Du 15 avril au 15 mai 1874
au 35 boulevard des Capucines

L'exposition, du 15 avril au 15 mai 1874, est organisée par la "Société Anonyme des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc.". Elle ne sera connue que plus tard sous le nom de "Première exposition des peintres impressionnistes".

La Société Anonyme s'est créée quelques mois plus tôt, le 27 décembre 1873, par des peintres dont certains s'étaient vu à plusieurs reprises refuser d'exposer leurs œuvres au Salon de peinture et de sculpture. Ce fut notamment le cas pour celui de 1873 qui avait été houleux et où les artistes qui s'étaient vus refuser leurs travaux se plaignaient des choix conservateurs du jury. Cette "première exposition" constitue une étape importante dans la série de bouleversements qui affecte le marché de l'art au XIXe siècle.

La Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs ne propose aucun manifeste ou déclaration, elle ne veut pas être une école. Dès le début, Monet s'oppose à Degas qui invite des artistes classiques, parfois primés (Louis Debras, Émilien Mulot-Durivage, Léon-Paul Robert, Alfred Meyer), dans le but de montrer aux critiques d'art que ce nouveau salon n'était pas une nouvelle édition du Salon des refusés de 1863.

Catalogue de l'exposition
Atelier Nadar vers 1920
Atelier Nadar en 2009

Trente artistes acceptent de participer à l'exposition qui montre 165 œuvres dans l'atelier du photographe Nadar, qui a besoin d'argent, mais dont l'atelier-studio présente l'avantage d'être un grand espace éclairé avec verrière. Elle a le soutien de Paul Durand-Ruel.

Les trente artistes sont Zacharie Astruc (6), Antoine Ferdinand Attendu (6), Édouard Béliard (4), Eugène Boudin (6), Félix Bracquemond (6), Édouard Brandon (5), Pierre Isidore Bureau (4), Adolphe-Félix Cals (6), Paul Cézanne (3), Gustave-Henri Colin (5), Louis Debras (4), Edgar Degas (10), Giuseppe De Nittis (5), Armand Guillaumin (3), Louis Latouche (4), Ludovic-Napoléon Lepic (7), Stanislas Lépine (3), Léopold Levert (3), Alfred Meyer (3 Auguste de Molins (4), Claude Monet (5 + 7 pastels), Berthe Morisot (9), Émilien Mulot-Durivage (2), Auguste Ottin (10), Léon-Auguste Ottin (7), Camille Pissarro (5), Auguste Renoir (7), Léon-Paul-Joseph Robert (11), Henri Rouart(2), Alfred Sisley (5).

Sont exposés notamment de Paul Cézanne : La maison du pendu, Une moderne Olympia ; d'Edgar Degas : Répétition d’un ballet sur la scène ; d'Armand Guillaumin : Soleil couchant à Ivry ; de Claude Monet : Le déjeuner, Les coquelicots, Le Havre : bateaux de pêche sortant du port, Le boulevard des Capucines, Impression, soleil levant; de Berthe Morisot : Le berceau ; de Camille Pissarro : Gelée blanche ; d'Auguste Renoir : Danseuse, Moissonneurs, La Loge, Parisienne, Fleurs, Tête de femme

Une moderne Olympia
Paul Cezanne
La maison du pendu
Paul Cézanne
Coucher de soleil à Ivry
Armand Guillaumin, 1873
Le déjeuner
Claude Monet, 1868
Impression soleil levant
Claude Monet, 1872
Les coquelicots
Claude Monet, 1873
Boulevard des capucines
Claude Monet, 1873
Le berceau
Berthe Morisot, 1872
Gelée blanche
Camille Pissaro, 1873
Les moissonneurs
Auguste Renoir, 1873
La loge
Auguste Renoir, 1874

La manifestation n'a pas le succès attendu par les peintres (environ trois mille cinq cents visiteurs) et la presse est, en grande majorité, négative.

Léon de Lora, le critique du Gaulois, dans sa chronique du 18 avril apprécie pourtant la plupart des œuvres et adresse des éloges à Monet pour son tableau Le déjeuner :

"M. Claude Monet a exposé un grand tableau, intitulé le Déjeuner, entièrement peint d’après nature, mais où le réalisme n’a rien que de fort attrayant. La table, couverte d’une nappe blanche chargée de flacons et de fruits, la mère soignant sa petite fille blonde, la figure de femme qui est adossée à la fenêtre, sont traitées avec un talent réel, et en d’autres temps une œuvre semblable ferait sensation. Des marines, des paysages, une esquisse brillante du boulevard des Capucines, et plusieurs croquis au pastel complètent l’envoi de M. Monet.

Pour autant les critiques adressées aux artistes sont parfois féroces, particulièrement celle provenant du critique Louis Leroy. Inspiré par l'intitulé du tableau Impression, soleil levant, il forge le mot impressionniste pour se moquer du style des exposants dans son article "L'exposition des impressionnistes" dans le Charivari daté du 25 avril :

.— Ah! le voilà, le voilà! s'écria-t-il devant le no 98. Je le reconnais le favori de papa Vincent! Que représente cette toile? Voyez au livret
— «Impression, Soleil levant.»
— Impression, j'en étais sûr. Je me disais aussi, puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l'impression là-dedans... Et quelle liberté, quelle aisance dans la facture! Le papier peint à l'état embryonnaire est encore plus fait que cette marine-là!

Le 29 avril 1874, Castagnary reprend le mot nouveau dans Le Siècle et déclare à propos de Cézanne :

"Quant aux autres, qui, négligeant de réfléchir et d’apprendre, auront poursuivi l’impression à outrance, l’exemple de M. Cézanne (Une moderne Olympia) peut leur montrer dès à présent le sort qui les attend. D’idéalisation en idéalisation, ils aboutiront à ce degré de romantisme sans frein, où la nature n’est plus qu’un prétexte à rêveries, et où l’imagination devient impuissante à formuler autre chose que des fantaisies personnelles, subjectives, sans écho dans la raison générale, parce qu’elles sont sans contrôle et sans vérification possible dans la réalité."

L’exposition s’achève le 15 mai. C’est un échec sur le plan financier (les peintres sont obligés de vendre leurs toiles aux enchères) mais c’est le début d’un mouvement appelé à faire date.

 

Bibliographie : Sophie Monneret, L'Impressionnisme et son époque, Robert Laffont, 1987.