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Générique, deux enfants jouent à la poupée alors que se fait entendre la chanson "dans les lamentations du cœur, les fleurs de l’amour ne fanent pas..".
Kusum, cachée derrière un drap qu'elle étend, voit une procession. C'est l'accueil officiel de bienvenue au nouveau receveur divisionnaire, Nimal. Dans le miroir accroché à un arbre au-dessus d'elle, elle se souvient...
Elle a onze ans et, pendant les vacances, quand sa mère part travailler, elle va chez sa voisine "tante" Kalamawhati. Elle aide à la maison mais Nimal, qu'elle appelle "grand frère", l'aide à réussir l'examen d'entrée au collège-lycée public de la ville.
Le jour où elle y entre, grâce à une bourse, elle est accompagnée de sa mère portant sa valise d'effets personnels pour l'internat. Nimal est félicité pour être le seul de l'établissement à avoir réussi l'examen d'entrée à l'université de Peradeniya (banlieue de la ville de Kandy).
Kusum passe des années heureuses au collège-lycée où les jeunes gens parlent librement de politique et notamment du colonialisme économique qui suit l'indépendance du sri-lanka en 1948. Elle a une amie, Padmini, qui admire l'innocence de Kusum, alors qu'elle-même songe à sortir avec Kithsiri.
Lorsque Kusum rentre chez elle pour les vacances, elle aide sa mère, vendeuse de légumes. Elle s'inquiète de sa sœur qui reçoit trop de courriers d'admirateurs et écrit des lettres "indécentes" et ne travaille pas à l'école.
Elle aide aussi toujours la mère de Nimal, "tante" Kalamawhati qui apprécie ses talents de couturière. Lors d'une de ces visites, Nimal engage une relation avec Kusum. Ils tombent amoureux, mais Kusum commence à se sentir coupable en raison de son statut de classe inférieure même si Nimal l'assure que sa mère finira par donner son consentement. Lors de la cérémonie de l'offrande aux moines, ils flirtent. Maduri, la cousine, fille de son oncle, voudrait que Nimal vienne la voir. Le lendemain, Kusum débarrasse les plats. Elle voit Nimal, ses amis, Maduri et Khanti aller en ville. Tante Kalamawhati la félicite pour son aide et réprouve l'attitude méprisante de Maduri.
Au retour au collège, Padmini voit que son amie a changé et devine même qu'elle aime Nimal. Les discussions continuent entre adolescents. Ils savent le certificat d'étude insuffisant qui condamnera les garçons aux champs et les filles aux soins. Lors d'un retour auprès de Nimal, qui lui assure de nouveau que sa mère donnera son consentement, elle lui rapporte une discussion avec elle. Sa mère lui a dit que l'honneur est une question de caractère après que Maduri est dit qu'elle ne fait que laver les casseroles. "Tante" affirme qu'elle n'a pas de quoi payer la moitié de sa dote mais promet de l'aider. La femme de son frère prévoit de marier Maduri à Nimal. Elle préfère la fille unique de Jayaneris qui recevra une belle dote grâce aux plantations d'hévéas et sait son fils obéissant. Nimal est malheureux de ces propos rapportés mais insiste de nouveau : sa mère veut son bonheur et finira par céder. Kusum a honte de faire de la peine à sa tante.
Kusum soigne avec constance son père, cloué au lit par un mal aux jambes persistant. Somá, sa sœur, est choisie pour participer à un concours de beauté. Kusum et Padmini et leurs amis sont reçus au certificat de fin d'études, première étape vers l'examen d'entrée à l'université.
Kusum accompagne sa sœur au concours de beauté où elle est rejointe par Nimal. Kusum et Nimal en profitent pour passer du temps ensemble. Ils marchent au bord de l'eau, la main dans la main. Elle lui avoue qu'elle l'aime mais elle le regardera réussir à l'écart. Somá fait partie des onze finalistes sur vingt-cinq et gagne le concours.
Somá fait la une des journaux et est sur les calendriers. Les jalousies se manifestent au collège : elle est la fille de la marchande de légumes. Elle fait même du cinéma.
Mme Satharasinghe, renseignée sur la proximité de son fils et Kusum par des voisins qui les ont vu revenir ensemble, l'interroge. Kusum, incapable de mentir, révèle sa relation avec Nimal. Mme Satharasinghe la soupçonne de vouloir se faire épouser par son fils alors qu'elle a prévu une autre pour lui, Kusum obéissante décide de rompre tout contact avec Nimal. Elle pleure.
Elle se confie à Padmini, mais refuse l'idée de s'enfuir avec Nimal. De retour chez elle, Kusum trouve sa sœur en larmes qui se dit déshonorée. Sa mère lui dit qu'elle est enceinte de quatre mois. Elle veut épouser l'homme qui le lui a promis mais pas dans l'immédiat.
Kusum et sa mère accompagnent Somá en ville qui espère la venue de son amant; en vain. Elles rentrent toutes les trois
Somá finalement repartie en ville, Kusum s'occupe du bébé ainsi que de son père, toujours malade. Elle va chercher le médicament chez le médecin qui refuse d'être payé. Au retour, alors qu'elle se fait discrète sous un parapluie, sa tante se cache pourtant à son passage. Elle reçoit une lettre d'amour de Nimal qui lui reproche d'avoir rompu face à sa mère et lui promet de rester solitaire en pensant à elle. Elle brûle la lettre. Il vient la voir le soir, elle refuse de le recevoir.
Nimal devient professeur à l'école de Kusum, ce qui les remet en contact. Le moment est si fort que cela la ramène au présent mais aussi au passé heureux où elle pouvait prendre la main de Nimal aux yeux de tous.
Indrapala n'ayant pas épousé sa sœur, Kusum prépare la chambre du bébé la décorant des journaux relatant la gloire de Somá. Celle-ci a renoncé à faire adopter son bébé et Kusum et sa mère viennent le chercher à la clinique.
Au collège, les filles se moquent de la prétention de Kusum à épouser Nimal. Elles médisent prétendant qu'elle aurait été chassée de chez sa tante. Kusum décide de garder l'enfant pour que Somá épouse Indrapala. Kusum est en difficulté au collège quand Nimal l'interroge tant elle s'occupe du bébé et de son père et est troublée par Nimal. Il lui donne des notes pour réviser l'examen d'entrée à l'université puis à remettre à une autre élève, Khanti, qui l'a sollicité. Padmini l'incite à provoquer Khanti sur les notes données par Nimal, mais celle-ci accepte la confrontation et de guerre lasse et malgré le soutien de Padmini, Kusum remet les notes à Nimal. Nimal, bouleversé, démissionne.
Après quelque temps, Nimal est ainsi de retour au village dans sa nouvelle fonction de percepteur. Kusum, qui n'a pas eu les ressources financières pour entrer à l'université, est au chômage. En le voyant passer, elle se demande si c'est son destin.
Le film est un mélodrame décrivant le parcours de deux jeunes gens sincèrement épris qui voient leur amour empêché par leurs différences sociales. Les chansons, la cinématographie et la subtile mise en scène, de même que la perpétuelle manifestation de la sororité et la dignité des personnages (nul méchant ici) évitent le sentiment d'accablement souvent constitutif du genre. Il laisse même affleurer par sa beauté l'espoir que ce drame d'une autre époque (on est en 1960) se révélera plus heureux dans un autre samsara.
Amour et chansons
Trouble auditif et vision érotisée, la mise en scène du coup de foudre est aussi discrète que puissante. Alors qu'elle est à sa machine à coudre, Kusum est émue dès qu'elle entend les pas de Nimal s'approchant derrière elle. Son visage se fige alors et elle refuse ensuite de le lui dire qu'elle savait que c'était lui dont ses mains cachaient ses yeux. Pour masquer son trouble, elle prétexte qu'elle a cru que que c'était son petit frère qui lui faisait une farce. L'apparition de Nimal, de dos, franchissant la porte de la pièce avait été suivi d'un plan rapproché du dos nu de Kusum, ainsi érotisée pour la première fois. Entre eux se poursuit un dialogue à double sens à propos des rideaux : "-tu les trouves beau parce tu n'en as pas regardé d'autres, sinon tu n'aurais pas choisi celui-là; -Je ne l'ai pas choisi, cela s'est imposé à moi".
La chanson "notre amour n'aura pas lieu dans ce samsara" est entendue partiellement une première fois lors du générique puis lorsque Kusum s'écroule en larmes après avoir promis à sa tente qu’elle renonce à Nimal. Elle est reprise dans son entier dans le moment le plus bouleversant du film
Dans les lamentations du cœur, les fleurs de l’amour ne fanent pas. Jamais dans ce samsara, notre union ne se fera. Dans les lamentations du cœur, les fleurs de l’amour ne fanent pas. Jamais dans ce samsara, notre union ne se fera. Du passé les images voleront en éclat. Dans mes yeux impuissants, notre histoire prendra fin. Je cacherai mes larmes et je sourirai quand le soleil se lève dans ta vie et je sourirai pour toujours.
(voir les photogrammes) Nimal, revenu comme professeur au lycée, marche sous le regard de Kusum qui le voit depuis l'étage avant de descendre près du chemin derrière la grille de bois d'où il s'approche sans la voir. L'émotion est tellement forte que le grand flash-back dont le film est constitué s'interrompt pour voir ressurgir le présent de Kusum se regardant dans le miroir rond qui avait amorcé son souvenir. La preuve que ce miroir est décontextualisé de la situation est qu'un zoom arrière sur la barrière révèle bien l'absence de miroir. La chanson continue dans cet absolu de l'amour intemporel par le regard que Kusum jette vers l'arrière de la pièce qui fait ressurgir le souvenir du moment heureux où elle retrouvait Nimal en descendant l'escalier et qu'il lui prenait la main. Souvenir d'autant plus fort que dans la scène réelle, Nimal et Kusum étaient entourés de jeunes gens alors que dans ce souvenir ils sont seuls au monde dans une pièce vide. Le visage de Kusum revient vers la barrière. Elle voit s'éloigner Nimal alors que la chanson se termine par "Je sourirai pour toujours"
Même utilisation bouleversante de la deuxième chanson du film" Jeunes filles que cherchez-vous ?".
"Jeunes filles que cherchez vous ? Rêvez-vous de vous envoler ? Jeunes filles, tout autour est magnifique mais vos rêves vont se briser. Les filles rêvent de quitter leur mère et leur village, attirées par l'éclat de la ville. Mais si tout semble si beau, un seul instant passé là-bas vous condamnera à la peine et vous rentrerez en larmes. Jeunes filles que cherchez vous, rêvez vous de vous envoler avec l'image éclatante de la ville mais si tout vous semble si beau, un seul instant passé là-bas...
Elle est entendue une première fois dans sa totalité au moment du résultat du concours de beauté remporté par Somá au milieu des onze finalistes et de ses deux dauphines. Elle a certes valeur prédictive mais de manière générale, à propos de jeunes filles trop rêveuses. La chanson vient ensuite s'incarner dramatiquement dans le destin particulier de Somá alors en ville, abandonnée par son amant qu'elle attend en vain avec sa mère et sa sœur qui la soutiennent en toutes circonstances. Images touchantes aussi à la clinique où Somá a accouché : sa mère lui caresse les cheveux pendant que Kusum caresse les cheveux du bébé.
Sororité et cinématographie
C'est la sororité qui est alors exaltée comme elle l'est depuis le début du film avec la soutien sans faille de Padmini à Kusum malgré leur différence de classe sociale. Padmini est en effet conduite en voiture à l'école et que les autres lycéens notent que des troubles révolutionnaires pourraient mettre en danger les usines de son père. Padmini est non seulement plus âgée mais aussi plus libre et expérimenté que Kusum.
Constante cinématographie des plans avec des personnages vus de loin partiellement masqués par de la végétation qui alternent avec des gros plans, notamment du visage sensible de Kusum. Elle est interprétée par Vasanthi Chaturani qui n'avait joué jusqu'alors qu'un rôle secondaire dans le film de Lester James, l'année précédente et qui jouera ensuite dans plus de trente films au Sri Lanka et en Inde jusqu'en 2019. Elle est sans doute la plus belle lorsque Kusum se voit en mariée dans l'hôtel où elle retrouve Nimal à l'abri du regard des familles. Là, ils imaginent le jour de leur mariage, la main pourtant de chaque côté de la vitre alors que le mariage suppose les pouces réunis par un lien.
Plus généralement, les poses des acteurs à deux, trois, en groupes sont aussi particulièrement plastiques rendant magnifique chaque plan au besoin à l'aide de quelques travellings ou d'un recadrage par zoom avant ou arrière. Ceux-ci sont particulièrement nombreux (déclaration d' amour pudique sur un banc au bord d'eau, mais aussi le billet de banque dédaigné par le sympathique médecin...).
Au crédit de la mise en scène de belles ellipses ainsi les chaussure essayées à la maison qui raccordent sur la montée de marches du collège, la consultation par Nimal de sa réussite à l'université que vient couvrir le discours de la cérémonie qui suit et à laquelle assiste Kusum, tout juste admise.
Le mélodrame est atténué non seulement par la sororité constante du film mais aussi la droiture de Kusum qui sait se préserver de l'humiliation ou de la déchéance qu’entraînerait le désir de Nimal, venu la retrouver la nuit alors qu'il la sait seule.
Le contexte historique d'une république socialiste en devenir
Le film est adapté du roman Gahanu Lamai (Les jeunes filles) écrit par Karunasena Jayalath en 1966 dont l'action se passe en grande partie en 1960, année affichée au dessus de la liste de la réussite au certificat d'étude (O-Level) dans le film.
Les élèves ont alors 15-16 ans. Il leur reste à réussir, l'examen d'entrée à l'université (A-Level) que l'on passe à 18-19 ans. On en déduit que Kusum à 20-22 ans au début du récit en 1965 et environ 10 ans quand s'amorce le flash-back d'elle sur la balançoire et qu'elle entre à 11 ans au collège. Une ellipse amorcée sur le flou de son visage la retrouve vers 15 ans dans son collège-lycée où elle est amie avec Padmini et engage sa relation amoureuse avec Nimal.
C'est donc près de vingt ans après les faits que Sumitra Peries raconte cette histoire qu'elle refuse de terminer sur une note trop tragique. Nimal revient au village non marié : si dans ce samsara (cycle de vie) leur union n'a pas lieu, leur dignité laisse un espoir ouvert pour le prochain.
Les adolescents du film rêvent que leur pays s'affranchisse d'une indépendance formelle acquise en 1948 mais qui le fait tout de même dominion de l'empire britannique. Cet rêve deviendra réalité en 1972 par l'instauration de la république socialiste du Sri Lanka. Sumitra Pereis retranscrit cet espoir dans leurs discussions. Elle ne voit hélas pas approcher la guerre civile entre Cinghalais et Tamouls qui se déclenche cinq ans après son film pour perdurer jusqu'en 2009.
La sage résignation de Kusum ("On peut tomber amoureux plusieurs fois mais on n'a qu'une seule mère" ; "J'affronterai la vie quoi qu'il arrive") est possiblement en phase avec un contexte bouddhiste assez prégnant avec la gravure affichée chez la mère de Nimal du Prince Siddhartha avec sa tante maternelle, la reine Majaprajapati Gotami ou encore avec la cérémonie de l'aumône aux moines.
Jean-Luc Lacuve, le 7 mars 2026
Lester James Peries avait adapté en 1969 Golu Hadawatha (Le cœur silencieux), le roman de Karunasena Jayalath de 1962.