|
|
|
|
|

Des photos en noir et blanc et en couleur d'une demeure aristocratique, belle bien qu'un peu décatie, où posent une famille et, à l'écart, une jeune femme. Un train sort d'un tunnel et gros plan sur un œil.
Cet œil c'est celui de Toni qui regarde son ami James faire l'amour avec une camarade de sa classe. Il est observé par Suzanne qui vient aussi regarder dans le compartiment après son départ. Ce sont trois des lycéens de Montrouge, en banlieue parisienne, partis pour un voyage scolaire à Naples sous la direction de Mme Mercier, professeur de latin. Elle somme Toni de baisser le son de sa musique puis, à la gare, lui rappelle de rendre sa dissertation avant la fin du voyage.
Le trajet se poursuit en bus au petit matin. Là, Toni raconte à Amaury, ses origines napolitaines. Sa grand-mère, employée comme domestique, eut un immédiat coup de foudre pour le fils de la maison qui partagea cet amour. Alors qu'elle était enceinte, elle partit un jour de 1980 faire des courses et subit le tremblement de terre dévastateur de la ville. Elle remonta en courant vers la demeure du grand-père de Toni qu'elle chercha dans les décombres de la villa complètement détruite pendant trois jours entiers. Elle trouva enfin le cadavre du grand-père de Toni qui avait tenté de sauver sa sœur et mourut avec elle sous les gravats. Enceinte mais non mariée, la grand-mère de Toni dû regagner la France où elle vécut à peine trois ans après la naissance de sa fille, détruite par le chagrin d'amour.
Le bus arrive à Torre del Greco, leur destination dans la banlieue de Naples, au pied du Vésuve. Les lycéens rejoignent leurs chambres selon le souhait qu'ils ont manifesté dans le bus.Toni et James sont bien entendu ensemble et Suzanne dans une chambre de filles qui ne l'aiment pas beaucoup.
Le lendemain matin, le voyage commence vraiment avec l'ascension du Vésuve. Mme Mercier, dans un grand show passionné, commente l'éruption de 79 qui détruisit Pompéi sous un amas de pierres ponce puis une nuée ardente de vapeur de 200 degrés qui tua tous les habitants ensevelis ensuite sous la lave. La sortie libre de l'après-midi permet à James, Toni et leurs copains d'aller se baigner près des barques de pêcheurs. James en abîmant la coque de l'une d'elles. Ils arrivent un peu tard pour écouter une enseignante accompagnatrice leur donnant le sujet d'un exposé (comment garder trace du passé) qu'il devront faire à deux. Toni n'étant guère enchanté de le faire avec Suzanne. Les garçons jouent au foot avec des locaux puis discutent en mangeant une glace de leurs projets d'avenir. Toni, déjà mis sur la sellette pour son homosexualité inavouée, n'a pas de projets.
Le repas du soir est organisé dans un restaurant où a lieu une fête de mariage. Toni, malhabile en langues étrangères, demande à James d'interroger la patronne pour savoir si le chanteur ne serait pas de la même famille que la sienne ou du moins si elle en connaît des membres. En traînant un peu au mariage, Toni est remarqué par l'un des invités. Le soir, Toni fait le mur et rejoint l'invité du mariage qui le ramène chez lui en scooter. Après quelques mots échangés avec Google traduction, l'invité, un ouvrier du bâtiment qui n'a jamais quitté son village, entraîne avec douceur Toni dans sa chambre.
Le lendemain, Mme Mercier a prévu une visite à La villa des mystères de Pompéi. Elle peine à obtenir le calme tant Toni se montre perturbateur. Le soir dans la chambre des filles, celle qui a couché avec James dans le train se plaint de la non réponse de celui-ci à son message. Suzanne trouve qu'elle manque de lucidité, elle se sait elle-même peu attrayante pour les garçons alors que James l'est pour toutes les filles et en profite ainsi. Le soir, l'un des élèves tient un discours libéral et assez méprisant envers les professeurs qui savent bien qu'avec les lois du marché actuelles, ils ne peuvent gagner beaucoup d'argent et compenser avec des valeurs culturelles et de dévouement. Faire grève est illusoire contre productif, il est temps qu'un pouvoir plus autoritaire y mette fin. Les autres élèves protestent de l'injustice faite aux professeurs compétents. Mme Mercier écoute avec bienveillance leur conversation refusant de donner son opinion. La nuit, Suzanne fait un cauchemar se retrouvant agonisante dans les ruines de Pompéi, atteinte par la nuée ardente.
Le lendemain est l'occasion de visiter le musée archéologique. Dans le bus, Mme mercier est amenée à parler de sa vie privée avec le chauffeur, gentiment philosophe. Elle ne trouve pas son métier, qu'elle pratique depuis 23 ans, répétitif ; ne souffre pas de la solitude qu'elle s'est choisie mais se dit fatiguée de ses conditions de travail. Au musée, Suzanne observe James qui fait semblant de s'intéresser à elle en regardant son dessin à l'encre rouge. Lorsqu'il veut récupérer sa veste, elle est maculée d'encre rouge. qui s'est également répandu sur le sol. Les lycéens sont priés de regagner le bus pendant que James et Mme mercier restent peu remettre de l'ordre. Ils rentrent ensuite à pied jusqu'à la gare, appréciant la vie napolitaine, ses cortèges religieux et la joie de vivre des habitants, une atmosphère qui les rapprochent. C'est ainsi que James attend le soir devant la chambre de Mme Mercier qui le fait entrer avant de la repousser bien vite devant son sourire conquérant. James, ainsi renvoyé, cherche du réconfort auprès de Toni qui n'apprécie guère une tentative de rapprochement qu'il sait sans lendemain. Mais Toni est surtout marqué par son retour en bus d'où il a vu une maison qui ressemble étrangement à celle de sa photo.
Au petit-déjeuner, l'atmosphère est glaciale entre James et Toni. Celui-ci rejoint un scooter et accepte que Suzanne l'accompagne. Elle le guide avec les données GPS qu'il avait prises dans le bus la veille. Ils visitent la bâtisse à moitié abandonnée, Toni constatant avec consternation qu'elle n'a pas été détruite par le tremblement de terre comme sa grand-mère l'avait raconté à sa fille. Suzanne lui fait comprendre que cet amour entre une domestique et son patron n'a jamais existé et qu'il l'a sans doute violée avant de la renvoyer en France. La consternation de Toni ne s'arrête pas là: il constate la disparition du scooter.. sur lequel avait laissé les clés.
Pendant ce temps-là, les élèves fêtent leur dernière journée de voyage qui se trouve être celle des résultats de Parcoursup. Certains se réjouissent d’autres s'inquiètent d'être sur liste d'attente. Mme mercier vient les rassurer. Toni rejoint James qui n'arrive pas à faire parler son ami qu'il étreint pourtant mais s'en sépare pour aller danser avec les autres. Découragé, Toni salue Mme mercier puis fait le mur. Il ne répond pas aux appels de l'ami qui lui a prêté le scooter et prend la barque au fond fendu et s'engage dans la mer. Mme Mercier, alerté par James qui n'a pas trouvé son ami dans sa chambre et dont les appels restent sans réponse, appelle la police.
Le lendemain, alors que les élèves attendent pour prendre le bus et préviennent leurs parents qu'ils auront du retard pour attendre Toni, la police vient informer Mme mercier que Toni est mort. Tous s'en vont choqués. Mme Mercier accompagne les policiers dans la voiture qui précède le bus.
La voix off de Suzanne conclut le film. Elle est désormais dans l'école d'art qu'elle souhaitait. Les circonstances de la mort de Toni sont restées floues ; on l'a dit instable et drogué. Mme Mercier n'est pas revenue au lycée de l'année mais a repris son enseignement l'année suivante en parlant souvent de Toni aux élèves. James n'a plus jamais donné de nouvelle, profondément affecté par la mort de Toni, il a tout abandonné. Toni avait tort, James l'aimait d'un amour pur qu'il n'a pas su voir. Tout n'est pas sale.
En voyage scolaire, les adolescents sont sommés d'admirer la grandeur effroyable du Vésuve, celle trouble de la villa des mystères, celle majestueuse du musée archéologique. Grâce à la verve de Mme Mercier, la professeur de latin, ils y parviennent, formant un chœur de remarques judicieuses ou disruptives. Dispersés dans de plus petits groupes mais en gardant la même énergie des propos, des mouvements ou des attitudes ont lieu des discussions assez longues. Ainsi dans le bus où Toni raconte ses attaches napolitaines par ce qu'il croit être le grand amour de sa grand-mère, dans la chambre où les filles discutent séduction et muflerie, dans la salle de restaurant où ils dînent avec les invités d'un anniversaire dans une autre où l'on discute politique, dans des baignades près du port ou un matche de foot dans les rues ou dans le salon de l'ouvrier qui a séduit Toni. La mise en scène fait durer ces séquences, en saisit le pétillement du présent plus que les enjeux dramatiques ou sociaux.
Une première tragédie
Ces enjeux dramatiques sont pourtant bien présents, mais loin du trop habituel nappage, glaçage engluant les individualités sous les déterminismes sociaux. A l'image du volcan, ils bouillonnent longuement, couverts par l'insouciance d'un voyage bien organisé avant de faire irruption. Contrairement à la tragédie classique, sans cesse orientée vers sa fin inévitable, celle de la Gradiva repose bien davantage sur des accidents, des inattentions, des aveuglements qui auraient pu être évités mais qui auront raison du plus faible, malmené par une histoire personnelle qui le frappe au plus mauvais moment. Les bases de cette tragédie sont posées des l'ouverture du film avec les photos en noir et blanc et en couleur d'une demeure aristocratique belle bien qu'un peu décatie où posent une famille et, à l'écart, une jeune femme. Ensuite, un train entre dans un tunnel alors que s'y superpose le gros plan sur un œil. Cet œil est possiblement celui de Toni. celui qui va sans cesse écarquiller les yeux pour connaître son histoire mais qui sera déçu meurtri à la fois par son passé et son présent. Le vol du scooter, les résultats de Parcoursup et d'être de nouveau repoussé par James achèveront de le mettre hors course.
L'homme qui ne marche plus
Dans la Gradiva de Jenson, un archéologue est fasciné par un bas-relief antique représentant une femme en marche retrouvé à Pompéi qu'il nomme Gradiva, "celle qui avance". Pour Freud, cet intérêt exclusif pour l'archéologie constitue une tentative de fuite devant sa propre sexualité. La sculpture réveille inconsciemment les sentiments amoureux que l'archéologue éprouvait dans son adolescence pour sa voisine. Il a oublié cet amour, mais il ne l'a pas véritablement perdu : il l'a refoulé.
Il est bien possible que ce destin soit celui de James, hanté par la peur de reproduire le destin tout tracé de sa mère, journaliste au Monde, et qui refoule l'amour pur qu'il éprouve pour son ami. Ce sera la conclusion de Suzanne, l'adolescente la plus lucide. James est en effet probablement lassé de ses séductions faciles. Son sourire face à Mme Mercier dans sa chambre dit moins sa satisfaction d'un triomphe attendu qu'une amertume à se voir tout réussir trop facilement.
Rarement l'adolescence si pleine d'allant, de refoulé, de hantise face à l'avenir, n'aura été porté à un tel niveau d'émotion.
Jean-Luc Lacuve, le 31 octobre 2026.