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Collapse (Face à Gaza)

2026

Thème : 7 octobre

(Collapse). Avec les voix de Ariel Cypel, Anat Even. 1h18.

Une citation d'un des rares intellectuels israéliens lucides sur les crimes contre l'humanité et les actions génocidaires perpétrés à Gaza ouvre le film sur l'image au loin de Gaza réduite à un champ de ruine et le son des bombes et missiles qui s'abattent ne continue sur la population martyrisée.

Anat Even a commencé à filmer le 24 octobre 2023 soit dix-sept jours après la boucherie perpétrée par le Hamas dans le kibboutz Nir Oz où elle a vécu des années auprès de gens pacifiques qui lui ont appris et le cinéma et la culture des champs et qui coexistaient sans problème avec les enfants qui chaque jours allaient à l'école de l'autre côté de la frontière. Pour eux Gaza était un impensé dont ils ne cherchaient pas à changer le sort : "Dans un monde de bons et de méchants, ils n’avaient aucune chance de surmonter les paradoxes de l’existence d’Israël. Mais ils ont essayé, chacun à sa manière, jusqu’à ce que la réalité qu’ils combattaient tout en la façonnant les dévore vivants."

Anat Even est revenue dans le Kibboutz pensant témoigner de ce qui s'était passé. Anat Even est bien consciente que "Avec la caméra s'est toujours la même chose ; nous ne voyons qu’une petite partie de la réalité et nous ne savons pas forcément ce que nous voyons". Elle filme le kibboutz incendié, parle de ce qu'elle a découvert derrière les portes de ses amis massacrés alors que seule son amie Adi est revenue vivre là, comme un fantôme qui hante ces lieux investis par les chats et des des oiseaux affolés mais aussi et les paons et des soldats qui viennent s'y entraîner.

Quelques heures après le début du tournage débutait la campagne de rétorsion israélienne entamant les massacres génocidaires : plus de bombes et de missiles sont tombés sur Gaza en moins d'une semaine que durant toute la première année de campagne militaire américaine en Afghanistan.

Pour lutter contre un sentiment d’effondrement personnel, d'impuissance face à la violence qui s’exerce dans des proportions auxquelles elle n'avait pas les moyens de résister, elle filme du haut des postes d'observation, loin de Gaza toutefois où elle est empêchée d'aller par les soldats.

Anat Even est effaré par les terres agricoles qu'elle connues près de la frontière transformées en terrain d'ingénierie militaire, empli de tentes pour soldats, d'infrastructure de réparation des chars, chars qui défilent sur toutes les routes. Au-delà de la clôture, Gaza est anéantie.

Anat Even sollicite alors son ami Ariel Cypel pour savoir quel sens donner à ces images filmées de trop loin de la frontière. L'avis d'Ariel est sans appel; ce qu'elle filme, tout ce déploiement militaire ne peut que concourir à légitimer Israël: la seule chose importante est de filmer le génocide et le martyre de la population gazaoui. Même si le ton des échanges reste amicale, la position d' Ariel Cypel ne varie pas si bien qu'il renonce à continuer leurs échanges.

Anat Even filme des soldats dont elle floute le visage autant pas dégoût que parce qu'elle suppose ne pas avoir le droit de les montrer à l’écran rappelant qu'il importe pour eux de ne se réfugier dans la même alibi, de ne faire qu'avoir fait qu'obéir aux ordres, quand viendra l'heure du jugement.

Pour s'astreindre au mieux à savoir au mieux ce qu'elle filme, elle sollicite une ornithologue pour savoir comment les milliers d’oiseaux qui vivent là réagissent aux bruits terrifiants des bombes et interroge un expert des armes pour distinguer le bruits des bombes de plus d'une tonne qui s'écrasent des missiles qui traversent les immeubles et enfouissent les civils sous les gravats. Elle filme les D9, ces bulldozers géants de 60 tonnes d’acier à quoi rien ne résiste, telles de "nouvelles bêtes d’acier de l’Apocalypse lancée sur Gaza. Il semblerait que les D9 fassent partie d’une mission divine dont les conducteurs seraient les messagers ", ponctue la réalisatrice, sachant que l'idéologie destructrice sans fin de Netanyahou : la guerre en continu, c'est la victoire en continue et la commémoration en continue. Elle filme, "monsieur catastrophe", petit homme à l'aspect insignifiant entouré de ses gardes du corps venant trop tard, mutique inspecter sans un mot le kibboutz sous les cris de colère des familles des otages.

Anat parvient à forcer un barrage pour assister au grand rassemblement sous les tentes des colons du Bloc de la foi, voir ces femmes appelant à la vengeance, proposant de reprendre définitivement possession de Gaza. Un petit groupe, une dizaine de personnes tentent vainement d'en appeler aux droits de l'homme, à la fraternité, à l'innocence des enfants tués là bas.

Anat Even cite les mots déchirants du docteur Ezzideen Shehab, médecin et poète de 27 ans, décrivant la litanie des cadavres pourrissants au milieu de nulle part, la misère d'un père qui nourrit sa petite filles de déchets et qui en sourit de reconnaissance. Il veut fuir ;son esprit ne peut pas.

Anat Even ne peut quitter son pays, elle ne parle pas une autre langue et reste attachée à sa terre. La fin de cette guerre, la défaite de Netanyahou ne viendra que lorsqu'il sera jugé. En attendant, elle assume qu'on l'appelle traître à la patrie. Son film est dédié à toutes les victimes, les enfants d'abord, de crimes contre l'humanité.

Anat Even réalise depuis une trentaine d’années une œuvre indépendante, charge critique vigoureuse à l’égard de la politique israélienne. Collapse (face à Gaza) est une production française mais on considérera le film ici à l'aune des critères internationaux, comme étant israélien puisque tourné en Israël, en israélien par une israélienne. Il s'agit d'un contrepoint sidérant sur l'idéologie qui emporte Israël vers l'abîme à la violence difficilement supportable du témoignage des Gazaouis dans le terrible Gaza une génération génocidée, toujours en accès libre ici).

Anat Even, qui assume avec quelques autres d'être considérée par la masse des Israéliens sur le territoire dirigée par monsieur catastrophe Netanyahou être considéré comme une traître à la patrie, fait preuve d'une déontologie à toute épreuve. Consciente que "Avec la caméra s'est toujours la même chose ; nous ne voyons qu’une petite partie de la réalité et nous ne savons pas forcément ce que nous voyons". Doù l'appel en contrepoint à son ami Ariel Cypel qui vit en France pour juger de l'impact des images et, pourquoi pas, à une ornithologue et un spécialiste des armes pour être plus sûr de ce qu'on voit de ce qu'on entend

La confiance dans ces paroles justes, dont celle bouleversante de Ezzideen Shehab, compense ce qu'elle ne peut montrer.

Jean-Luc Lacuve, le 17 mai 2026

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