Bad luck banging or loony porn

2021

(Babardeala cu bucluc sau porno balamuc). Avec : Katia Pascariu (Emi), Claudia Ieremia (La principale), Olimpia Malai (Mrs. Lucia), Nicodim Ungureanu (Lt. Gheorghescu), Alexandru Potocean (Marius Buzdrugovici), Andi Vasluianu (Mr. Otopeanu). 1h46.

Partie 1 : Un homme filme sa femme dans une chambre alors que la belle-mère, de l'autre côté de la porte, semble vouloir les alerter bien inutilement sur le léger mal de tête de leur petite  fille. Le couple ayant réussi à se débarrasser le l'importune, le mari filme son sexe dressé alors que sa femme se livre joyeusement à la fellation, s'amuse du fouet rapidement délaissé par son mari pour la prendre en levrette et atteindre un orgasme simultané.

La femme c'est Emi, une enseignante en histoire, qui voit sa carrière et sa réputation menacées après la diffusion sur Internet de ce petit film porno privé. Elle est convoquée le soir par la principale du lycée privé où elle enseigne pour une confrontation avec les parents d'élèves qui souhaitent sa démission. Son mari, Eugen, lui explique au téléphone qu'il a réussi à faire disparaitre la vidéo de Pornhub mais qu'elle est réapparue car sans doute capturée par un blogueur qui l'a repostée depuis. Emi indique à Eugen qu'ils n'ont pas la preuve que ce soit le réparateur de l'ordinateur qui soit à l'origine de la capturé vidéo. Elle tentera de se protéger en indiquant qu'elle n'y est pour rien et que c'est lui qui est responsable.

Angoissée par cette défense qu'elle pressent insuffisante, Emi achète des fleurs pour se rendre au domicile de sa principale qui tient à garder Emi, excellente enseignante, au sein de son établissement. Mais la principale n'a pas de temps à lui consacrer. Elle doit faire face à l'agonie de sa mère qui défèque sous elle avec une puanteur qui indispose ses proches.

Emi passe ainsi son après-midi à marcher en ville, achetant un jouet pour son enfant ou quémandant un Xanax dans une pharmacie qu'on lui refuse en l'enjoignant à consommer une plante aux prétendues vertus calmantes.

Partie 2, Abécédaire. Blonde : sur un fond vert une blonde nue s'enfuit à l'approche d'un homme casqué d'une tête de taureau qui la poursuit de ses assiduités puis s'arrête épuisée " Mieux vaut enfanter un veau que de subir une crise cardiaque" dit-elle rapidement soumise. Cinéma : "Le cinéma est le bouclier d'Athéna qui réfléchit l'horreur de la réalité" car la réalité est si choquante que personne ne peut la regarder en face. Politique : "Les enfants sont les prisonniers politiques de leurs parents" est-il énoncé alors que les enfants chantent dans une cours d'école sur une musique militaire dirigée contre la minorité hongroise. Pollution : une rivière déborde d'un flot de bouteilles et sac et objets divers en plastique....

Partie 3. Emi arrive à l'école le soir. La réunion a lieu en extérieur et tout le monde continue de porter le masque. Sont là un officier militaire nationaliste, un prêtre orthodoxe, un pilote de ligne prétentieux, un universitaire et des mères d'élèves. L'une des mères d'élèves les plus hargneuses exige que l'on revoit la vidéo du scandale. C'est a qui fera assaut des plaisanteries les plus grivoises tout en s'offusquant hypocritement de ce qu'il se repaît à regarder. Emi rappelle qu'elle est une victime de l'exposition de sa vie privée sur internet, que les élèves n'ont théoriquement pas le droit de consulter des sites pour adultes et que ses élèves la respectent. Mais rien n'y fait, ce sont bientôt ses méthodes d'enseignement qui sont remises en cause par des parents confits dans leur certitude d'un autre temps. Elle ne glorifie pas le Maréchal Antonescu que seule la propagande d'après eux accuse de la mort de 20 000 juifs à Odessa en 1941; elle remet en cause les notes au prétexte que le plus important est le gout d'apprendre, elle oblige à se souvenir des dates par cœur alors qu’ils croient encore qu'il s'agit d'une torture inutile infligée aux enfants. Emi, aidée par l'un des pères de famille, s'en réfère à internet pour leur lire les citations de pédagogues et philosophes.

Trois fins possibles au vote des parents : 1- Emi gagne de justesse le vote à 14 voix contre 10. Mais certains contestent le vote et déclarent vouloir retirer leur enfant de l'école. Dégoutée Emi déclare démissionner d'elle-même et quitte l'école 2- Emi perd le vote et seuls quelques parents la soutiennent pendant qu'elle s'en va. 3 - Ce film est une farce : Emi perd le vote mais se révolte. Elle s'en prend à la mère de famille qui corrompt les professeurs en faveur de son fils avec de petits cadeaux, se bagarre avec elle et se transforme en superwoman, emprisonnant les parents dans son filet et forçant à la fellation d'un sexetoy, hommes, femmes et le prêtre.

Mauvaise baise ou porno barjo, selon la traduction proposée par le réalisateur, est moins une satire ou une critique sociale qu'un film profondément touchant sur la détresse d'une jeune femme intelligente face à une société sans courtoisie, grasse et obscène, qui se croit si pleine de son bon droit que seule superwoman pourrait la vaincre. Film profondément impur, mettant en action la théorie de l'image constellation de Walter Benjamin, il est une autre façon de luter contre le désespoir que traduit une fin en forme de farce.

Obscénité privée livrée en place publique

Le générique débute par un écran rose incrusté de jolies lettres blanches déliées sur la musique guillerette de Bobby Lapointe. La projection qui suit, abrupte, d’un petit film porno, surprend quelque peu.

La déambulation dans les rues de Bucarest semble d'abord offrir quelques instants de repos et d'air pur. Mais il faut déchanter bien vite : le brouhaha de la ville, sirènes et vrombissement des moteurs, cliente de supermarché  qui agresse une caissière parce que la cliente précédente, faute d'argent, hésite à renoncer à un produit ; automobiliste garé sur le trottoir et qui insulte grossièrement Emi quand elle lui demande de libérer le passage ; petit homme qui descend d'un immense et grotesque 4x4 qu'il a garé sur un passage piéton ;  automobiliste qui va jusqu’à renverser un homme qui s'attardait trop à son goût sur un passage protégé ; enfants ravis d'être allés au supermarché comme à une fête ; immeuble historique délabré qui menace ruine de façon délibérée pour être transformé en immeuble de rapport par leur propriétaire.

Est obscène ce qui est privé de la séparation entre scène montrée et le regard qui permet de s'en saisir. Le petit film est ainsi obscène, s'il ne vaut que pour lui-même sans regard. Et la société roumaine est obscène quand elle ne se voit pas elle-même, envahie par le consumérisme et sans courtoisie.

Panoramiques et images constellations

A l'inverse, la caméra de Radu Jude ne suit pas au plus près le parcours d'Emi. Pratiquant à l'inverse du filmage caméra à l'épaule où tout semble flou ou bougé autour du personnage principal, Jude abandonne Emi à l'arrêt d'un passage piéton ou pour téléphoner ou lors dune marche trop rapide. La caméra recule alors un dans un ample mouvement panoramique arrière revient sur ce que l'on n'a pas bien vu ; des traces historiques laissées à l'abandon, un pauvre marchand de souvenir, une affiche publicitaire pour un dentifrice dont l'explosion en bouche est sexuellement connotée, un enchevêtrement de pancartes criardes surmontant des officines de change, un trottoir défoncé dans lequel une fleur a même pris le temps de pousser.

Dans la partie 2 de l’abécédaire, Jude use du principe dangereux de la propagande : le rapprochement d'images par le montage pour produire du sens. Mais loin d'être oppressifs, ses montages font se succéder des petites notations tour à tour burlesques, poétiques, opaques ou révoltantes sous formes de clips et d'images d'archives ou mises en scène. Cette partie est truffée de citations littéraires et historiques (Bertolt Brecht, Jean-Paul Sartre, Virginia Woolf, Isaac Babel, Walter Benjamin, Siegfried Kracauer) et s'inspire largement du montage constellation théorisé par Walter Benjamin dans Sur le concept d’histoire (1940). Une grande partie des scénettes met en jeu notre perception d'aujourd'hui de l'histoire de la Roumanie, du fascisme, de la dictature catholique, de l'antisémitisme, qui constituent également les thèmes du troisième acte du film.

Le tournage avec les masques imposés par la pandémie renforce l'impression d'une machine sociale répressive. Les éclairages orange rougeâtres lors du procès intenté par les parents lui donnent les couleurs de l'enfer. Enfermée dans des principes d'un autre temps, cette petite société assise sur ses privilèges refuse de voir que l'éducation se fait au profit des classes dominantes; que la mémorisation des dates et un préalable à la mise en perspective de l'histoire ou que les notes sont moins importantes que le goût d'apprendre. Incapables d'entendre les arguments d’Emi, les parents contraignent celle-ci à la fuite ou à se rêver en superwoman.

Babardeala cu bucluc sau porno balamuc, le titre original, emploie mots d'origines gitanes et ottomanes, et constitue déjà une provocation au nationalisme roumain. Il comporte aussi de longues citations sur les inégalités sociales, la corruption et le bon usage de la mémorisation et de la culture pour accéder à l'intelligence que le réalisateur a imposé aux producteurs, pariant sur le goût du savoir des spectateurs. Ainsi, si ce film a remporté l'Ours d'or au festival de Berlin 2021, il le doit probablement à un autre homme en colère et mal élevé du cinéma, Nadav Lapid, membre du jury de la Berlinale qui a déclaré : "C’est un film élaboré mais aussi sauvage, intelligent et enfantin, géométral et vibrant"

Jean-Luc Lacuve, le 14 décembre 2021

Notes sur L'image constelation.( Le montage des constellations - Godard et Benjamin : Hélène Bouchardeau) : Il y a deux théories sur le cinéma chez Walter Benjamin. La première est la thèse exotérique, pour ainsi dire, qu’on trouve dans le texte sur L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, où en tant que paradigme moderne de l’art, le cinéma permet à Benjamin de mettre en évidence la ligne majeure qui traverse l’histoire de l’art : le « déclin de l’aura ». Mais c’est la thèse ésotérique, pour ainsi dire, qui nous intéresse ici : celle qui s’énonce à demi-mot dans les Thèses sur le concept d’histoire et dans les écrits historiques

Toute culture comme toute histoire est un phénomène de pouvoir et de domination, elle piétine les cadavres de ceux qu’elle a terrassés et les ruines de ce qu’elle a détruit. Mais l’histoire est hantée par les fantômes des vaincus et par l’esprit inapaisé des opprimés. C’est de cet inconscient historique que Benjamin fait la théorie. Le temps homogène et linéaire du progrès est la fiction sur laquelle les vainqueurs fabriquent leur histoire. À ce récit officiel, Benjamin oppose l’effectivité de la temporalité historique, le retour du refoulé de l’histoire, qui n’est jamais que le surgissement singulier du passé oublié dans l’instant présent (Sur le concept d’histoire,1940)

La vérité, l’effectivité du temps historique, c’est cette détermination réciproque du présent et du passé, qui est chaque fois l’événement d’une fulgurance, l’apparition d’une image. Il ne s’agit pas de dire que le passé est réinterprété différemment à différentes époques, mais que son image ne se constitue que là où le présent qu’elle vise prend lui aussi consistance. Cette collusion des temporalités hétérogènes, c’est ce qu’on peut appeler une constellation, c’est-à-dire une cristallisation du temps en image. Mais il faut aller plus loin : une image, au sens fort du terme, est une constellation, un rapport dialectique du passé et du présent, de l’oubli et de l’instant (Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des passages, 1927-1940).

C’est aussi ce que Deleuze nomme un « cristal de temps » ou une « image-cristal » : la coalescence ou la réversibilité entre une image actuelle et une image virtuelle (Gilles Deleuze, L’Image-temps, Paris, Minuit, 1985, ch. 4 : « Les cristaux de temps »). Or, la thèse de Benjamin est que toute image est dialectique, autrement dit, est une constellation. Elle appelle chaque fois d’autres images, elle est toujours travaillée par d’autres images.

À propos de son propre travail sur Paris au XIXe siècle, Benjamin fait la remarque méthodologique suivante : « Ce travail doit développer à son plus haut degré l’art de la citation sans guillemets. La théorie de cet art est en corrélation très étroite avec celle du montage"(Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des passages, 1927-1940) La méthode historique n’est rien d’autre qu’une méthode cinématographique : le montage, c’est-à-dire l’art de citer sans guillemets, d’arracher le texte à son contexte et de le retisser à partir des lambeaux déchirés de l’étoffe. Il s’agit donc d’interrompre le récit historique, en ce sens de bloquer le cours de l’histoire, en arrachant au passé et au présent leurs images pour les remonter ensemble. L’art du montage consiste à faire surgir des constellations. C’est là l’idée véritable du cinéma chez Benjamin : la puissance du montage. Si le montage vise bien à produire un choc (L’Œuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique _1939), un blocage du temps et du récit historiques, il contribue aussi à restituer à l’image son aura, « l’ensemble des images qui, surgies de la mémoire involontaire, tendent à se grouper autour d‘elle ». L’aura n’est rien d’autre que la constellation d’images inconscientes et virtuelles déposées dans un objet par son usage passé. Ce que doit faire le montage, c’est produire un choc entre les images qui ressuscite l’aura, qui fasse lever les spectres, qui réactualise le sens..( Le montage des constellations - Godard et Benjamin : Hélène Bouchardeau)