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La pointe-courte

1955

Avec : Silvia Monfort (Elle) et Philippe Noiret (Lui) et "Les Pointus", pêcheurs et habitants de La Pointe Courte. 1h15.

À Sète, le quartier situé au bord de l'étang de Thau s'appelle la Pointe Courte. Une famille de pêcheurs voit d'un mauvais œil l'arrivée de deux contrôleurs sanitaires. L'oncle Jules les renvoie chez eux sans ménagement. Les deux hommes, mécontents, ne comptent pas laisser tomber l'affaire et envisagent de revenir ultérieurement pour intensifier leurs contrôles.

En parallèle, un homme revient au village après plusieurs années d'absence pour quelques jours de vacances. Il est venu avec sa compagne parisienne, mais celle-ci lui annonce qu'elle veut le quitter. Il lui répond qu'elle a besoin de soleil, entreprend de lui faire découvrir les environs. Un ami les héberge dans une petite habitation isolée au bord de la mer.

Pendant ce temps, les pêcheurs pêchent, mais ils pêchent mal. L'un des plus jeunes d'entre eux, Raphaël, est arrêté par la police fluviale. Il est verbalisé pour avoir rapporté des coquillages à terre pour les trier au lieu de faire cela en mer. Beaucoup de pêcheurs du village ont recours à cette pratique interdite.

Les deux amoureux, de leur côté, réfléchissent à leur amour au gré de leurs promenades. La jeune femme est triste qu'ils ne s'aiment plus comme aux premiers jours. Lui n'y voit aucune raison d'inquiétude. « Tu ne m'enlèveras pas de l'esprit que l'amour entre nous a vieilli et qu'il y a de quoi pleurer » dit-elle. « Tu ne vas quand même pas rester amère jusqu'à la fin de tes jours parce que pendant quatre ans nous avons vieilli ensemble ! » répond-il.

Au village, dans la famille de l'oncle Jules, un jeune enfant meurt de maladie. Raphaël est quant à lui emmené par la gendarmerie pour effectuer cinq jours de prison. L'oncle Jules voit d'un mauvais œil la mésaventure de Raphaël et ne souhaite pas que sa fille Anna, âgée de 16 ans, continue à fréquenter le jeune homme.

De leur côté, les amoureux réfléchissent toujours à leur amour. Le calme ambiant finit par apaiser le cœur lourd de la jeune femme. « Je venais pour me séparer de toi. Il y a mieux à faire ». Le couple se rend à la ville où ont lieu les traditionnelles joutes de Sète, que la jeune femme apprécie. « Avoue que c'est gai chez moi. Tu ne regrettes plus maintenant d'être venue ? » « Je ne savais pas (...). C'est toi que je vais aimer. Natif de la Pointe Courte, fils d'un charpentier de marine, amateur de joutes et de soleil ! »

Parmi les jouteurs se trouve Raphaël, qui a bénéficié d'une permission pour participer au concours. L'oncle Jules apprécie la performance du jeune homme : « Il a bien jouté. Ça, ça va être un homme ! » Il accepte dès lors que sa fille continue à le fréquenter. Un bal est organisé après les joutes. C'est soir de fête, tout le monde chante et danse. Anna et Raphaël sont amoureux. Le couple de vacanciers repart vers Paris le cœur léger.

La pêche aux coquillages constitue l'occupation et la source de revenus principales de ses habitants dont les préoccupations sont celles des villageois de partout : l'amour qui naît, les jeux, ou plutôt les joutes du dimanche sur les canaux, la mort d'un enfant.

Avec, en plus, les tracasseries d'une administration pointilleuse sur la salubrité des opérations de pêche. C'est dire si les problèmes de cœur de ce couple en vacances à la Pointe Courte paraissent banals et sans intérêt pour tous ses habitants. L'homme est, certes, né au village mais, maintenant, il est pour tous "un Parisien". Il adore son pays natal, ses marais, sa sauvagerie et il espère que son épouse, qui n'y est jamais venue, succombera aux charmes de l'endroit. Leur mariage n'a que quatre ans et, déjà, la femme pense à une séparation. Elle ignore tout de la véritable personnalité de son compagnon; quant à celui-ci, il ne sait rien des intentions de sa femme.

Les premiers jours révèlent la gravité du malentendu qui sépare les époux. Mais peu à peu le jeune femme, sensible à la calme beauté du pays, se rapproche de l'homme dont elle découvre le profond accord avec le milieu naturel, fait de quiétude et de simplicité, où il a vu le jour. Le couple semble régénéré par ces quelques jours de repos et de réflexion : il quittera la Pointe Courte avec de nouvelles forces pour affronter l'usure du temps et de l'amour.

Sans avoir bénéficié d'aucune formation, Agnès Varda, jusqu'alors photographe attitrée du TNP de Jean Vilar, réalise ce premier film de long-métrage qui bouleverse les règles traditionnelles d'écriture cinématographique, préfigurant la Nouvelle Vague avec et les règles économiques, puisque réalisé pour sept millions d'anciens francs comme elle le raconte dans Varda par Agnès (Éditions Cahiers du cinéma, 1994) :

« Il a fallu le hasard d'une rencontre avec Carlos et Jane Vilardebó pour que tout devienne réalité, production et action. Il était assistant de films et réalisateur d'un court métrage, elle était scripte. À les écouter, il suffisait de se lancer. Ils savaient où louer une caméra, comment se faire prêter des lampes... Moi je venais d'hériter de mon père, décédé peu avant, deux millions de francs (de 1954). Ma mère me prêta trois millions. On emprunta un million et demi avec son appartement en garantie. Quant au capital-travail que représentait la part des techniciens et acteurs réunis en coopérative, il valait trois millions et demi. Cela faisait six millions et demi à dépenser et dix millions à rembourser, dont trois et demi en coopérative. Un film moyen en France en 1954 coûtait soixante-dix millions. On avait donc dix fois moins de sous et dix fois plus de culot, car à cette époque, contrairement à aujourd'hui, personne ne tournait avant un certain âge. […] Comme c'était mon premier film, j'avais peur de ne pas savoir. Ayant peu confiance en moi-même, je prévoyais donc tout. J'avais imaginé chaque plan, tout préparé par des photographies et des dessins. […] Les Pointus — puisque c'est ainsi que l'on nomme ces quelque 250 habitants de La Pointe — s'étaient pris au jeu. Ils nous prêtaient leurs barques, leurs outils, leurs enfants et leurs chats. Ils étaient contents que j'aie choisi de filmer la chronique de leurs travaux et de leurs soucis de pêche. […] J'ai tourné La Pointe courte en muet. Les pêcheurs et leurs familles, acteurs improvisés, faisaient de leur mieux pour lire les dialogues, mais je ne savais pas encore « diriger » des non-professionnels (ni les pros, Noiret s'en est pas mal plaint). Faute d'argent, il n'y avait pas de caméra synchrone avec du son direct. On pouvait seulement enregistrer des ambiances, des voix et des cris de mouettes. C'est à Paris qu'il a fallu faire doubler, en post-synchro et après montage, les voix des pêcheurs par des comédiens méridionaux. »

Le film est le premier dans lequel Philippe Noiret interprète un personnage principal : il n'avait fait jusque-là que des figurations.

 

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