Compartiment N°6

2021

Grand Prix du jury (Hytti nro 6). D'après le roman de Rosa Liksom. Avec : Seidi Haarla (Laura), Yuriy Borisov (Ljosha), Dinara Drukarova (Irina), Julia Aug (La contrôleuse du train), Lidia Kostina (Lidia, la mère adoptive de Ljoha), Tomi Alatalo (Saska, Le voyageur à la guitare). 1h47.

Moscou, 1996. Laura rentre le soir dans la chambre qu'elle loue à Irina, professeur de lettres issue d'une famille aisée. Celle-ci reçoit, comme habituellement, toute une troupe d'amis avec qui elle échange rires et jeux intellectuels. Laura est une étudiante finlandaise en archéologie venue à Moscou pour apprendre la langue russe et qui est restée bien plus longtemps que prévu en devenant l'amante d'Irina. Laura part le lendemain pour Mourmansk afin de voir en vrai les pétroglyphes de Kanozero qui, comme lui dit un ami d'Irina, lui permettront de mieux se connaitre en connaissant son passé. Laura adhère à cette phase creuse, masquant qu'elle est surtout déçue qu'Irina ne l’accompagne pas comme cela était prévu du fait d'une surcharge inattendue de travail. Apres une dernière nuit passée avec Irina, Laura prend donc le train pour Mourmansk, à quelque 2000 kilomètres plus au nord.

Elle a réservé un compartiment de seconde classe mais a la désagréable surprise d'y trouver Ljosha, un jeune russe au crane rasé, imbibé d'alcool, mangeant salement saucisson et oranges, et tenant des propos nationalistes et grossiers. Elle ne peut pas même mettre ses écouteurs de walkman tant il l'importune de questions idiotes. Ainsi, quand il lui demande comment on dit "je t'aime" en finlandais, elle lui enseigne l'expression "Va te faire foutre". Elle quitte le compartiment, passe du temps au wagon-restaurant et négocie en vain auprès de la contrôleuse revêche un changement de compartiment : elle devra supporter Ljosha plusieurs jours puisqu'il part aussi pour Mourmansk.

Arrivée à Saint Petersbourg, Laura, excédée, veut revenir à Moscou mais son appel d’Irina au téléphone lui fait comprendre que celle-ci ne désire pas son retour. Elle regagne donc courageusement le train. Ljosha se montre plus courtois et c'est elle qui se sent coupable de l'ostraciser au wagon-restaurant quand un couple de touristes bourgeois avec enfant se sent immédiatement en empathie avec elle.

Le train doit s'arrêter une nuit entière à Petrozavodsk et Ljosha insiste pour qu'elle l'accompagne chez une vieille amie qui a un poêle et un chat. Laura refuse. Mais Ljosha vient à son secours quand elle est importunée dans une cabine téléphonique où elle ne parvient pas à joindre Irina. Du coup elle l'accompagne en voiture chez Lidia, sa mère adoptive.

En reprenant le train, elle aide un voyageur finlandais sans billet auquel elle propose de prendre place dans son compartiment. Ljosha en est fâché et dort. Laura s'aperçoit que le voyageur l'ennuie et qu'elle s'amusait mieux avec Ljosha. Pire une fois le voyageur parti, Laura s'aperçoit qu'il lui a volé sa caméra dans laquelle se trouvait "tout s(m)on Moscou". Ljosha lui propose de fêter leur dernier jour de voyage au restaurant. Quand Laura lui donne un dessin de lui très ressemblant, Ljosha est très ému. Il refuse toutefois de finir son propre dessin de la jeune fille et de lui donner ses coordonnées. Laura vient le rejoindre dans leur compartiment l'embrasse. Ljosha fuit.

Arrivée à Mourmansk, Laura est seule cherchant à apercevoir Ljosha. A l'hôtel on lui indique qu’il est impossible de voir les pétroglyphes de Kanozero car les routes sont bloquées par la neige. On lui propose à la place le circuit des héros de Mourmansk. Irina semble indifférente aux difficultés de Laura et celle-ci à bout de ressources prend un taxi pour la carrière çà ciel ouvert où travaille Ljosha. Elle laisse un mot pour lui aux mineurs présents. Au milieu de la nuit, Laura est prévenue que quelque l'attend dans le hall. C'est Ljosha qui lui a trouvé un guide pour la conduire à Kanozero. Apres une nuit de trajet, ils arrivent au matin dans le port d’Oumba. Mais il est impossible d'appareiller pour l'ile de Kanozero du fait d'un avis de tempête. Ljosha parvient néanmoins à convaincre un des pécheurs de faire la traversée. Sur place Laura atteint enfin les fameux pétroglyphes en bord de mer. Apres les avoir regardée seule, elle revient avec Ljosha sous la tempête et tous deux s'amusent à jouer à Rose et sur un vieux navire évoquant le Titanic et jouer avec la neige.

Ils reviennent à la carrière de Ljosha qui repart travailler laissant Laura reprendre le taxi pour son hôtel. Le chauffeur lui donne alors le dessin de Ljosha qui a tenté maladroitement de reprendre son dessin d'elle avec, au verso, écrit "Va te faire foutre", message qu'il croit, selon son enseignement être "Je t'aime". Laure est émue.

Parcours en train attendu et conventionnel entre une intellectuelle, bisexuelle et étrangère et un jeune russe mi-voyou mi-prolétaire, sans culture, enfantin mais débrouillard, aspirant à gagner de l'argent pour développer son commerce. Bien entendu, c'est l'intellectuelle qui va gagner au change, atteignant le but de son voyage grâce à la volonté sans faille et la débrouillardise de son compagnon. De son coté, elle lui apprendra à se valoriser en se rendant utile, à converser sincèrement et les gestes de l'amour.

Le tournage en train est bien réalisé mais, somme toute, assez maniéré dans ses changements d'angles et ses cadres rapprochés. Le meilleur plan est d'ailleurs celui où le train s'éloigne dans une nuit de brouillard éclairée de quelques feux de signalisations et où Laura raconte sa tristesse d’être là. Le roman éponyme de Rosa Liksom, publié en 2011, se situe en 1996, cinq ans après la chute du mur de Berlin. Juho Kuosmanen ne prend pas la peine de changer d'époque sans la caractériser autrement que par l'archaïsme des matériels, ni donc de fournir une lecture un peu pus contemporaine de la Russie

Le film aligne une suite de clichés tous, aux choix, ou vraisemblables ou poujadistes : la professeure de lettres est gentille mais n'a pas l'intention de s'encombrer de Laura. Le finlandais cultivé est creux et voleur. Les Russes sont souvent ivres mais généreux (le vin donné dans le garage) et plein de sagesse (écouter le petit poussin qui est en soi). Il ne faut pas se fier aux apparences mais apprendre à connaitre l'autre avant de le juger. Et puis, surtout, au lieu d'avoir pour objectif de faire partie des meubles, il vaut mieux vivre pour soi. S'amuser comme des enfants dans la neige plutôt que de s'ennuyer à regarder les pétroglyphes. On ne verra d'ailleurs pas ceux-ci. Le réalisateur laisse ainsi probablement entendre qu'ayant perdu sa caméra qui lui permettait de se refugier dans le passé, Laura préférait désormais le présent et jouer avec Ljosha.

Jean-Luc Lacuve, le 7 novembre 2021

Les pétroglyphes de Kanozero sont un ensemble de pétroglyphes découverts en 1997 sur une ile du lac Kanozero, dans le sud-ouest de la péninsule de Kola (oblast de Mourmansk), en Russie, à 13 kilomètres du village d'Oumba. Environ 850 dessins différents, datés des IIIe ou IIe millénaire av. J.-C. ont été répertoriés sur le site. Leur signification reste à ce jour non élucidée.

L'archéologue Evguenii Kolpakov sur le principal rocher à pétroglyphes de Kanozero