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Générique sur une graine de ginkgo biloba, filmée en accéléré, devenant arbre.
2020. Dans son laboratoire de Hong Kong, le docteur Tony Wong étudie les réactions du cerveau d'un bébé quand il lui présente un affrontement de marionnettes qu'il tient dans les mains. L'ordinateur auquel sont reliés les capteurs entourant le cerveau du bébé se met à vibrer d'ondes rouges. Le professeur décide d'offrir une pause au bébé et d'arrêter la séance. Il recoud soigneusement une poupée déchirée. Le docteur Tony Wong prend l'avion pour l'université de Marbourg dans la Hesse. Fondée en 1527 c'est la plus ancienne université protestante au monde. Il est accueilli au restaurant par les cadres de l'université qui lui suggèrent le pied de porc, spécialité locale. En rentrant par les chemins enneigés qui conduisent à son appartement, il vomit au pied d'un arbre, qui semble réagir. Anton, le régisseur du parc, voit avec une indifférence teintée de reproche, Tony, endormi sur un banc en plein hiver.
Le lendemain, Tony est accueilli avec enthousiasme par les étudiants. Il leur propose une expérience pour marquer la différence entre l'adulte dont le cerveau fonctionne comme une torche, fixant son attention sur un domaine précis et se coupant du reste du monde et le bébé dont le cerveau explore le monde comme une lanterne,qui se déplace au grès de ses attentions successive faisant se chevaucher les zones d'ombre et de lumière.
En 1908, Grete passe son examen pour entrer à la faculté de biologie de l'université de Marbourg. Elle a dû étudier en Suisse car l'Allemagne ne délivre pas le baccalauréat aux femmes. Elle subit l' interrogatoire sciemment déstabilisant du professeur Winterhalter à propos du système de classification des plantes de Linné; le premier à adopter un système universel de classement basé sur la sexualité des plantes. Grete y répond avec précision mais sort de l'examen suffoquée par la grossièreté et l'indécence de son examinateur. Elle se dirige vers le ginkgo biloba et fume une cigarette pour retrouver son calme.
2020. Le docteur Tony Wong regarde en souriant les étudiants et étudiantes du campus. Il parcourt une salle d'ordinateurs et y voit la photographie de Grete sur le campus qu'il photographie.
1908. Grete est rejointe dans les allées du parc par Peter, l'assistant des professeurs qui la félicite de son calme pendant l'entretien. Il lui révèle que les sept autres candidates ont été soumises au même humiliant sujet d'examen du professeur Winterhalter, aigri de l’infidélité notoire de sa femme. Grete est prête à se révolter mais Peter l'en dissuade puisqu'elle vient d'être admise, la seule femme étudiante.
1970. Hannes, étudiant de lettres nouvellement arrivé sur le campus est le seul habillé d'un costume alors que les autres discutent avec décontraction.
2020. Tony Wong déambule dans le jardin botanique, ravi de la fin d'hiver et du printemps qui s'annonce. mais les couloirs de l'université sont bientôt déserts. Le Covid 19 impose le confinement.
1970. Dans les allées du jardin, Hannes lit les Élégies de Duino allongé dans l'herbe. Il est bientôt interpellé par Gundula, qui voudrait qu'il l'aide à aménager leur portion de jardin commun. Hannes s'y refuse brutalement se disant excédé des travaux des champs qui ont rythmé sa jeunesse à la campagne et qu'il est heureux de fuir ici. Gundula lui fait remarquer la grossièreté de son refus et Hannes écoute avec plus d'attention Gundula lui expliquer qu'elle travaille sur une expérimentation des réactions d'un géranium à son environnement...
Dans sa volonté de révéler le langage des plantes au travers d'un montage parallèle de trois époques disposant d'appareils de plus en plus sophistiqués, le film manifeste une dimension épique que n'aurait probablement pas dédaigné Terrence Malick. La beauté des images et le soin apporté aux cadrages et à la lumière sont magnifiées aussi bien par le noir et blanc en 35 mm de l'époque de 1908, le grain du 16 mm de l'époque 1970 ou la précision clinique des images numériques modernes. Le film porte toutefois un discours scientifique problématique, flou d'abord puis relevant davantage du fantastique qui peut rebuter.
Un montage parallèle scientifique, photographique et romanesque.
Alors que le montage alterné répond à un besoin syntaxique, celui d'accentuer la dramatisation, le montage parallèle, beaucoup plus rare, répond à un besoin sémantique, celui de procurer un effet de sens (causalité, parallélisme, comparaison). Et c'est bien celui-ci qui est en jeu ici. En mettant en parallèle, trois histoires se déroulant en 1908, 1970 et 2020, Ildiko Enyedi compare la démarche scientifique appliquée à la recherche du langage des plantes avec des appareils de plus en plus sophistiqués : photographie, électrode s’inspirant d'un détecteur de mensonge, ou d'appareil à visualiser les ondes cérébrales. Ces découvertes scientifiques conduisent en parallèle la cinéaste à adopter trois types d'images propres à chacune des époques. C'est un splendide noir et blanc en 35 mm qui accompagne Grete, notamment dans la photographie des plantes ; un 16 mm qui fait vibrer les couleurs dans les années 70 et des images numériques permettant l'accélération propice à saisir le développement (germination) ou les réactions des pantes des plantes (à la fumée de cigarette, à l'odeur du vomi) ou des animaux (les escargots se deplaçant sur l’arbre). Ces démarches scientifiques sont menées par des êtres qui doivent lutter contre un environnement hostile, le patriarcat et les mœurs étroites du début du XXe siècle, la doxa de l'amour libre des années 70, la restriction des interactions sociales dues au Covid. Ils sont ainsi tous les trois amenés à ne pas poursuivre des rapprochements qui auraient pu être plus romanesques. Grete accepte sans enthousiasme la cour de Peter, l'assistant, alors qu'elle cherche surtout partir pour la prochaine expédition aux Indes sous sa direction. Hannes se réfugie dans les expérimentations scientifiques car trop timide pour répondre au désir de Gundula dont il est pourtant amoureux. Tony Wong et Alice Sauvage discutent tranquillement de l'insémination du sperme des arbres dans le ginkgo biloba femelle et ne développent que de relations scientifiques à distance.
Le montage parallèle connaît un unique point de jonction lorsque Tony, muni de ses capteurs, vient sous le ginkgo biloba et perçoit fugitivement la présence passée de Grete venu y reprendre souffle et de Hannes venant s'y asseoir.
Un discours scientifique problématique
Le discours scientifique est d'abord assez flou puis assume une dimension de plus en plus fantastique par la suite. Flou est cette idée que l'on peut matérialiser l'attention (!) des bébés avec des ondes issues de capteurs posées leurs crânes. La première captation à Hong Kong, magnifique d'entrelacs rouges semble plus le fait d'un logiciel d'imagerie que révélant quoi que ce soit du bébé à part le fait qu'il soit perturbé évidemment pas l'agression qui lui est montrée. En déduire par la suite que son cerveau ne fonctionne pas comme celui de l'adulte relève du tour de passe passe. Celui de l'adulte fonctionnerait comme une torche, fixant son attention sur un domaine précis et se coupant du reste du monde alors que le cerveau du bébé explore le monde comme une lanterne,qui se déplace au grès de ses attentions successive faisant se chevaucher les zones d'ombre et de lumière. Le jeu avec le ballon fluorescent est très beau ainsi que la métaphore torche-lanterne mais pas sûr que Wang puisse aller beaucoup plus loin avec ses étudiants. L'idée sert à faire un parallèle bien connu que les plus grandes découvertes se font par hasard dans un moment d'abandon d'attention, comme le bébé ou celui procuré par la drogue. Wang expérimente en effet la psilocine lors de sa découverte finale.
Le film abandonne progressivement tout discours rationaliste pour verser dans le fantastique: le géranium qui ouvre ou ferme les portes par un stimuli électrique mis en place par Hannes qui pense interagir par empathie avec lui. Wang perçoit sous la pluie les ondes de l'arbre et réussit à capter l'acte sexuel de l'arbre au travers les mêmes mystérieuses ondes du début mais démultipliées.
Ainsi, selon que s'abandonne à la beauté des visions fantastiques ou que l'on tienne à un discours scientifique, on s'accrochera, ou pas, durant les 2h27 de la projection.
Jean-Luc Lacuve, le 8 avril 2026.