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Clair-obscur à la Bourse du Commerce

Clair-obscur
Bourse du Commerce, Pinault Collection
4 mars - 24 août 2026

À travers une sélection d’une centaine d’œuvres de la Collection Pinault, et pour la première fois certaines modernes, l’exposition « Clair-obscur » propose un parcours qui traverse l’héritage du chiaroscuro dans les enjeux du temps présent.

La Bourse de Commerce se transforme en un paysage à la fois luministe et crépusculaire, invitant le visiteur à une expérience sensible où se confrontent visible et invisible : le clair-obscur y apparaît comme un langage visuel et symbolique renouvelé, un ressort narratif, un principe philosophique, qui exprime à la fois la matérialité de la lumière et les zones d’ombre de l’inconscient.

"Le contemporain est celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières, mais l’obscurité. Tous les temps sont obscurs pour ceux qui en éprouvent la contemporanéité. Le contemporain est donc celui qui sait voir cette obscurité, qui est en mesure d’écrire en trempant la plume dans les ténèbres du présent”, (Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Paris, Payot & Rivages, coll. « Rivages poche/Petite bibliothèque », 2008, p. 19-22)

Prenant pour appui la réflexion du philosophe italien, l’exposition “Clair-obscur” emprunte son titre au fameux chiaroscuro qui s’invite dans la peinture depuis le 16e siècle, le maniérisme et l’âge baroque, à l’image de l’œuvre du Caravage qui en intensifie l’usage, plongeant le monde terrestre dans l’obscurité, tandis que des rayons de lumière accentuent la tension dramatique et les enjeux spirituels sous-jacents à l’œuvre. Poursuivant ce voyage au cœur des ténèbres, Goya emporte dans son œuvre toute la part sombre de l’humanité, et le clair-obscur, tel qu’il le parachève, nimbe toujours de sa profondeur et de son mystère la création contemporaine, en particulier, celle de Sigmar Polke, dans sa chapelle hallucinée Axial Age (2005-2007).

Philippe Parreno, qui revisite les peintures noires de la Quinta del Sordo à la flamme de la bougie, rappelle combien ce cycle alchimiste a ouvert les vannes de la sensibilité moderne. L’influence du clair-obscur se fait autant sentir dans la palette sourde des toiles énigmatiques et mélancoliques de Victor Man — dont un ensemble de peintures est présenté en Galerie 3 — que dans la poétique des œuvres de Bill Viola, qui s’inspire des maîtres anciens pour faire advenir, dans une temporalité ralentie, des corps qui émergent de l’ombre.

Laura Lamiel dépose quant à elle, dans les vingt-quatre vitrines du Passage, des œuvres où se nichent des états d’âme, des bruissements atmosphériques ou des chimères matiéristes qui tentent de donner forme à ce qui est invisible ou volatile : la mémoire, les affects, les émotions et les états mentaux qu’elle révèle de l’ombre et fait vibrer en se servant de la lumière, selon ses mots, “de façon vitale, comme si je travaillais avec des pinceaux”. Cette carte blanche réunit ainsi un corpus d’installations spécifiquement imaginées pour cette présentation, où la couleur et la lumière tiennent un rôle essentiel, et où se joue un répertoire de formes sensibles constituées d’objets trouvés, de collections et de certaines taxonomies de matériaux qui contrastent avec les surfaces immaculées de l’acier qu’elle éclaire avec des tubes fluorescents.

Sous le dôme zénithal du musée, avant de s’évaporer et de laisser place, à l’été, à l’œuvre de brouillard de Fujiko Nakaya— Emma Lavigne, commissaire de l’exposition

Commissariat général : Emma Lavigne, directrice générale et conservatrice générale de la Collection Pinault Commissariat de Victor Man : Jean-Marie Gallais, conservateur, Pinault Collection Commissariat de Laura Lamiel : Alexandra Bordes, responsable de projets curatoriaux, Pinault Collection

Frank Bowling, James Lee Byars, Bruce Conner, Trisha Donnelly, Jean Dubuffet, Alberto Giacometti, Robert Gober, Pierre Huyghe, Saodat Ismailova, Laura Lamiel, Victor Man, Maria Martins, Jean-Luc Moulène, Fujiko Nakaya, Bruce Nauman, Philippe Parreno, Sigmar Polke, Carol Rama, Germaine Richier, Louis Soutter, Alina Szapocznikow, Yves Tanguy, Wolfgang Tillmans, Rosemarie Trockel, Bill Viola, Danh Võ, Mary Wigman.

Parcours de l'obscurité à la lumière, du -2 au 2e étage
-2
Nocturne
Studio
Saodat Ismailova
Foyer
Auditorium
Laura Lamiel
Salle des machines
0
Brouillard
Fujiko Nakaya
Rotonde
  Nocturne    
    Sigmar Polke Galerie 2
    James Lee Byars Galerie 2
    Laura Lamiel Passage
1   Victor Man Galerie 3
2 Germination    
    Pierre Huyghe / Yves Tanguy Galerie 4
  Ombres   Galerie 7
    Jean Dubuffet / Alberto Giacometti  
    Robert Gober / Maria Martins / Bruce Nauman  
    Germaine Richier /
Alina Szapocznikow
 
    Danh Võ Galerie 6
  Brouillard    
    Frank Bowling / Bruce Conner  
    Trisha Donnelly / Wolfgang Tillmans  
  Incandescence   Galerie 5
    Bruce Conner / Jean-Luc Moulène  
    Carol Rama / Louis Soutter/ Rosemarie Trocke  
    Bill Viola / Mary Wigman  
I - La rotonde
 

À l’approche de l’été, la Rotonde de la Bourse de Commerce se transforme en site aux contours incertains, où les visiteurs apparaissent et disparaissent dans un épais nuage blanc fait de vapeur d’eau : une Fog Sculpture — « sculpture de brouillard » — de Fujiko Nakaya (née en 1933, Japon) intitulée Cloud #07150. « Travaillant toujours à partir d’un contexte donné, l’artiste crée une rencontre exceptionnelle entre le brouillard et la Rotonde de Tadao Ando, lieu intérieur. Fujiko Nakaya ne figure pas le brouillard, elle le sculpte. Ce surprenant matériau artistique est un phénomène naturel qu’elle produit à l’aide d’un système complexe de pompes à haute pression et de rangées de buses qui émettent des microgouttelettes d’eau identiques à celles du brouillard. Naturel par sa composition et son développement, il est artificiellement produit par l’artiste. Quand elle renonce à la peinture au milieu des années 1960, c’est pour se livrer quelques années plus tard à une expérimentation d’envergure : celle de la production de brouillard à grande échelle, désormais dans un espace autre que celui de son atelier. […] En 1969, elle invente, en collaboration avec l’ingénieur Thomas Mee, un «système/dispositif permettant de produire une sculpture de nuage à partir d’un brouillard d’eau». Si cette recherche témoigne d’une conscience écologique assurée, elle relève aussi d’une position artistique forte qui invite le public à traverser l’œuvre pour en faire l’expérience autant qu’à la contempler, excluant d’emblée tout procédé chimique. Ce phénomène du brouillard, instable et éphémère par nature, en perpétuelle métamorphose, exige — pour un très relatif apprivoisement — que l’on connaisse les lois physiques de sa formation et de sa dissipation.

Figure incontournable de l’art contemporain japonais des cinquante dernières années, Fujiko Nakaya (née en 1933 à Sapporo) s’est distinguée par ses Fog sculptures ou « sculptures de brouillard », des œuvres faites de nuages de très fines gouttelettes, altérant considérablement mais fugitivement l’espace dans lequel évolue le public.

Fille d’Ukichirō Nakaya, physicien et inventeur de la neige artificielle, elle se forme à la peinture à l’huile aux États-Unis. Nakaya s’en détourne toutefois à la fin des années 60, lorsqu’elle rejoint le collectif Experiments in Arts and Technology (E.A.T.), qui rassemble artistes et ingénieurs.

En 1970, à l’occasion de l’Exposition Universelle d’Osaka, Nakaya réalise sa première sculpture de brouillard autour du Pavillon Pepsi, avec l’aide de l’ingénieur Thomas Mee. Depuis, l’artiste n’a cessé d’explorer les potentialités du brouillard, aussi bien dans des environnements naturels et des espaces publics, qu’à l’intérieur des musées. Proche de l’idée de l’œuvre d’art totale, Nakaya a fréquemment travaillé à des pièces multimédias, notamment avec le compositeur David Tudor, la chorégraphe Trisha Brown, ou encore l’artiste Bill Viola.

Philippe Parreno

Philippe Parreno, La Quinta del Sordo, 2021, Film 4K (couleur, bande sonore multicanal). 39 min. Pinault Collection

En 1819, le peintre Francisco de Goya (1746-1828) — alors âgé, sourd et malade — s'installe dans une maison appelée « La Quinta del Sordo », ou « La Maison du Sourd », en périphérie sud de Madrid, en Espagne. Il y vit quatre années, au cours desquelles il réalise principalement une série de quatorze fresques connues sous le nom de « Peintures noires ».

Le film La Quinta del Sordo de l'artiste français Philippe Parreno (né en 1964) oscille entre la surface et la profondeur, la lumière et l'ombre, le sonore et le visuel, entre les espaces picturaux créés par Goya et les murs où ces peintures étaient à l'origine. Parreno qualifie son film de « science-fiction » : pour le réaliser, il a modélisé en 3D la maison de Goya, restituant l'emplacement des peintures par rapport à celui des fenêtres et des portes. Parreno a ensuite élaboré un modèle acoustique afin de simuler la propagation du son dans le bâtiment, créant ainsi une sorte d'architecture spéculative, un espace fantôme. Le film révèle à quel point l'ouïe peut affecter la vue, et montre que notre perception du monde mobilise tous nos sens.

Victor Man

Les peintures de l'artiste roumain Victor Man (né en 1974) forment un répertoire de fables énigmatiques, de portraits mélancoliques et de vanités contemporaines. Lueurs et ombres sont rivales et complices dans ses tableaux aux accents symbolistes et surréalistes, souvent de petit format.

La peinture de Man ne cesse de faire de grands écarts entre la banalité du quotidien et la grandeur de l'universel. Ses œuvres, riches de références aux maîtres anciens, jouent de forces contradictoires comme l'attraction de la peinture séductrice et la répulsion de l'obsession de la mort.

Une palette mélancolique et crépusculaire rend les sujets aussi étranges que touchants. Man convoque dans le présent les stéréotypes de l'histoire de l'art, notamment les gitanes, figures marginales devenues centrales dans le mythe moderne, ou la stylisation de la violence dans la peinture religieuse occidentale, directement citée dans des copies assombries qu'il réalise à partir d'œuvres de la pré-Renaissance italienne. Le présent ne saurait être coupé du passé, semble murmurer chaque tableau de Victor Man.

Titiriteros,
Victor Man, 2023
Huile sur carton
Pinault Collection
La fable
Le Greco, vers 1580
Huile sur toile, 50.5 x 63.6 cm
Madrid, Musée du Prado

Dans plusieurs de ses tableaux, Victor Man convoque des motifs récurrents et stéréotypes de l'histoire de l'art, parmi lesquels la figure de la gitane, longtemps marginalisée mais devenue centrale dans le mythe moderne. Ce thème surgit après qu'à Berlin, l'artiste et sa compagne rencontrent un groupe de jeunes femmes roms originaires de la même ville que cette dernière, qui les reconnaît. La composition de Titiriteros, teintée d'une aura symboliste, renvoie au célèbre tableau Fabula (1580) d'El Greco, une scène dont la signification, religieuse ou profane, reste incertaine. Le titre espagnol du tableau de Man désigne des marionnettistes tirant les ficelles.


Sigmar Polke

Nourri d’hypnose et de psychédélisme, Sigmar Polke (1941-2010) développe dès les années 1980 une œuvre alchimiste en perpétuel devenir. Dans le cycle monumental Axial Age (2005-2007), l’artiste allemand fait référence au concept éponyme théorisé par le philosophe Karl Jaspers dans Origine et le sens de l’histoire (1949). L’auteur considère la période de l’Antiquité courant entre 800 et 200 avant notre ère comme un moment d’extraordinaire vitalité spirituelle avec des penseurs tels que Confucius, Bouddha, Zarathoustra, Élie, Homère, Héraclite ou Platon.

L’œuvre se compose de neuf panneaux formant un espace sacralisé, énigmatique, oscillant entre opacité et transparence, ombre et lumière, passé et présent, organicité de la matière et transcendance. Les figures et motifs qui émergent suggèrent ainsi un âge d’or perdu de l’humanité et interrogent la place du spirituel dans le monde contemporain.

Polke mêle des techniques de la peinture ancienne — grisaille, feuilles d’or et d’argent, pigments précieux comme le lapis-lazuli ou la malachite — à des matériaux modernes tels que l’acrylique, des pigments toxiques, des composants métalliques ou de la résine artificielle. Cette combinaison crée une véritable alchimie plastique, transformant l’œuvre en un organisme vivant évoluant dans le temps.

Sigmar Polke, Axial Age, 2005-2007
3 Untitled / Axial 1 Jugendstil 7 Urlicht
 
Deucalion's Flood, / 3 panneaux
 
4 Determination of the Position: Here It Is 2 Neobysanz / Neo-bysantium 6 Forward

1 Jugendstil, 2005. Résine artificielle, pigment sec, peinture en spray, acrylique et argile sur tissu

2 Neobysanz / Neo-bysantium, 2005. Résine artificielle, pigment sec sur tissu / Artificial resin, dry pigment on fabric

3 Untitled / Axial Age, 2005.Résine artificielle, pigment sec, peinture en spray, acrylique sur tissu

4 Determination of the Position: Here It Is, 2007. Résine artificielle, pigment sec, peinture en spray, acrylique sur tissu

5 Deucalion's Flood, 2007 / 3 panneaux. Résine artificielle, pigment sec sur tissu

6 Forward, 2007. Résine artificielle, pigment sec, peinture en spray, acrylique et argile sur tissu

7 Urlicht, 2007. Résine artificielle, pigment sec sur tissu

 

Bill Viola

Bill Viola, Fire Woman, 2005. Installation vidéo / sonore : projection vidéo haute définition couleur ; quatre canaux audio avec caisson de basses (4.1), 11 min. 12 sec. Pinault Collection

Un sentiment d’apocalypse émane de la vidéo Fire Woman (2005) de Bill Viola (1951-2024), figure majeure de l’art vidéo américain. On y voit une silhouette féminine monumentale, bras écartés, se dresser devant un mur de flammes avant de sombrer dans ce terrible décor rougeoyant et apocalyptique. Cette œuvre fait partie de The Tristan Project, une production vidéo de plus de quatre heure inspirée de l’opéra Tristan et Iseult (1865) du compositeur allemand Richard Wagner (1813-1883). La vidéo transcende l’amour passionnel et interdit des deux amants en les immergeant dans la puissance libératrice des éléments, le feu et l’eau.

 

 

 

Jean-Luc Lacuve, le 17 février 2026

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