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The world of love

2025

Festival des 3 continents 2025 (Segyeui Ju-in). Avec Seo Su-bin (Ju-in), Jang Hye-jin (Kang Tae-sun), Kim Jeong-sik (Jang Su-ho), Kang Chae-yoon (Gong Yu-ra), Lee Jae-hee (Lee Hae-in). 1h59.

Ju-in, dix-sept ans, incarne la vitalité même de l'adolescence : bout-en train de sa classe, sportive accomplie et élève studieuse, elle dégage une énergie débordante. Elle mène une existence rythmée par des histoires d'amour éphémères et les rires de sa bande de copines, naviguant entre le lycée et une association caritative. Son foyer, bien que marqué par l'alcoolisme de plsu en plus inquiétant de sa mère, institutrice, et l'absence inexpliquée de son père parti trois ans plus tôt, reste un refuge chaleureux où son jeune frère s'entraine sans relache pour un spectacle de tours de magie. Cependant, cet équilibre apparent se fracture brutalement lorsqu'une pétition circule au lycée pour empêcher la réinstallation d'un ancien délinquant sexuel dans le quartier. Le texte, décrivant les victimes comme des êtres aux vies « irréparablement brisées », fait l'unanimité auprès des élèves et des enseignants, mais Ju-in refuse obstinément de le signer.

Lors d'une confrontation avec Su-ho, le délégué porteur du projet, Ju-in s'insurge contre ce « misérabilisme » qui condamne les victimes à une souffrance perpétuelle. Acculée, elle laisse échapper qu'elle a elle-même été violée enfant et qu'elle rejette cette étiquette, avant de paniquer et de se rétracter en prétendant qu'il s'agissait d'une mauvaise blague. Dès lors, le doute s'installe et empoisonne son quotidien : harcelée par des messages anonymes et incomprise par ses camarades, elle voit son espace vital se réduire. Cette posture de refus du statut de victime provoque également des heurts avec Mi-do, l'une de ses amies proches, qui souffre visiblement après avoir subi des violences sexuelles de la part de son propre père. La tension culmine lors d'une rencontre gênante entre Mi-do et le nouveau petit ami de Ju-in, témoin passif du malaise, tandis que le destin de Mi-do s'assombrit avec l'acquittement de son père lors de son procès. Parallèlement, la mère de Ju-in est inquiétée par sa hiérarchie à la suite d’accusations floues concernant des marques de pincements relevées sur une enfant liée à l'entourage scolaire.

La situation dégénère à la cantine lorsqu'un membre du club étudiant assure à Ju-in que la formulation de la pétition a été modifiée. Ce n'est qu'un leurre : apprenant que ce mensonge visait uniquement à obtenir sa signature, Ju-in explose de colère. La violence verbale laisse place aux coups ; elle projette l'élève au sol et une altercation physique éclate avec Su-ho. Lors de la médiation scolaire qui s'ensuit, Su-ho propose d'étouffer l'affaire de l'agression si Ju-in accepte enfin de signer. Face à ce chantage, et en présence de sa mère, Ju-in brise le silence et avoue officiellement avoir été abusée dans son enfance, révélant la source de ses emportements. S'ensuit la séquence centrale du film : dans la voiture familiale, mère et fille traversent une station de lavage. Filmée en un long plan continu, la scène enferme Ju-in dans l'habitacle assailli par le bruit et les jets d'eau, métaphore sensorielle de son chaos intérieur, où son masque de clown finit par se décomposer.

Dans les jours qui suivent, la vérité redéfinit ses relations. Ses amis, désormais au courant, ne savent plus comment réagir, regrettant le temps de l'insouciance où cette information ne pesait pas sur leurs échanges. L'intrigue familiale se dénoue également : la mère confronte le père de Ju-in, isolé depuis des années car rongé par la honte d'être le frère du pédophile qui a agressé sa propre fille. De plus, les caméras de surveillance disculpent Ju-in concernant l'incident des pincements : on y voit qu'elle cherchait en réalité à apprendre à la petite fille les limites corporelles et le refus du contact avec les adultes, un geste de protection maladroit né de son traumatisme. Le film se clôt sur une note de résilience et de vérité. Ju-in reçoit des excuses de son harceleur anonyme, qui confesse être lui aussi une victime perdue face à sa douleur. Enfin, alors que son père tente de renouer le contact, Ju-in découvre des lettres de son agresseur cachées par son petit frère. Ce dernier y avait courageusement répondu : « Laisse ma sœur tranquille, j’aimerais que tu disparaisses », scellant ainsi l'unité de la fratrie face à l'horreur.

Après avoir scruté les micro-sociétés de l'enfance dans The World of Us (2016) et The House of Us (2019), la cinéaste Yoon Ga-eun s'empare de l'adolescence avec The World of Love. Elle y poursuit son exploration des dynamiques relationnelles sud-coréennes, mais délaisse ici la douceur de l'observation enfantine pour la rudesse des codes sociaux du lycée. Le film surprend d'emblée par son refus du pathos. Là où le sujet (le traumatisme sexuel) aurait pu conduire à une œuvre sombre et clinique, la réalisatrice impose une énergie vitale, brute et sans filtre, incarnée par la révélation Seo Su-bin.

Tout l'enjeu du film réside dans cette dialectique entre la vitalité du présent et la fixité mortifère que la société tente d'imposer aux victimes. En refusant de signer la pétition, Ju-in ne défend pas le criminel, elle défend son droit à ne pas être résumée à sa blessure. Le film devient alors une critique acerbe du statut de victime « idéale » que la société exige : une figure brisée, silencieuse et chaste. Ju-in, bruyante, drôle et sexuelle, dérange car elle ne cadre pas avec la narration collective du drame.

Yoon Ga-eun fait preuve d'une grande maîtrise tonale, orchestrant des ruptures constantes entre le drame et la comédie de mœurs. La cellule familiale et amicale est décrite avec une tendresse qui n'élude pas les fractures causées par l'agression. Loin des résolutions cathartiques habituelles, The World of Love se clôt sur un constat d'une grande lucidité politique et humaine. L'aveu final de Ju-in, extorqué sous la menace d'une sanction scolaire, n'apporte ni soulagement ni communion. La vérité, loin de libérer, érige des murs. Le regard des amis change ; l'insouciance est perdue. Le film suggère avec amertume que l'entourage préférait le confort du mensonge à la lourdeur de la réalité. En filmant cette distance qui s'installe, Yoon Ga-eun signe une œuvre mature qui refuse de consoler son spectateur, préférant lui tendre un miroir sur sa propre capacité à accepter la complexité des survivants.

Nino Nativelle, le 29 novembre 2025

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