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Father : Jeff et Emily, frère et sœur, sont en route pour rendre visite à leur père qui habite une maison isolée près d'un lac dans le New Jersey. Pendant ce temps, leur père organise le désordre dans son salon. Jeff est content que sa sœur l'accompagne; voilà deux ans qu'ils n'ont pas vu leur père, la dernière fois dans un café celui-ci ayant prétexté que sa maison était trop en désordre. Emily s'inquiète de savoir comment leur père survit alors qu'il n'a jamais vraiment travaillé. Jeff avoue payer les frais à chaque fois que son père est dans le besoin : pour la pompe à eau de son puits ou pour refaire un mur qui s'est écroulé ou pour payer ses factures d'électricité, de gaz ou de téléphone fixe. Emily a renoncé à payer quoique ce soit sous l'impulsion de son mari et se demande si la générosité de son frère n'est pas à l'origine de son récent divorce. Alors qu'ils vont atteindre la maison, ils doublent des skaters, de plus en plus nombreux affirme Jeff.
Leur père les accueille non sans remarquer qu'ils portent tous des tenues assorties, mauves : le manteau d'Emily, le pull de Jeff ou son intérieur de capuche de sweat. Il n'a que de l'eau à leur offrir alors que Jeff a apporté toute une caisse de bonnes choses de grande qualité. Ils trinquent à l'eau en pensant à leur mère puis aux relations familiales avec le thé que prépare Emily. Jeff s'interroge sur cette possibilité de trinquer avec des boissons si simples. Il remarque aussi que tout à l'air singulièrement beau et neuf chez son père, le fauteuil sur mesure, le canapé d'un vert rutilant même recouvert d'une vieille couverture, et même une Rolex qui a l'air plus vraie que fausse comme tente de l'affirmer son père. La coûteuse ligne téléphonique fixe ne semble pas fonctionner. La pompe à eau marche et le père refuse que Jeff aille voir le mur reconstruit. Le père fait son numéro d'homme se passant allègrement médicaments et il est bientôt l'heure de partir, non sans que Jeff donne de l'argent à son père.
Les enfants une fois partis, le père range le désordre qu'il avait organisé; change sa tenue décontractée pour un beau costume; appelle son amie sur son smartphone pour l'inviter à ses frais dans leur bar préféré et, dédaignant la vieille guimbarde stationnée devant chez lui, sort de dessous une bâche une rutilante berline pour son rendez-vous amoureux.
Mother : Une maison cossue à Dublin. La mère est en conversation téléphonique avec sa coach à laquelle elle fait part de la réunion annuelle qu'elle va avoir avec ses filles, la timide Tim et l'extravagante Lilith. Elle prépare une magnifique table où sont assemblées des assiettes de délicieux gâteaux et un bouquet de fleurs aussi fraîches que discrètes. Tim conduit prudemment mais soudain sa voiture tombe en panne et elle se range sur le bas-côté pour appeler une dépanneuse. Elle est dépassée par des skaters.
Lilith discute avec son amie Jeannette qui la conduit chez sa mère. Elle veut passer à l'arrière et ainsi faire croire qu'elle a pris un Uber à sa mère comptant sur elle pour lui payer le trajet de retour. Arrivée chez sa mère, Lilith exhibe sa belle chevelure rose, son sac et sa montre en toc. Sa mère approuve alors que son intérieur est si parfait et sophistiqué. Tim arrive et la mère ne manque pas de remarquer leur tenues assorties de rouge. Les deux filles sortent d'un grand carton, la dernière réédition de livres à succès de leur mère, des romances dont elle n'aime pas parler. La conversation tourne vite court et les deux sœurs repartent au grand soulagement de leur mère.
Sister Brother : Paris. Sky attend dans une voiture que son frère jumeau, Billy, sorte du bar où il est allé acheter des champignons hallucinogènes. Elle voit des skaters passer dans la rue sans que la police n'intervienne. Billy la conduit ensuite à l'appartement de leurs parents récemment décédés et que Billy vient de vider. Il vit en France alors qu'elle est venue de New York. Elle le remercie de s'être occupé de tout. Ils décident de prendre un café avant d'aller à l'appartement. Si leur mère avait piloté l'avion au-dessus des Açores, sans doute l'accident aurait été évité. Ils sont heureux d'être les enfants de parents aussi anticonformistes et se réjouissent de leur entente. Dans l'appartement Billy lui montre les photos qu'il a récupérées. Mme Gautier, la concierge, vient leur dire que l'appartement n'est plus à eux et qu'ils doivent rendre les clés. Ils vont au garde meubles et décident de ne pas décider.
Le film fait se succéder trois histoires indépendantes (pays, personnages, acteurs différents) qui parlent des relations entre des enfants adultes et leur(s) parent(s) quelque peu distant(s), et aussi des relations entre eux.
Ces trois histoires d’une quarantaine de minutes, situées dans le New Jersey, à Dublin puis à Paris respectent à peu près le même déroulé : un trajet en voiture des (grands) enfants jusqu’au domicile parental, suivi d’un moment de "convivialité" partagé. Ces récits poétiques et minimalistes, à l’humour pince-sans-rire révèlent un sens aigu du détail puisque se répètent dans chacun d'eux des skateurs qui traversent l’écran au ralenti, une vieille expression britannique ("Bob is your uncle", "Et voilà, le tour est joué"), des tenues apparentées, des réflexions sur l’eau, une Rolex et des plans en plongée. Jarmusch reprend ainsi les principaux éléments formels qu'il mettait en place dans Paterson pour produire une émotion d'abord douce , poétique et décalée avant une conclusion qui, sans nier les éléments précédents, la décuple.
Des invariants
Les skaters qui passent au ralenti dans les trois sketches sont hors du temps des problèmes des adultes. Alors que ceux-ci n'arrivent pas à faire famille (on ne la choisit pas dit Jeff), les skateurs et leurs habits décontractés, unis dans la dépense physique, forment une sorte de tribu. Comme dans Elephant (Gus van Sant, 2003) ils retrouvent le pur plaisir, le pur sentiment, du présent.
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| Elephant | Les skaters au ralenti |
Jarmusch avait d'ailleurs fait la même utilisation de séquences très brèves de ralenti dans Paterson, lors de fondu-enchaînés dans le bus ou quand Peterson rentrait chez lui, absorbé par les poèmes qu'il allait écrire.
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| Paterson : ralenti en fondu-enchainé | Paterson : Bref ralenti durant la marche |
Si les plans au ralenti exprime l'intensité du présent, ceux en plongée sont une respiration, une façon de remettre les compteurs à zéro, d'oublier le champ contrechamp pour un nouveau départ du dialogue et de la relation
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| Plongée sur la table de Laura dans Paterson | Plongée sur le plateau de thé dans FMSB |
On mettra aussi au compte des invariants permettant une respirations les blagues qui parcourent le film, celle du père qui en fait une bien bonne à son fils en lui extorquant continuellement de l'argent sous les prétextes les plus divers et qu'annonce déjà le groove sensuel de Spooky, repris de Dusty Springfield "You're not what you seem (Tu n’es pas ce que tu sembles être) alors qu'il organise le désordre pour tromper ses enfants. C'est ensuite Lilith qui raconte l'univers des trois planètes dont l'une vient voir les deux autres se plaignant de n'être pas en forme, irritée, diminuée car "elle a attrapé l'humanité". Pas grave disent les deux autres : "ça passera". Dans le troisième épisode c'est Billy qui cite Groucho Marx "de quoi qu'il s'agisse, je suis contre".
Dans les deux premiers épisodes, les parents ont organisé leur vie sans avoir besoin de leurs enfants. Le père souhaite leur départ au plus vite avant qu'ils ne découvrent la supercherie (voir le prétendu mur reconstruit). La mère du deuxième épisode confie l'organisation de sa vie à une coach et fait preuve d'un goût bourgeois parfait, même dans la mièvrerie des romans à succès qu'elle écrit. De ce fait, la table qu'elle propose est si parfaite, si en ordre qu'elle en exclut la présence dérangeante des filles (et même le bouquet de Timothea).
Là, comme dans la première partie, les photos de famille sur les meubles prouvent que le passé a existé mais l'extrême jeunesse des enfants qui sont photographiés prouve que c'est il y a bien longtemps. Dans ces deux épisodes, parents et enfants ne partagent plus rien et il est montré avec une certaine cruauté qu'il n'est pas nécessaire de continuer la relation.
S'alléger du poids des parents
La relation s'est interrompue brutalement dans le troisième épisode du fait de la disparition soudaine des parents. La différence entre un enfant introverti et l'autre extraverti a disparu puisque leur gémellité leur assure une symbiose dont ils s'amusent. Jarmusch retrouve ce désir d'une communication directe qu'il avait laissé à l'arrière-plan dans Paterson avec tous les jumeaux qui peuplent ce film.
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| Premère occurence de jumeaux dans Paterson | Billy et Skye dans FMSB |
Skye et Billy sont dans l'admiration de leurs parents. Dans la chambre vide de ceux-ci, ils s'étreignent et partagent leur perte.
Le panoramique circulaire dans l'appartement fait néanmoins le tour des choses : il est temps de partir. Pareillement, les affaires qui encombrent le garde-meubles finiront pas être jetées.
Jean-Luc Lacuve, le 3 février 2026
A voir, pour débattre : Jarmusch rate encore un film