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Notre salut

2026

Thème : Occupation

Festival de Cannes 2026 Avec : Swann Arlaud (Henri Marre), Sandrine Blancke (Paulette Marre), Harpo Guit (Harpo), Mathilde Abd-El-Kader (Corinne), Mathieu Perotto (Gasque, inspecteur provincial adjoint), Jean-Baptiste Marre (Henri Maux), Manon Kneusé (Suzanne), Florian Surrier (Billot, responsable formation), Claudine Barthel (Arlette, déléguée du chômage féminin). 2h39.

Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place à Vichy. Dans une soirée où se côtoient fonctionnaires de divers rangs fraîchement arrivés de Paris et quelques femmes, Henri Marre, 49 ans, tente de s’immiscer dans les conversations. Alors que l'on tente de faire une distinction entre coopération et collaboration, il détonne par le sérieux qu'il met à défendre Pétain, le seul à même de  redresser la France comme il l'a écrit son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut. Son engagement naïf est l'objet de railleries pour ceux qui se sont accaparé le rôle d'amuseurs de la soirée: ses lignes de la main sont décrites comme sans relief, sans avenir. Henri quitte la soirée dépité, humilié.

Henri a débarqué la veille à Vichy sans le sou, sans contact, loin de ses enfants et de sa femme à laquelle il écrit. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Il étudie l'organigramme des ministères et pénètre dans celui de la communication prétendant connaître le directeur des services pour obtenir un rendez-vous sur le champ. La secrétaire ne lui trouve qu'un créneau pour le mois suivant qu'il finit par accepter s'étant emmêlé dans des explications confuses. Il continue dès lors à tenter de trouver un interlocuteur qui voudra bien l'écouter

Il est abordé par une ancienne connaissance qui lui dit être au courant de ses déboires financiers et lui conseille un contact auprès du ministre de l'éducation.Durant l'entrevue Henri défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d'ingénieur pour les appliquer au sein du ministère. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Le ministre lui rappelle qu'il tient son casier judiciaire qui indique des faillites ce qui l'empêche de l'employer. Henri se dit néanmoins prêt à tout pour obtenir un poste. Le ministre lui confie alors une mission un peu spéciale : aller chercher un colis de l'autre côté de la ligne de démarcation.

Henri traverse en vélo la ligne de démarcation pour se voir confier un grand carton qui contient, une chatte de race avec ses petits. Alors qu'il peine à attacher le colis sur le porte-bagage lui revient en mémoire la lettre de sa femme se se plaignant d'être astreinte seule à l'éducation de leurs trois enfants alors que son mari lui a déjà coûté tout l'argent de son riche héritage et des désillusions multiples. Son amour pour lui reste cependant intact même si elle regrette ses rêves de jeune fille qu'elle avait pu croire se réaliser avec lui.

Suite à son service spécial, Henri a reçu une recommandation pour intégrer le Commissariat à la Lutte Contre le Chômage (CLC) qui dépend du ministère du travail.C'est Henri Maux qui en assure la direction alors qu'Henri avait postulé pour le poste. Il est chargé de la région de Limoges. Henri Maux souhaite qu'il s'installe dans la capitale régionale avec femme et enfants afin de marquer sa présence mais Henri s'y refuse arguant auprès de Paulette n'avoir pas les moyens de l'installer confortablement. Il fait passer un teste auprès trois candidates pour être sa secrétaire et choisit Corinne, la moins compétente qui avoue n'avoir que sa franchise pour elle; il installe un grand bureau face à la porte et décore les bureaux de la CGT avec des slogans et affiches à la gloire du Maréchal. Il organise aussi des camps pour chômeurs en faisant construire des baraquements sommaires d'où ils pourront partir pour divers travaux, surtout dans les champs où il sont peu qualifiés. Henri surveille les visites médicales des chômeurs et tente de réévaluer à la hausse leurs compétences. Il réunit aussi des petits patrons pour les convaincre, mollement, de l'intérêt de sa mission. La seule action concrète est de leur offrir un exemplaire de son livre, Notre salut.

Le 19 juin 1941 est annoncée la visite de Pétain à Limoges. Henri n'apprécie guère que son adjoint, Gasque, ait anticipé la gestion du parcours du Maréchal à travers la ville, placement des bannières et surveillance des commerçants peu favorables à sa politique. Henri entraîne tout son personnel à crier vive Pétain, même Arlette, responsable du chômage féminin qui se montre peu enthousiaste. Le jour J, Henri est dans la foule pour crier avec entrain. Lors de la réception à la préfecture, Henri Maux tente d'alerter le maréchal sur le rôle de plus en plus intrusif des Allemands. Il se fait rabrouer. Il suit néanmoins le maréchal pour le déjeuner dressé en son honneur auquel n'est pas convié Henri. Celui-ci rejoint alors ses collaborateurs, étonnés qu'il soit exclu de la grande fête officielle, mais auprès desquels il trouve un certain réconfort notamment auprès de Corinne qui concourt à ce qu'il soit respecté.

Henri fait enfin venir sa famille à Limoges dans un bel hôtel particulier. Lors d'une réception à la préfecture, Paulette aimerait qu'il soit davantage présent sur la photo mais il parvient qu'à être au deuxième rang. Paulette retrouve une ancienne camarade de lycée dans la personne de la femme du préfet

Les services de Henri sont sollicités pour fournir des moyens matériels pour la rafle des juifs les 26 et 27 août 1942 à Toulouse. Henri souhaite recueillir des instructions auprès d'Henri Maux qu'il n'obtient pas, celui-ci étant en vacances. Il décide avec Gasque de fournir cinq camions et l'essence nécessaire pour faire l'aller et retour depuis Limoges.Lorsque Henri Maux revient de vacances, il convoque ses directeurs régionaux leur reprochant leur passivité dans les demandes de réquisitions. Il affirme avoir refusé la francisque, trop collaborationniste, ce qui scandalise Henri.

Henri croit trouver du réconfort en offrant à Paulette une belle robe pour la soirée chez le préfet. Mais Paulette relève immédiatement la faute de goût de son mari et préfère porter une robe moins voyante. La soirée chez le préfet est l'occasion de briller pour Paulette notamment en s'exprimant dans un faux japonais comme elle le faisait autrefois pour stupéfier ses camarades qui la croyait bilingue. Elle entraîne tout le monde à danser lorsque la soirée s'éternise et se rend compte un peu tard qu'elle humilie Henri le désignant comme "son meilleur fauteuil" lui qui a si peu brillé dans la soirée. Pire, il reçoit le compliment d'avoir aidé au "rassemblement des juifs" par le préfet ce qui trouble Paulette. Et ce d'autant plus qu'elle apprend bientôt qu'ils ne doivent leur bel hôtel particulier qu'à la spoliation des juifs.

Novembre 1942. Les Allemand franchissent la ligne de démarcation et mettent fin à la "zone libre". Au printemps, Henri propose à sa famille de faire ensemble un picnic en forêt. Les enfants sont réticents mais Paulette insiste et se laisse encore une fois gagner par le romantisme de la campagne.

Henri tente de négocier auprès du général allemand une moindre réduction de ses chômeurs mais se fait berner par le paternalisme sournois du général qui lui extorque la promesse de 600 chômeurs espagnols ou portugais. Henri aide néanmoins Harpo à se cacher des allemands en lui proposant un poste de magasinier.

Henri convoque Gasque pour le blâmer de dépenses injustifiées. Gasque déclare qu'il a acheté de la paille et des pots de chambres pour les juifs de Toulouse embarqués dans des wagons à bestiaux. Henri lui déclare se contenter d'un blâme sans le révoquer pour malversation mais Gasque, dégoûté exige d'être licencié. Harpo fait savoir à Henri qu'il est menacé par la résistance.

Henri fuit à Paris, abandonnant une nouvelle fois femme et enfants.Il tente de convaincre Paulette cil va faire des affaires mais celle-ci n'y croit plus. Henri est recruté pour discourir auprès des deniers militants de la collaboration. Il s'enivre de ce petit pouvoir. Paulette l'invite à un dernier entretien dans une guinguette près de Limoges et lui signifie sa volonté de divorcer. De retour à Paris, Henri  échoue à prendre un train pour Sigmaringen. Il tente de fuir par l'Espagne et voyage avec une femme et son enfant d'une dizaine d'années. Sans argent, elle promet de revenir bientôt et lui confie son fils. Henri dialogue avec lui, l'amuse et se confie un peu au seul être qui veut bien encore l'entendre.

Des cartons précisent que Henri Marre, le grand- père du réalisateur, ne revit jamais sa famille et qu'on n'entendit plus jamais parler de lui.

Le cœur du film est la description d'une névrose de la réussite chez un être médiocre qui endosse des costumes trop grands pour lui, sacrifiant l'amour de sa femme et négligeant le bonheur de ses enfants. Grâce à l'appel d'air causé par le régime de Vichy, il parvient non sans mal à se donner une nouvelle chance. L'esthétique, la musique comme les éclairages et les décors traquent cette pulsion débridée de la réussite. Privé de boussole morale, Henri ploie sous les compromissions de plus en plus grandes exigées par la collaboration nazie et finit seul, tel qu'il l'a toujours été.

En nous attachant à ce personnage médiocre, à ses élans comme à sa chute désespérée, Marre concilie la vision du moteur psychanalytique de l'histoire avec une description précise des mécanismes de la perte des repères moraux conduisant aux pires compromissions.

Une vision du psychanalytique moteur de l'histoire

La vision psychanalytique de l'histoire était déjà celle de Bertolucci dans Le conformiste où la fragilité morale des pires artisans du fascisme s'expliquait par la honte rentrée d'une homosexualité refoulée tout en étant hanté par une culpabilité remontant à l’enfance. Pour refouler cet acte traumatique, Marcello (Jean-Louis Trintignant) s'astreignait à la vie la plus conformiste possible, oubliant toute considération morale et personnelle, se laissant guider par des situations plus ou moins favorables et y perdant le sens de sa vie.

Henri Marre porte un autre trauma, celui de la réussite qu'il tire de sa réflexion acquise par sa formation d'ingénieur qui l'a convaincu de l'efficacité du management. Pourtant comme le lui rappelle sa femme, il n'a jamais réussi à le mettre en œuvre pour lui-même. Il a accumulé les dettes financiers au point de dilapider la fortune personnelle de sa femme. Ce refoulé de l’échec resurgit violemment dans les moments de grandes solitudes de Henri, celui où il repense à le lettre écrite à sa femme promettant de travailler dur pour réussir sur le management qui voit sa silhouette se détacher sur l’aube blafarde du petit matin ou quand il pense à celle qu'elle lui a écrite, narrant ses difficultés au quotidien alors qu'il ne fait que pédaler dans la nuit, une chatte et ses petits sur son porte-bagage. Intensité du refoulé rares moments de lucidité que Henri nie immédiatement en se remettant à tricoter ses petites affaire sans envergures. Marre ne cesse de confronter l'immensité de l'inconscient à la réalité prosaïque; ces ouvriers muets réquisitionnés pour travailler dans la campagne alors qu'il n'ont pas les compétences requises.

L’échange de lettres décrit parfaitement la fuite en avant de Henri, poussé par l’infériorité qu'il ressent vis à vis de sa femme qu'il a confiné aux taches domestiques alors qu’elle aurait été la seule à savoir diriger ses affaires. C’est elle qui sait comment le placer sur une photographie officielle, à choisir la bonne tenue pour la réception chez le préfet et à animer la soirée et garder une bonne relation avec la femme de ce dernier. Henri ne peut que ressentir cruellement la remarque de sa femme "Henri est mon meilleur fauteuil". Paulette est une femme si romantique qu'elle parvient à garder la flamme de l'espoir tant que son mari est près d'elle, ainsi cette dernière balade dans la nature, puis prend la décision de divorcer.

L’intensité de la pulsion

Henri s’échappe toujours, mû par l'ambition de la réussite oubliant femmes et enfants ; le souvenir de ceux-ci revient comme une pulsion qui surgit dans des plans longs avec des éclairages vifs, parfois au flash ou des zooms soudains. Un peu le contre-pied des films historiques, avec des figures empaillées, empêtrées dans des costumes, des coiffures et du maquillage. au sein de plans assez longs, en moyenne de une à deux minutes. Il y a en tout 462 plans, ce qui est peu pour un film de cette durée mais sans l'idée de la performance associé à la sensation de plan séquence.

Sans doute pour échapper à la domination féminine, Henri choisit Corinne comme secrétaire qui n'est ni la plus séduisante ni surtout la plus efficace, loin s'en faut. Une étincelle de joie, de capacité à s'améliorer, de franchise qu'il poursuit lui-même.

La vivacité de Paulette Marre s'incarne dans la danse sur le rythme contemporain de Popcorn alors que l'enthousiasme collectif auquel Henri veut se raccrocher s'incarne lui dans Live is life comme bande sonore de la visite de Pétain à Limoges autant de psychanalyse à cœur ouvert tant on a l'impression d'être au présent auprès de personnages et non éloigné par la distance d'une reconstitution historique aux décors en carton pâte et aux musique d'époque.

La perte des repères moraux

Cette psychanalyse à cœur ouvert que nous transmet Marre s'accompagne d'une description précise des mécanismes de la perte des repères moraux conduisant aux pires compromissions.

Le chef d’Henri, Henri Maux, a refusé la Francisque et sera destitué de son poste de Commissaire contre le chômage. Le secrétaire d’Henri finira aussi par démissionner. Le mot « ramassage » des israélites à Toulouse, lui avait paru un peu brutal et il préféra l’euphémisme « regroupement », mot validé par Henri Marre. Le calcul des passagers par camion et le volume d’essence nécessaire à l’opération leur apparaît néanmoins glaçant et ils cherchent à sen débarrasser au plus vite au point que le soir Henri puisse affirmer qu'il s'agissait d'une journée de travail comme les autres. Henri ne réagit pas quand le secrétaire lui explique l’achat de paille et de pots de chambre pour les déportés.

Enfermés dans des wagons à bestiaux maintenant qu’il s’agit d’une dépense injustifiée cil veut bien tout juste couvrir d’un blâme administratif. Le remerciement du préfet à la fin de la soirée le gêne néanmoins et plus encore Paulette qui comprend qu'elle doit leur hôtel particulier à l’expulsion de leur propriétaire juif.

Repéré par la résistance, Henri fuit à Paris, prêt à rejoindre les pires collaborateurs pour faire entendre le croit-il sont discours sur une efficacité capable de redresser le France. Il finit par disparaître avec pour seul interlocuteur un enfant qui préfère jouer.

Sans aspirer à une analyse contemporaine des événements qui pourrait nous conduire au renouveau du fascisme, Emmanuel Marre explicite les affects toujours présents qui en sont les germes : les pulsions qui loin de se réduire à la haine, comprennnent celle, si commune aujourd'hui, de la réussite.

Jean-Luc Lacuve, le 3 octobre 2026.

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