La nuit des femmes

1961

Genre : Drame social
Thème : Prostitution

(Onna bakari no yoru). Avec: Hisako Hara (Kuniko Sujimoto), Chikage Awashima (Mme Nogami), Sadako Sawamura (Kitamura, la directrice adjointe), Chieko Naniwa (Kameju, la doyenne), Akemi Kita (Chieko), Yôsuke Natsuki (Tsukasa Hayakawa), Chieko Seki (Oyuki), Masumi Harukawa (Harada). 1h33.

Kobe, 1958. La loi anti-prostitution votée deux ans plus tôt entre en vigueur. Les maisons closes sont fermées et la police interpelle aussi celles qui se livrent à la prostitution de rue. Conformément à la loi les prostituées arrêtées sont condamnées à six mois dans un centre de rééducation où elles apprennent un métier. Elles peuvent y rester volontairement le temps d'arriver à se réinsérer .C'est ce qu’explique la bienveillante directrice, Mme Nogami, à un groupe de femmes charitables de la bourgeoisie, venues en visite dans sa maison de réhabilitation pour anciennes prostituées. Kameju, 59 ans, est amoureuse de Yoshimi qui rêve de s'échapper avec un homme.

Mme Nogami s'intéresse particulièrement au sort de la jeune Kuniko dont la peine vient à expiration et pour laquelle elle a trouvé un emploi de vendeuse dans une épicerie proche. Kuniko, pleine de bonne volonté déchante pourtant rapidement tant la propriétaire l'exploite pour la cuisine, le linge de la famille en plus de la manutention pour le magasin. Les hommes du quartier, trop concupiscents, apprennent vite qu'elle est une ancienne prostituée ce qui parvient aux oreilles de la patronne qui voudrait se débarrasser d'elle. Elle hésite toutefois devant les économies que lui garantit Kuniko par son travail. Elle se montre néanmoins de plus en plus méprisante envers son employée et l'accuse même de vol avant que son mari ne la détrompe. Elle part avec ses enfants chez sa mère en défiant Kuniko sur la fidélité de son mari. Celui timoré et craignant sa femme plus que tout se laisse pourtant saouler par Kuniko lors du repas du soir qui par vengeance envers sa femme couche avec lui. Le lendemain elle défit la propriétaire et s'en va joyeusement sa valise à la main espérant trouver un nouveau travail.

Mais Kuniko, laissée à elle-même, reprend la voie facile de la prostitution. Mais le premier homme qu'elle rencontre est un policier. Elle est renvoyée au centre de réhabilitation. Kuniko explique sa situation à Mme Nogami qui décide de l'envoyer come employée dans une usine. Kuniko s'intègre vite parmi les ouvrières. Croyant en leur amitié, elle  leur révèle qu'elle est une ancienne prostituées. L'une des ouvrières veut qu’elle se prostitue pour un ami. Son refus retourne les ouvrières contre elle. Les jeune gens fiancés aux ouvrières aimeraient bien profiter de son expérience sexuelle mais leur approche méprisante conduit Kuniko à les défier de lui faire l'amour sur le champ. Apeurés, ils s'enfuient piteusement. La haine des ouvrières est à son comble quand Kuniko se moque de leur inexpérience sexuelle. Elles se vengent cruellement en la frappant, puis l'immobilisent pour lui bruler le sexe avec une bougie.

Kuniko, gravement blessée, parvient difficilement jusqu'à la maison de réhabilitation où un médecin vient la soigner. Le lendemain c'est avec rage qu'elle exprime à Mme Nogami la méchanceté des ouvrières et sa volonté de renier à la prostitution bien moins violente et hypocrite et qui ne fait que répondre à un besoin naturel des hommes. Mme Nogami l'en dissuade pourtant. Après une vaine et hypocrite tentative d’excuses des ouvrières, elle  lui propos un nouvel emploi dans une pépinière qui fournit le centre. Elle est dirigée par Mme Shima qui s’était déjà intéressée à elle lors de sa visite au centre.  Le lendemain arrivent deux nouvelles prostituées arrêté dont l’une terrorise Kameju. Dans la bagerre qui s’ensuit Yoshimi s'échappe une nouvelle fois avec avec un homme. Kameju, désespérée, est découverte pendue

Dans la roseraie, Kuniko est tout de suite bien accueillie par le couple Shima ainsi que par leur jeune employé Tsukasa qui se montre rude à la tache mais bon pédagogue ce qui enchante Kuniko. Bientôt séduit par elle, il la demande en mariage; Kuniko hésite puis accepte.

Kuniko habite en colocation dans une annexe du temple avec son amie Chieko qui est employé come serveuse dans une cantine pour étudiants. Son ancien souteneur vient la relancer mais elle le chasse. Elle conserve precieusement les roses offertes Tsukasa dont eleldessinele portrait. Mais le jeune homme doit aller chez sa mère et celle-ci envoie en retour une lettre aux patrons expliquant que son fils, d'origine noble -bien que lointaine- ne peut épouser sans déshonneur une ancienne prostituée.

Tsukasa cherche à retrouver Kuniko qui s'est enfuie mais la directrice du centre lui explique que Kuniko lui rend grâce de son soutien et de l'avoir purifiée par sa demande en mariage. Elle souhaite devenir encore plus pure et décider seule du chemin à prendre. Kuniko trouve ainsi refuge sur la péninsule de Kii dans une communauté d'ama, pêcheuses en apnée.

La cinéaste choisit d’évoquer les fameuses maisons de réhabilitations qui apparaissent suite à la loi anti-prostitution votée en mai 1956. L’activiste Tsusai Tsugawara (entrepreneur et figure publique proche d’Ozu) a été le leader d'une spectaculaire campagne destinée à lutter contre le marché de la rue développé pendant l’occupation américaine, où trafics et racolage se pratiquent à ciel ouvert. Les maisons closes sont fermées et la prostitution est maintenant pénalisée. Cette prostitution dorénavant interdite c’est celle que l’on voit dans Les femmes de la nuit (Kenji Mizoguchi, 1948) tourné dans les décombres de Tokyo en 1948. Kinuyo Tanaka en était la vedette et y arpentait le bitume pour pouvoir manger à sa faim. Les films mettant en scène des prostituées deviennent un genre à part entière dès la fin des années 40 et même la divine Satsuko Hara n’y échappe pas.

Des centres de réhabilitation, appartenant au ministère de la justice, émergent dans les grandes villes. Ils sont destinés à protéger les femmes victimes de violences et surtout à permettre à celles qui y sont placées de se détourner de la vie dans la rue, en apprenant un métier. La loi anti prostitution entre en vigueur en avril 1958, mais le phénomène se poursuit par exemple dans les bas-fonds tel que le décrira Akira Kurosawa dans Entre le ciel et l’enfer (1963).

La base du scenario est un ouvrage intitulé Bien qu’il y ait un chemin, écrit par Masako Yana (1911-1986) romancière et poétesse originaire d’Osaka.

C’est à la Toho que Kinuyo Tanaka réalise son cinquième long-métrage. Le studio qui a dorénavant dépassé la Daiei dans domination du marché, lui propose de gros moyens. Asakazu Nakai, le plus illustre chef-opérateur du studio, lui est attribué, pour un film tourné en Cinémascope. Nakai a éclairé tous les grands films d’Akira Kurosawa et doit bientôt travailler avec Yasujiro Ozu sur Dernier caprice (1961). La musique est de Hikaru Hayashi, auteur de celle de L’ile nue (Kaneto Shindo, 1960) qui va devenir un hit mondial. Il est l’un des plus prestigieux compositeurs d’opéra ou de musique d’orchestre de son époque et connaîtra une carrière internationale.

Si Kuniko est interprétée par la nouvelle venue Chisako Hara, le reste de la distribution convoque une pléthore de vedettes. Mme Nogami, la directrice du centre, est interprétée par Chikage Iwashima, une habituée des films d’Ozu. L'imprévisible doyenne des pensionnaires est jouée Chieko Naniwa qui fut la sorcière du Château de l’araignée (Akira Kurosawa, 1957) ou une truculente mamie pur Ozu dans Dernier caprice (1961).

Le film se termine dans une communauté d’ama, ces pêcheuses en apnée si souvent décrites par la peinture ou la littérature japonaise. Kuniko débute dans les bas fonds de la ville pour finir dans ceux, plus sereins, de l'océan pacifique. Ici, Kinuyo Tanaka fait ce que les nombreux mélodrames qu'elle a interprétés ne faisaient jamais : elle sauve son héroïne.

séquence finale du film
Le poème de Sanmi Takamura, Katsushika Hokusai, 1836

Source : Pascal-Alex Vincent : Kinuyo Tanaka, réalisatrice de l’âge d’or du cinéma japonais, édité par Carlotta-Films en janvier 2022.