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2025

Festival des 3 continents 2025 (Liti liti). Avec : Mamadou Khouma Gueye, sa mère, sa soeur et ses voisines. (Eux-mêmes). 1h16.

Guinaw Rail, commune oubliée de la grande banlieue de Dakar se vide. Les bulldozers attaquent les maisons sur le tracé du Train Express Régional, symbole du « Sénégal émergent » du président Macky Sall. Avant qu’il ne disparaisse et se transforme tout à fait, le réalisateur filme son royaume d’enfance ainsi que sa mère, qui déroule le fil d’une vie derrière les Rails

Le premier long-métrage documentaire de Mamadou Khouma Gueye se positionne d'emblée comme une archive en devenir. Le cinéaste se fait l'observateur impliqué de la modernisation forcée de Dakar, documentant l'édification du TER, un projet colossal inauguré en 2021. Ce que Gueye choisit de filmer, ce n'est pas le triomphe de l'infrastructure – vanté lors des discours officiels — mais le prix structurel et humain d’une telle avancée.

La prémisse narrative est intimement liée à la trajectoire personnelle du cinéaste, puisque la construction de ces nouvelles lignes ferroviaires a nécessité le déplacement de près de 250 000 personnes, dont sa mère, contrainte d'abandonner un foyer qu’elle a habité durant des décennies à Guinaw Rails, banlieue de Dakar. L'approche adopte alors une double lecture : celle d'un documentaire d'ordre confidentiel sur la perte et la transmission, et celle d'un essai politique sur les balafres que la modernité va laisser.

À l’instar de Dahomey (2024) de Mati Diop, le cinéaste s’attache à capturer des espaces vidés de vie. Le film est teinté de plans nocturnes et diurnes d’engins de construction, qui apparaissent tout aussi monstrueux que la fonction qui les accompagne, celle d’effacer l’histoire.

Une séquence est particulièrement éloquente : l’objectif s’attarde sur la disparition des habitats à Guinaw Rails. La caméra filme d’abord une maison vide, le son continu et indéterminé suggérant qu'un événement est en cours. Puis, après une ouverture de champ révélant la poussière qui tombe, une plongée sur les gravats confirme la destruction. Le bruit de la démolition se rapproche, avant que le contrechamp ne révèle, dans une contre-plongée, la cause de cette perturbation : un ouvrier au travail dans des conditions d’une grande précarité, en tongs et en équilibre. Le bruit de la construction arrive avant l'image de l'ouvrier, signifiant que la violence acoustique et sociale est le ciment de cette métamorphose des espaces.

Liti Liti trouve son ancrage politique le plus tranchant lors d’une séquence axée sur les discours officiels à Dakar, lors de l’inauguration du projet ferroviaire. Le montage fait suivre les réjouissances projetées (la maquette du futur TER) avec les prises de parole des dirigeants politiques. Le discours de l’ancien chef d’État Macky Sall, censé célébrer l'autonomie sénégalaise, révèle l'héritage néocolonial qui persiste, en témoignant d'une cascade de remerciements adressés aux partenaires français dont l’Agence Française de Développement, le Trésor français ou Thales. Stéphane Volant, président de Dakar Mobilité SA, trahit d'ailleurs par son vocabulaire les relents d'une domination qui, même après les indépendances, continue de dicter l’agenda du développement, engendrant l'appauvrissement, l'augmentation des inégalités et la destruction des espaces de vie. Il intègre une surcouche de discrimination sociale à son discours de manière presque naturelle en précisant que « la jeunesse sénégalaise ne nous déçoit pas mais que les ingénieurs du son parfois » ou se prétend prophète en clôturant son discours par l’incitation aux utilisateurs du réseau ferroviaire de répéter dix fois par jour « j’aime le TER de Dakar ».

L’intime se mêle au film lorsque la mère de Khouma, personnage central, est victime d’un AVC. Sa cause, bien que non explicitée, est une matérialisation indissociable du traumatisme de l'expulsion. Elle qui a décidé de se retirer de la politique après lui avoir "tout donné sans rien recevoir en retour" est filmée dans sa rééducation sur plusieurs années.

Le réalisateur n’apparaît que tardivement, en tant que documentariste mais surtout en tant que fils venu orchestrer une ultime "mise en scène" de la perte. Il rend visible la fabrication de son film en s’adressant à sa mère — et à nous indirectement — en lui indiquant la manière dont il va capturer la scène finale. Elle trace sur le sol de son nouveau logement les murs de sa maison détruite. Quelque chose dérange dans ce cadre. Ce ne sont pas les murs invisibles de cette "maison abstraite" ni le lit vide et le cheval qui semblent trouver leur place en ce lieu, mais bien le hors-champ. L’arrêt Thiaroye est annoncé par la voix enregistrée de la SNCF, ne manquant pas de faire écho aux cicatrices laissées par la colonisation.

Milann Baupin, le 29 novembre 2025

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