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Stalker

1979

Voir : Photogrammes
Genre : fantastique

Avec : Alexandre Kaidanovski (Le stalker), Anatoli Solonitsyne (l'écrivain), Nikolai Grinko (le professeur), Alissa Friendlikh (l'épouse de Stalker), Natasha Abramova (Ouistiti, la fille du stalker). 2h43.

Voir : édition DVD

Générique : un homme se fait servir un café dans un bar miteux.

Cartons : "Qu'est-ce que c’était ? La chute d’un météorite ? La visite des habitants de l’abîme cosmique ? Çà ou autre chose dans notre petit pays s'était produit:le miracle des miracles : la zone. On y envoya des troupes, elles ne revinrent pas. On encercla la zone de cordon de police. Et on fit bien. Enfin, je n’en sais rien". Extrait de l’interview du professeur Wolles, prix Nobel de la paix, accordée à l’envoyé de la RAI.

Par la porte entrouverte d'une pauvre chambre, on distingue une table de nuit où un verre bouge avec les tressautements dus au passage d'un train. A côté, dorment une fillette entre ses deux parents. L'homme se réveille, se lève et s'habille silencieusement puis referme doucement la porte de la chambre. La femme se lève alors et reproche à son mari, qui se brosse des dents, de lui avoir pris son réveil. Elle lui en veut de partir à nouveau alors qu'il avait promis de ne pas le faire, risquant sa vie alors que leur enfant est encore petite. Elle voudrait qu'il ait un travail normal. Elle craint qu'il écope non de cinq ans de prison comme précédemment mais de dix ans et le supplie de ne pas partir se plaignant d'être maudite de l'avoir connue avant de s’écrouler sur le sol de douleur et de frustration.

L’homme quitte la maison au bord des voies ferrées. Il entend une conversation au bord de la route portuaire où rouillent des carcasses de navire. Un homme, bouteille à la main, se plaint auprès de la jeune femme richement vêtue à laquelle il verse un verre : le monde est devenu terne et ennuyeux, régi par des lois de plomb, impossible de croire aux soucoupes volantes, au triangle des Bermudes, à Dieu ou aux lutins, ou aux mystères comme au Moyen Age. Elle lui rappelle qu'il lui avait pourtant dit que la zone était le lieu d'une super-civilisation. Elle s'exclame quand elle aperçoit le stalker. L’homme voudrait que la femme les accompagne dans la zone mais il suffit au stalker d'un mot pour chasser la jeune femme qui part furieuse au volant de sa superbe voiture. Le stalker reproche à l’homme d’avoir bu dès le matin, ce que celui-ci réfute ; il n’a bu qu'un peu, soit beaucoup moins que tous. Ils rejoignent le café où les attend l’homme aperçu au tout début finissant son café. Le stalker retire l'alcool à l'homme déjà un peu saoul qu'il présente à l’autre, "le professeur", comme "l’écrivain". Celui-ci philosophe sur ce qu'est la vérité pour un physicien, une course à incessante, et pour l’écrivain, de la merde en général. Il a perdu l’inspiration, c’est pourquoi il va dans la zone alors que le professeur dit être mu par la recherche scientifique.

Le son d'un train est le signal qu'attendait le stalker oour partir. Le professeur donne les clés de sa jeep au stalker qui roule au travers d'un dédale de rues dans une zone industrielle ; échappe à un motard de la police et profite de l'ouverture des grilles pour laisser passer le train pour s'y engoufrer. Ils attendent dans un hangar. L'écrivain revient sur les causes de son voyage : il ne sait pas ce qu'il veut ; il suffit de nommer les choses pour qu'elles perdent de leur sens. Il se veut végétarien mais ne désire que manger de la viande. Le train passe une nouvelle barrière et ils s'engouffrent à nouveau derrière lui, essuyant cette fois le tirs des militaires. La voiture stoppe un peu plus loin et ils partent à la recherche de la draisine sur la voie. Il la font fonctionner avec l’essence du jerrycan que le professeur avait emmené.

Ils atteignent la zone (couleur). Nous voilà chez nous, quel silence affirme le stalker. Porc-épic, un surnom, le maître du stalker, a écrasé un parterre de fleurs, sans doute haïssait-il la zone. Il s'éloigne tout en demandant à ses compagnons de nouer des boulons avec des laniières de tissus blancs. Le professeur révèle à l'écrivain ce qu'il sait du stalker : il a fait plusieurs séjours en prison, que sa fille est une mutante, victime de la zone. Quant à porc-épic, il est revenu de la zone immensément riche mais s’est suicidé une semaine après.

Pendant ce temps, le stalker s’est approché d'une bâtisse devant laquelle il s'agenouille puis s'allonge dans les hautes herbes. Le professeur reprend son récit : il y a une vingtaine d’années, un météorite s’est écrasé ici, réduisant le village en cendres. Mais on n’a jamais retrouvé le météorite et des gens ont commencé à disparaître et une rumeur a couru sur un endroit de la zone où tous les désirs sont exaucés. Du coup la zone est protégée des désirs qui pourrait surgir même s'il s'agit sans doute d'un "message à l’humanité, un cadeau pour nous rendre heureux". Le stalker revient joyeux : les fleurs fleurissent même si elle ne sentent pas encore. Ils entendent le hurlement d'un chien au loin. Stalker prétend pourtant que personne ne vit dans la zone. Is renvoit la draisine vers son point de départ. À l'écrivain qui s'inquiète de leur retour, il répond qu'on ne revient pas de la zone par le même chemin.

Le stalker dit qu'il indiquera le chemin dont il est dangereux de s’éloigner. Ils marchent en file indienne découvrant des chars rouillés venus ici au début de la création de la zone; le stalker était alors enfant. Le stalker lance devant lui les boulons accrochées aux lanières de tissus blanc que le professeur ramasse ensuite avant qu'il ne les relance à nouveau pour indiquer la route à suivre. Le stalker déclare que ce qu'ils cherchent est proche. Quand l'écrivain veut prendre une branche, le stalker s'emporte et lui lance une barre de fer : la zone n'est pas un lieu de promenade, si on ne la respecte pas, elle châtie. Il propose de faire un détour. Dans la zone le chemin le plus droit n’est pas le plus court, plus on va loin moins on risque : tout droit c'est dangereux, mortel. Le stalker prend la bouteille de l'écrivain et la vide. L'écrivain s'offusque et veut aller tout droit. Le stalker le met en garde mais l'écrivain s'avance. A peu de distance de l'entrée, une voix dit "Halte, arrêtez vous". Ce n'est ni celle du professeur ni celle du stalker. Prenant peur, l'écrivain fait demi-tour et rejoint ses compagnons. Le stalker explique :

La zone est un système très compliqué ; il y a plein de pièges qui sont tous mortels. Tout se met en mouvement dès qu'il y a une présence humaine ; des pièges disparaissent, d’autres apparaissent ; des espaces qui étaient sûrs deviennent infranchissables. La zone est ainsi ; on pourrait la croire capricieuse mais elle est telle que nous l’avons faite par notre propre état d’esprit. Il y a même des cas où les gens rebroussent chemin à mi-parcours. D'autres mourraient au seuil même de la chambre. Tout ce qui se passe ici ne dépend pas de la zone mais de nous. Je crois qu'elle laisse passer ceux qui n’ont plus aucun espoir. Ni les bons ni les méchants, les malheureux. Mais le plus malheureux périra vite s'il ne sait pas se conduire.

Le professeur voudrait s'arrêter là et attendre ses compagnons à leur retour. Mais le stalker le convainc de continuer car ils ne rentreront pas par le même chemin.

Deuxième partie. Stalker

Le stalker appellent ses compagnons alors que, fatigués, ils se reposent. Il fait difficilement le tour d'un puits profond et pense:

Que leur volonté soit faite. Puissent-ils croire et rire de leurs propres passions. Car ce qu'ils nomment « passions » n’est pas la force de l'âme, mais une friction entre l'âme et le monde extérieur. L'essentiel est qu'ils croient en eux-mêmes et deviennent fragiles comme des enfants. Car la faiblesse est grande alors que la force est minime. L'homme en venant au monde est faible et souple. Quand il meurt il est fort et dur. L'arbre qui pousse est tendre et souple. Devenu sec et dur, il meurt. La dureté et la force sont les compagnons de la mort. La souplesse et la faiblesse expriment la fraîcheur de la vie. Ce qui est dur ne vaincra jamais.

L'écrivain et le professeur l'on rejoint et ce dernier proteste de devoir continuer le chemin alors qu'il a laissé son sac derrière lui. Le stalker ne veut pas qu'il revienne le chercher car "on ne revient ni en arrière ni par le même chemin"

Ils empruntent "le tunnel sec", plaisanterie locale dit le stalker car c'est un chemin au bord d'une cascade près du fleuve, et ils doivent marcher les pieds dans l’eau, un moindre mal car on y nage parfois. Le professeur a disparu, pour chercher son sac, pensent-ils ; ils avancent quand même car tout change à tout instant. Ils aperçoivent en effet des braises rougeoyantes et, surprise... le professeur au bout du tunnel. Il les attend tranquillement avec sandwich et thermos. Stalker s'étonne qui ait réussi à les devancer mais le professeur affirme n’avoir pas bougé après être revenu sur ses pas auprès de son sac. En voyant un écrou pendu à une lanière au début du tunel Stalker affirme que c’est un piège et éloigne ses compagnons de l'écrou que Porc-épic aurait accroché là. Ils s'insultent mutuellement sur leur prétention, soit au prix Nobel ou soit à l'écriture. Un chien noir surgit d’un bras d’eau stagnante.

Interrogé sur ce que cherchaient ceux qu'il a accompagnés ici, il répond "le bonheur probablement. Les gens ne parlent pas de ce qui leur est le plus cher" mais ils avouent n’avoir jamais vu de leur vie un homme heureux ; il ne les revoit jamais et les désirs ne se réalisent pas immédiatement. Lui n’est pas tenté par la chambre, il est bien comme il est (le chien approche en noir et blanc)

L'écrivain doute de l'intérêt à revenir de la zone célébré comme un grand écrivain : "L'homme écrit parce qu'il souffre, qu'il doute. Il doit prouver à lui même et aux autres qu'il vaut quelque chose. Si je suis sûr d'être un génie, alors à quoi bon écrire ?" Il continue de se disputer avec le professeur.

voix off d'enfant : il y eut alors un violent tremblement de terre et le soleil devint sombre tel un silice. Et la lune devint rouge comme le sang. Et les étoiles du ciel tombèrent sur la terre comme un figuier secoué par un vent violent dont les figues encore vertes tombent à terre. Et le ciel disparut comme un parchemin qu’on roule. Les montagnes et les îles s’arrachèrent de leurs places. Les rois de la terre et les grands de ce monde et les riches et les puissants, les gens forts et les gens libres se cachèrent dans les cavernes et dans les gorges disant aux montagnes et aux pierres : tombez sur nous et cachez nous de celui qui règne sur le trône, épargnez-nous la colère de l’agneau car est arrivé le grand jour de Sa colère. Qui donc pourra survivre ? (rires) divers objets dans l’eau (seringue, mitraillette, le saint-Jean Baptiste de la rangée supérieure de L'agneau mystique, saladier avec poissons rouges) s'arrêtant sur la main.

Le chien regarde le stalker qui se réveille. Celui-ci marmonne en regardant ses compagnons encore endormis :

"Ce jour-là, deux d’entre eux allaient vers un village situé à… appelé.. et s’entretenaient de ce qui s'était passé. Et pendant qu'ils parlaient, lui s’approcha et fit route avec eux. Mais leurs yeux ne pouvaient le voir si bien qu'ils ne le reconnurent pas. Il leur dit : de quoi parlez-vous  et pourquoi êtes vous si tristes? L’un d’eux appelé...

Le stalker parle de la musique :

"l'art désintéressé, la musique. Elle est, moins que tout, liée à la réalité. Y serait-elle liée, c’est sans idéologie, mécaniquement par un son creux sans association et pourtant la musique comme par miracle, pénètre dans le fond de l'âme. Qu'est ce qui en nous résonne au bruit devenu harmonie ? Et le transforme en source d'extrême volupté qui nous unit et nous bouleverse. Pour qui tout cela et pour qui ? Vous répondrez pour personne et pour rien ; « c'est désintéressé » Et bien non, c’est peu probable. Car tout finalement a un sens. Un sens et une raison d'être"

Ils prennent cette fois un tunnel sombre. Personne ne souhaite s’y aventurer et le sort, l'alumette la plus courte, désigne l'écrivain pour passer devant alors que les deux autres se cachent à distance. L'eau tombe des bouches d’aération. L'écrivain trouve une porte fermée et sort un revolver. Stalker lui ordonne de le lâcher, de se rappeler des chars à l’entrée. L'écrivain ouvre la porte, descend dans l'eau jusqu'à la poitrine et remonte sur l'escalier d’en face. Le stalker fait glisser son pistolet abandonné dans l’eau.Avec l'écrivain il franchit à son tour la porte et interdit à l'écrivain d'aller plus loin : le sol est devenu un paysage de dunes de sables. Il lance un écrou pour avancer mais sedoit se cacher de deux rapace qui successivement volent vers lui.

L'écrivain se relève dans une flaque d'eau, misérable : il se sent la proie de tous, instruits, journalistes, flatteurs et critiques, des femmes. Tout le monde réclame : « donne, donne ». Écrire est un supplice et une humiliation. Il n’a rien transformé, c'est lui qu'on a transformé ; à présent l'avenir se confond avec le présent, sans perspective.

Le stalker compatit : ce tunnel est terrible, on l'appelle le hachoir, nombre de gens y ont péri. Porc-épic a sacrifié son frère, un garçon fin et doué. Il récite un poème : 

Voilà l’été passé comme s'il n'avait jamais existé. L’air est encore doux mais cela ne suffit pas. Tout ce qui pouvait arriver m’est tombé des mains telle une feuille à cinq doigts mais cela ne suffit pas. Ni le mal ni le bien n’ont existé en vain. Il est clair, mon feu à moi, mais cela ne suffit pas. Sous son aile, la vie m’a pris, m’a protégé et m’a sauvé. De la chance elle me donna, mais cela ne suffit pas. Les feuilles n’ont pas brûlé. Les branches n’ont pas cassé. Le jour est clair comme du verre. Mais cela ne suffit pas.

Le stalker est heureux qu'ils soient arrivés à destination, preuve qu'il ne s'était pas trompé sur ses compagnons en les jugeant bons et honnêtes. L'écrivain le prend à parti pour l’avoir fait passer en premier dans le hachoir. Un téléphone sonne, l'écrivain répond que non ce n’est pas une clinique. Le professeur s'empare du téléphone pour appeler un collègue du 9e laboratoire. Il exulte, ses collègues avaient caché la bombe mais il l'a trouvé dans un ancien bâtiment, le 4e bunker. Son collègue l'informe qu'il va aviser la sécurité. Il n’est pas Erostrate, et le soupçonne d'une vengeance personnelle pour avoir couché avec sa femme il y a vingt ans. Il lui prédit la prison ou même le suicide par pendaison. Le professeur se justifie : il craint que tous les führer ou rois frustrés s'emparent de la chambre et de se ses possibilités. Puis c'est au tour de l'écrivain de le dissuader : le désir d'un homme ne peut s'étendre sur le monde pour en faire une société juste ou le paradis sur terre ; une compassion inconsciente ne peut se réaliser comme un désir instinctif ordinaire. Peut-on construire son bonheur sur le malheur d’autrui ?Il n’arrivera à rien tout au plus au prix Nobel. On rêve d'une chose et il vous en arrive une autre

Le stalker les incite pourtant à entrer dans la chambre et à y manifester le souhait le plus secret, le plus sincère, le plus douloureux. Se souvenir de son passé : l'homme devient meilleur quand il pense à son passé… avoir la foi.

L'écrivain refuse d'entrer ce serait s'abaisser à prier, à pleurnicher. Le professeur désamorce la bombe. Il se souvient qu'au départ lui et ses collègues avaient décidé de ne pas détruire la chambre car même si c’est un miracle, c’est quand même une partie de la nature, c’est donc l’espoir. ll a changé d'avis en decouvrant la bombe, indécis car il connait la loi qu'il ne faut jamais commettre d’action irréversible. Mais craignant que, tant que la chambre existe, elle soit à la merci de fripouilles, il ne connaissant alors nul sommeil ni repos.

Le stalker supplie aussi : c'est l'unique endroit où l’on peut venir quand il n'y a plus rien à espérer, pourquoi vouloir détruire la foi ? L'écrivain l’accuse de vouloir conserver ce lieu car il y est tout puissant ; il y manipule les angoisses des autres dont il n' a rien à faire. Il réplique qu'un stalker n’a pas le droit d’entrer dans la chambre ni d'aller dans la zone dans un but intéressé comme le fit malencontreusement Porc-épic. "Tout est là : mon bonheur, ma liberté, ma dignité". Il pleure de bonheur de pouvoir les accompagner. L'écrivain affirme que Porc-épic a vraiment prié pour son frère sincèrement mais qu 'il n'a reçu que de l'argent et rien d'autre car Porc-épic est Porc-épic et rien d’autre. La conscience et les états d'âme, c’est du roman. Il l'a compris et s'est pendu. Lui ne déversera pas sur autrui toutes les saletés de son âme pour finir par se pendre. Il préfère encore l’alcool et sa société d’écrivains. D'ailleurs qui lui a dit que les vœux étaient exaucés, seulement porc-épic. Le professeur jette la bombe. Stalker s'interroge et a envie de tout arrêter et de venir vivre ici avec sa femme et Ouistiti, sa fille, personne ne leur fera de mal.

La chambre s'illumine, la pluie y tombe, le professeur y jette la bombe désamorcée, des cailloux, un poisson vient sur la bombe, une flaque de sang ou de pétrole prend sa place.

(noir et blanc) Devant le café, la femme a déposé Ouistiti, infirme avec ses béquilles, sur un banc et rentre pour trouver les trois hommes et le chien qui s’est attaché à lui. (couleur) Il part avec sa femme et sa fille (noir et blanc) La femme donne du lait au chien ; le stalker se dit las : chez l’écrivain et le professeur l’organe de la foi est atrophié, faute de besoin. Il se désespère, personne n’a besoin de la chambre. Elle propose d'y aller avec lui. Il refuse. Ce n'est pas possible ; et si elle échouait ?

La femme s'adresse au spectateur : "Vous savez : maman était contre. Vous avez compris, c'était un bienheureux. Tout le monde se moquait de lui, il était si pitoyable. Maman disait : c’est un stalker, un condamné à mort, un forçat à perpétuité. Sais-tu quels enfants ont les stalker ? Moi je ne discutais même pas. Je savais qu'il était un condamné à mort, prisonnier à vie et aussi pour les enfants. Que pouvais-je faire ? J'étais sûr qu'avec lui, je serai bien. Je savais qu'il y aurait plein de malheur mais un bonheur amer vaut mieux qu' une vie grise et maussade. Peut-être ai-je inventé cela après coup mais quand il m'a dit tout simplement "viens avec moi" je l’ai suivi. Je ne l’ai jamais regretté, jamais. J’ai connu le malheur, la peur et la honte. Je n’ai jamais rien regretté ni envié personne. Car c'est le destin. Ainsi va la vie. Ainsi sommes-nous. Sans malheur, notre vie n’aurait pas été meilleure. Elle aurait été pire car alors il n’y aurait pas eu de bonheur. Et il n’y aurait pas eu d’espoir.

Leur fille, Ouistiti, lit un poème : "J'aime tes yeux mon ami. J'aime les flammes qui y jouent quand tu les lèves soudain et que, telle la foudre, tu embrasses tout de ton regard. Mais plus puissant encore est leur charme quand, baissés comme pour se prosterner, au moment de l'étreinte passionnée, au travers des cils, j'entrevois le feu sombre et terne du désir."

Elle pose le livre et met en oeuvre son pouvoir de déplacer les objets par son esprit : un bocal deux verres dont l'un tombe au bout de la table. Bruit du train, de l'ode à la joie, du train seulement, de la table qui tremble, noir, fin (30" de noir).

Le stalker, un guide ou un passeur, s'identifie à Jésus, ou à un disciple voir à Saint Jean-Baptiste comme gardien de la foi dans un monde qui pourrait avoir perdu tout espoir. Ce n'est pas le cas du professeur ou de l'écrivain, certes dissident de sa communauté et sur le point de commettre un acte irréversible pour l'un, et en panne d'inspiration pour l'autre. Ils renonceront donc logiquement à entrer dans la chambre aux souhaits. Ils ont pris aussi conscience de la vanité de tout souhait miraculeux, d'ailleurs souvent ambigu, qui plierait toute la communauté humaine au souhait d'un seul homme. Ces conclusions ne seraient rien sans le long chemin qu'il a fallu pour mener jusqu'à elles dans une nature qui sait se défendre du volontarisme des humains. Cette zone, par elle-même miraculeuse, aux lois secrètes, préfère, comme la pensée, la longue maturation par les chemins tortueux et incertains à la ligne droite de l'idéologie... Dommage qu'elle soit interdite aux femmes.

Le stalker

Le stalker, comme l’énonce sa femme est un condamné à mort, un forçat à perpétuité. Il se sent en prison chez lui. Le professeur explique qu'il a fait plusieurs séjours en prison, que sa fille est une mutante, victime de la zone. Mais pour lui cependant "Tout est là : mon bonheur, ma liberté, ma dignité". Il pleure de bonheur de pouvoir accompagner dans cet endroit unique ceux qui n'ont plus rien à espérer qu'elle "Pourquoi vouloir détruire la foi ?" demande-t-il au professeur avant de se plaindre à sa femme au retour que, chez l’écrivain et le professeur, l’organe de la foi est atrophié, faute de besoin.

L'idée d'une foi comme ultime besoin nécessaire à l'humanité est appuyé par une première citation de la bible tirée de l'Apocalypse de Saint Jean (6, 12-17). Elle est énoncée par une enfant rieuse et, parallèlement à cette voix, un travelling sur l'eau stagnante sur un carrelage laisse apparaitre entre autre le saint Jean Baptiste du volet droit du triptyque supérieur de L'agneau mystique.

Plus notable encore, la citation approximative qui suit de la rencontre avec les pèlerins d'Emmaüs où les noms du village et du pèlerin sont omis pour rendre plus facile au stalker de s'identifier à Jésus avec ses deux compagnons.

Comme Jésus, le stalker s'identifie à la faiblesse humaine et non à la force. Ainsi philosophe-t-il au-dessus du puits sec au début de la seconde partie "La dureté et la force sont les compagnons de la mort. La souplesse et la faiblesse expriment la fraîcheur de la vie. Ce qui est dur ne vaincra jamais". Sa fille en est peut-être l'expression la plus forte : ses jambes ne la portent pas mais elle est capable de déplacer les objets par la puissance de son esprit.

L'écrivain et le professeur

Le professeur est celui qui accompagne le stalker avec le plus de détermination. Il prête sa jeep pour atteindre la zone, a emporté le jerrycan d'essence pour faire fonctionner la draisine et a des connaissances sur la zone. Pas étonnant puisqu'on apprend qu'avec ses collègues physiciens il s'est longuement interrogé sur la nécessité ou non de détruire la chambre aux souhaits. Il y renoncera finalement, réfléchissant au sort que son collègue lui laisse entrevoir au téléphone: prison et pendaison et pire même le soupçon qu'il pourrait agir par vengeance pour avoir été trompé et aie oublié ce à quoi ne peut se résoudre un scientifique: rendre les choses irréversibles.

L'écrivain est le plus à même de ne pas vouloir entrer dans la chambre; désinvolte, il boit dès le premier matin et serait bien venu avec celle qui est probablement sa dernière conquête, il bafoue volontiers les ordres du stalker et n'apprécie pas d'être placé en première ligne dans le hachoir. Il refuse d'entrer par raisonnement : trouver l'inspiration suppose de souffrir avec les humains et sans but à atteindre en devenant célèbre, pourquoi écrire; par morale; il refuse de s'abaisser à prier dans la chambre; et aussi peu sûr que ses souhaits soient purs. Il connaît enfin la vanité de vouloir changer le monde par le souhait d'un seul qui imposerait ainsi sa volonté à tous et donc ferait leur malheur.

Les femmes et la fille

La fille que ses parents nomment affectueusement Ouistiti possède des pouvoirs paranormaux mais le poème de Fiodor Tioutchev qu'elle lit avant de déplacer les verres est bien plus romantique que le mysticisme qui imprègne ses parents. Le discours final face caméra de la femme est pour le moins problématique : il n'y aurait pas de bonheur sans malheur. Peut-être est-ce pour les figer dans cette condition que le stalker leur interdit la zone : il n'avait fallu qu'un mot, insultant probablement, pour qu'il chasse la jeune femme qui accompagnait l'écrivain.

Jean-Luc Lacuve, le 8 mars 2026.


Bibliographie :

Tarkovski dans les pas de Stalker (1973-1979) de Vincent Amiel et Jacques Aumont. Editeur : 202 Editions, octobre 2025, 136 pages au format 19 cm x 14.8 cm. Photos couleurs. 22 euros.

Test du DVD

Editions Potemkine et Agnès B. Novembre 2011. Coffret 8 DVD: L'intégrale des courts et longs métrages d'Andrei Tarkovski.

Suppléments :

  • Présentation de chacun des films par Pierre Murat
  • Entretiens avec les proches collaborateurs du cinéaste
  • Meeting Andrei Tarkovski de Dmitry Trakovsky (2008 – 90 min).
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