![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |

C’est le dosage exact de la couleur par aplats subtilement découpés qui frappe d’emblée dans cette toile peinte à Vence, pendant l’hiver 1946. Elle s’organise autour de la répartition des rouges et des bleus, du blanc de la robe et du manteau, des accents jaunes et chaudement ocrés, peut-être induits par la peau ambrée du modèle, une « congolaise sang-mêlé », selon Aragon. Elle s’appelait madame Frantz Hift, logeait dans la même pension qu’André Rouveyre, « La joie de vivre », et posa aussi cette saison-là pour des dessins et des tableaux, dont L’Asie.
La zone rouge est traversée en diagonale par le modèle allongé. Deux bandes bleues la somment, de part et d’autre. Le reste – les quelques taches noires du manteau doublé de tigre du Tibet, les boucles noires des cheveux, l’emboîtement de triangles qui contient la figure, et le cœur blanc découpé par les bras du modèle et le bustier de sa robe – ne fait qu’ajouter à l’impression d’harmonie exactement ajustée que produit cette toile. Un équilibre proprement matissien, où un principe d’abstraction entre en tension avec un motif figuratif (Matisse face au modèle, comme toujours) au moyen des accords de couleurs les plus vibrants et les plus purs. « L’apparente simplicité » de cette toile parfaite put-elle apparaître à Matisse comme porteuse d’une valeur pédagogique ?
Était-ce le seul tableau en cours dans l’atelier ? Le fait est qu’il accepta d’en rejouer quelques touches pour les besoins d’une séquence du film qui lui fut consacré en 1946 par François Campaux. « On l’y voit peindre un tableau, dit Aragon, précisément ce Manteau, à la vitesse normale, sa vitesse, et puis les mêmes gestes au ralenti… Le ralenti découvre ce que ne découvrent pas les mots : la pensée photographiée, la danse du pinceau, ses retours, ses repentirs, le mécanisme des associations d’idées » (Louis Aragon, Henri Matisse. Roman, Paris, Gallimard, 1971). « Je n’ai jamais eu autant la frousse qu’en voyant au ralenti ma pauvre main aller à l’aventure, comme si j’avais les yeux fermés », racontera de son côté Matisse à Brassaï. En se laissant filmer en état de totale vulnérabilité face au modèle, dans ce moment de suspens où son pinceau erre, répétant à plusieurs reprises « le dessin à blanc » dans l’espace, avant de toucher enfin la toile et de tracer les boucles de la chevelure, Matisse accepte de révéler la part de travail inconscient qui entre dans chacun de ses gestes, même dans le tableau apparemment le plus maîtrisé.
Isabelle Monod-Fontaine, Extrait du catalogue Collection art moderne - La collection du Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, sous la direction de Brigitte Leal, Paris, Centre Pompidou, 2007