-couça) ou quand elle distribue de la nourriture au secours populaire. L'humour du film est que, tous, dans ce monde sont hébètes : les parents de Baptiste, décervelés par la présence de la star ; Chouchou qui pose des questions en bafouillant ou le technicien approuvant mollement les enthousiasmes de Lou.

Beauté d'un mal partout présent comme celui qui fait éclater un pneu de voiture et conduit dans  un magnifique ballet tragique à la mort du mari et du fils. Revenue de tous les malheurs, France fait face au déchainement de violence gratuite du jeune voyou cassant haineusement un vélo électrique de la ville de Paris.

France est un film tragique parce qu'il n'y a rien à réconcilier dans une critique qui se montrerait positive en dénonçant ce qui est mal. Ici la beauté du mal, violent, incandescent, rutilant ou burlesque, est à voir partout. Seul le visage de Léa Seydoux dit la vérité, celle des pleurs et de l'effroi devant le monde de violences physiques et spirituelles dont notre monde est fait. Ce visage qui se prête aux selfies en gros plan ou qui ruisselle de larmes peut enfin apprécier un paysage simple ; celui de la pluie qui vient balayer un champ dans la Somme. Au delà du mal, la France demeure.

Jean-Luc Lacuve, le 29 août 2021