Colloque de chiens

1977

Avec : Eva Simonet (Henri), Robert Darmel (voix), Silke Humel (Monique), Hugo Santiago (le commissaire Maurice José Morère). 18'.

Dans la cour de récréation, Monique apprend que sa mère n'est pas sa vraie mère. Madame Duvivier lui confirme qu'elle n'est pas sa mère. C'est Marie qui vient souvent. Marie l'a abandonnée car pauvre et sans connaissance du père de l'enfant. À partir de maintenant plus rien ne sera pareil. Monique a grandi dans le mensonge, elle veut se venger: "Jouir et dominer, tels vont être à présent les objectifs principaux de Monique" qui vit désormais à Bordeaux. Elle connait une première expérience sexuelle dans une chambre d'hôpital où elle est infirmière; une étreinte sans un cri. Puis pour le Noël 1966, elle fait la connaissance d'Hubert un homme de 65 ans qui se dit prêt à l'entretenir. Ne voulant pas être dépendante d'un homme qui pourrait l'abandonner, elle préfère se prostituer ("Le cercle vicieux des étreintes éphémères et de l’argent vite acquis l’enserre désormais irréversiblement").

Elle omet de raconter son passé de prostituée à Henri, le garçon sérieux et gentil qui aime son métier de dépanneur en radio-télévision, devenu son mari. Ils achètent le café du Joli-Mont à Montsouris, où Monique est désormais connue et appréciée de tous. Un jour Monique reçoit la visite d'Alice, une prostituée de Bordeaux qui la connait bien et qui doit fuir un protecteur trop violent. Henri tombe amoureux d'Alice sans rien connaitre de son passé. Monique se berce d'illusions "Un jour tu seras sage comme avant" mais sait qu'elle ne pourra désormais être heureuse. Elle se suicide avec leur enfant. Henri épouse Alice, ignorant qu'elle est la cruelle amoureuse contre-nature de Monique. Alice lui révèle la nuit de leurs noces la vérité sur le passé mouvementé de Monique. Incapable d’affronter la vérité sur son ancienne épouse, Henri tue la cynique Alice. Il décide de dissimuler son acte en découpant le corps d’Alice dans des morceaux "aussi petits que possible" qu’il va éparpiller dans la région.

Henri fuit alors vers Marseille où il devient truand. Il fait cinq ans de prison. Sur la couche d'un détenu, il connait une étreinte sans un cri. En sortant, il apprend que des morceaux de corps ont été retrouvés à Montsouris. Le meurtre sordide d’Alice est résolu par le commissaire Maurice José Morère : Henri croyait disperser le corps d’Alice au hasard, or il a tracé un cercle parfait autour du café Joli-Mont.

Afin d’échapper à la police Henri adopte une nouvelle identité en devenant Odile, après une opération de changement de sexe. Lors du Noel 1978, Odile-Henri, pense aussi à se faire entretenir par un homme de 65 ans puis se prostitue à Gennevilliers. Elle a la nostalgie de son café du Joli-Mont à Montsouris. Elle parvient à le racheter. Odile y devient aimée et respectée de tous. à Luigi, un petit orphelin qu’elle adopte. Un soir elle laisse entrer un jeune homme, Stéphane. un voile rouge sombre tombe sur ses yeux et il l'assassine à coup de bouteille et de couteaux. Ta mère a été tuée par son amant déclare un enfant à Luigi dans la cour de l'école. Sur le point de revivre la même histoire que Monique autrefois dans son école, Luigi répond, sereinement : "Celle que tu appelles ma mère n’est pas ma vraie mère". 

À la faveur d’une grève de comédiens qui paralyse le tournage de La Vocation suspendue (1977), Raoul Ruiz mobilise une équipe pour tourner, pratiquement sans moyens financiers, Colloque de chiens. Pourtant, ce film permet au réalisateur d’accéder, au début des années 1980, à une plus vaste reconnaissance publique, puisqu’il gagne le César 1980 du meilleur court-métrage de fiction.

Le colloque de chiens est celui que tiennent, à différents moments du film, les pensionnaires du refuge canin Grammont, à Gennevilliers. Leurs aboiements, en prises de vue réelles jouent le rôle des paroles d'un chœur antique ponctuant la tragédie jusqu'à sa résolution finale. Ce chœur est aussi trash que l'est l'histoire, tournée comme un roman photo, tel qu'on pouvait les découvrir dans les publication populaires tels Détective ou Nous deux. D'où le commentaire exagérément empathique ou la condamnation de l'homosexualité comme étant contre-nature.

La structure de ce colloque tragique est celle d'un cercle qui pourrait rejouer indéfiniment la malédiction de la perte d'identité allant jusqu'au meurtre et au suicide. La figure du cercle est donnée par le la localisation des restes d'Alice mais aussi par la répétition des mêmes phrases appliqués à Monique et Odile (l'étreinte sans un cri ; la rencontre d'un homme de 65 ans ; aimée et respectée de tous ;  un placement sur sa mort, Un jour tu seras sage comme avant, un voile rouge tomba sur ses yeux). Lors du meutre d'Odile, celle-ci est à la fois agréssée par le couteau de Stépahne et parfois le tient dans sa main, remisniscence de son meutre d'Alice.

La figure du cercle est heureusement destinée à être pervertie : "les lois éternelles de la géométrie s’étaient retournées contre Henri" mais celui-ci n'est finalement pas inquiété. Luigi sort de l'engrenage infernal par sa désinvolture. Peut-être aussi par ce qu'il n'est pas affecté par les liens du sang comme les chiens qui aboient sans cesse mais par la connaissance d'une filiation plus complexe.

Jean-Luc Lacuve le 05/05/2016