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La trilogie d'Oslo : Rêves

2024

(Drømmer). Avec : Ella Øverbye (Johanne), Selome Emnetu (Johanna), Ane Dahl Torp (Kristin), Anne Marit Jacobsen (Karin), Ingrid Unnur Giæver (Frøydis), Andrine Sæther (Anne, l'éditrice), Lars Jacob Holm (Le psychologue), Valdemar Dørmænen Irgens (Thomas). 1h50.

"Ce que je vois, ce que je pense, ce que je ressens, c’est dans un nuage. Pas mon corps. Comme si ma vie ne formait pas un tout." La vie de Johanne, 17 ans, est en manque de plénitude. Elle pense abandonner la danse pour se consacrer à la sociologie dit-elle à son partenaire de cours qui lui fait remarquer qu'elle doit lire beaucoup. La lecture fut en effet une révélation quand elle tomba au cœur d'un hiver dans le chalet familial sur L'esprit de famille (Janine Boissard, 1982) où Pauline, 17 ans, tombe amoureuse de son oncle. Johanne aima tant le passage où l'oncle prit l'écharpe de Pauline pour couvrir son cou de trois tours.

Johanne tombe amoureuse pour la première fois de sa vie de Johanna, sa professeure de français et de norvégien. Elle connaît les affres de la passion muette et non déclarée. La regarder lui suffit, se croire l'élève préférée la remplit de joie mais voir préférer les élèves qui connaissent le tricot, la passion de Johanna, artiste textile, la rend malade si fort que ses amies s'en inquiètent. N'y tenant plus, elle décide d'avouer son amour en rejoignant Johanna dans la salle des professeurs mais reste muette. Elle décide donc de se rendre chez elle pour tout lui dire. Elle sonne en pleurant ; Johanna l'enlace. La porte se ferme.

Un an s'est passé depuis la rupture avec Johanna. Pour garder trace de cet amour qui fut le plus fort de sa vie, Johanne le retrace dans un récit qui tient sur une clé usb qu'elle porte constamment sur elle. Mais elle aimerait clamer cet amour, du moins le partager. Ainsi s'ouvre-t-telle à sa grand-mère, Karin, poétesse reconnue. Celle-ci trouve bouleversant, lyrique, précis, "d’une sincérité si pure, si brute", le récit de sa petite-fille même si elle s'inquiète de certains passages explicites. Elle refuse toutefois, comme lui demande Johanne, de ne pas le transmettre à Kristin avec qui sa relation est fusionnelle et qu'elle trahirait par cette omission. Johanne consent à ce qu'elle lui fasse lire son récit  mais sans que les feuilles quittent la maison.

Kristin lit ce récit et s'en inquiète auprès de sa mère. Ne devrait-elle pas porter plainte pour détournement de mineur; sa fille a t-elle été sous emprise et amenée à des actes qu'elle ne désirait pas ? Karin n'est pas d'accord et, pour calmer sa fille, l'emmène en promenade en forêt pour continuer de discuter. Elle se disputent à propos de Flashdance que Kristin adora à 10 ans mais dont le plaisir fut gâché par la réprobation de sa mère qui trouvait le rôle des femmes caricaturé. Kristin demande à lire une seconde fois le récit de sa fille et emporte les feuillets chez elle.

Kristin change d'avis à la relecture et se laisse emporter par le souffle littéraire de Johanne. Du coup, elle encourage sa mère à parler du livre à son éditrice en vue de le publier. L'éditrice est enthousiasmée par le lecture du texte de Johanne et offre immédiatement de le publier, trouvant que son style dépasse de beaucoup celui de Karin. Celle-ci, mortifiée par cet avis, décourage maintenant Johanne de publier son récit, lui indiquant que cela aura des effets sur sa vie qu'elle ne maîtrisera peut-être pas. C'est Kristin qui emporte la décision de sa fille en jugeant que son texte à une portée universelle. Il encouragera des adolescents à prendre conscience de sentiments queer. Johanne s'étonne de cette catégorisation mais, décidée à être publiée, rencontre l'éditrice.

Johanne n'ose pas affronter Johanna pour s'assurer qu'elle autorise la publication même si elle espère que son livre la rapprochera d'elle. C'est Kristin qui la rencontre dans un café. Johanna dit n'avoir jamais perçu l'attirance de Johanne sans doute du fait qu'elle n'était pas son genre. Karin fait un cauchermard la nuit, incapable d'atteindre le sommet sur l’échelle de Jacob encombrée d'hommes.

Johanne rencontre un psychologue, cherchant s'il pourrait lui être utile. Elle a été publiée il y a un an déjà, son livre à reçu une critique plutôt moyenne, plus rarement bonne mais se vend plutôt bien. Mais Johanne n'a pas retrouvé l'amour, se contentant d'une relation tendre avec Thomas. En sortant, elle rencontre Frøydis la jeune femme blonde qu'elle rencontra chez Johanna. L'attirance est mutuelle et immédiate. Du coup, la clé usb de son livre reste sur le canapé du psychologue.

Réunis sous la bannière de "La trilogie d'Oslo", Désir (Ours d’or à la Berlinale de février 2024), Amour (Mostra de Venise, septembre 2024) et Rêve se voient de manière indépendante. Ils ont d'ailleurs été distribués dans l'ordre inverse dans les salles françaises.

Le film est emporté par la voix off volubile de Johanne qui compense ainsi ce qu'elle ne peut exprimer dans sa vie amoureuse. Ses pensées sensibles et littéraires peut-être les a-t-elle prises dans L'esprit de famille (Janine Boissard, 1982) où Pauline, 17 ans, tombe amoureuse de son oncle et veut devenir écrivaine. C'est en effet au passé, de manière littéraire, que sont racontées les rencontres de Johanne chez Johanna. Les pensées intérieures expriment, comme chez le Rohmer des Comédies et proverbes, le désir d'un personnage dont la caméra montre le décalage vis à vis de la réalité. Les passages explicitement sexuels dont s'inquiètent Kristin et Karin ne sont pas narrés car ils n'eurent jamais lieu.

Les dialogues entre la mère et la grand-mère ne manquent pas d’humour, comme lors d’un débat inattendu sur le plaisir pris par l'une à voir Flashdance à dix ans qui fut gâché par le discours féministe de l'autre. Le tout en croisant "Les trois sœurs Brontë" ramassant des champignons et les sauvant après qu'elles aient perdu leur chemin dans la nuit

Elles sont aussi confrontées à la puissance du sentiment amoureux de leur fille et petite-fille alors qu'elles-mêmes n'ont plus que les applications et l'écriture pour tenter de le retrouver.

L'échelle de Jacob, liaison enfin établie entre la terre et les cieux, est une métaphore constante du film. C'est la quête consciente de la grand-mère, poétesse, qui en énonce le principe. Elle est figurée par le haut du grand escalier dans la brume qui est vu dès le premier plan, alors mystérieux avant même le discours sur le nuages puis est vu plusieurs fois, de jour comme de nuit dans son entier.

La grand-mère souffre de savoir ne pas atteindre cet idéal, cette liaison entre le corps et l'esprit que ressentit Johanne dans son sentiment amoureux et qu'elle s'apprête à revivre avec.

Jean-Luc Lacuve, le 22 mars 2026

 

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