53ème Biennale de Venise.

Les Giardini, L'Arsenal et autres lieux "off" dans Venise

7 juin-22 novembre 2009

Lion d'or du meilleur pavillon national : Etats-Unis représentés par Bruce Nauman.

Le Lion d'or de l' artiste ayant le mieux répondu au thème : Tobias Rehberger.

Le Lion d'argent du meilleur artiste prometteur : Nathalie Djurberg.

Les mentions spéciales ont été accordées, dans la catégorie "Remaking worlds", à la Brésilienne Lygia Pape. Son installation géométrique de fils dorés offre en effet une nouvelle vision de l'espace. Michael Elmgreen et Ingar Dragset ont également été distingués en tant que commissaires des pavillons danois et pays nordiques, pour leur capacité à réinventer l'espace et à construire un imaginaire.

 

La 53e Biennale de Venise rassemblait cette année 77 participations nationales et 90 artistes choisis par le commissaire suédois Daniel Birnbaum, 46 ans, philosophe et critique d'art, le plus jeune directeur de l'histoire de la Biennale. L'ensemble étant unifiés par le thème ""Remaking worlds" (Construire des mondes) choisi par le commissaire.

La Biennale comprend une partie "in" payante dans les Giardini, et l'Arsenal et une partie "off", très souvent gratuite pour les nations, maintenant très nombreuses (44 sur 77) qui ne disposent pas d'un pavillon édifié dans les Giardini ou la seconde partie de l'Arsenal. Elles ont alors investi un palais, une université ou une cour dans Venise. La ville devient ainsi un somptueux jeu de piste découvrant ici où là des lieux dans lequel il est difficile d'entrer en dehors de l'exposition.

Les espaces d'exposition ont été agrandis. Le pavillon de l'exposition de la Biennale (jadis le pavillon italien) est passé de 800 à 1 800 m² avec un grand café restaurant et une librairie décorés, l'un par Tobias Rehberger, l'autre par Rirkrit Tiravanija. Et l'exposition s'étend désormais jusqu'à l'extrémité nord de l'Arsenal, dans un jardin des Vierges un peu sauvage. Les participations nationales sont passées de 73 en 2007 à 77 en 2009.

 

Les pavillons nationaux des Giardini et de l'Arsenal.

Le thème proposé "Construire des mondes" était pour le commissaire l'occasion "d'évoquer de nouveaux commencements possibles". Il est alors assez curieux que Le Lion d'or du meilleur pavillon national soit allé aux Etats-Unis, qui présentait Bruce Nauman. Non pas que cet artiste ne soit pas important mais parce qu'aucune des œuvres présentées dans le pavillon américain ou "off" à la Ca' Foscari et l'IUAV ne date de 2009 et n'est conçue pour cette exposition. La présence massive de Neuman peut seule sans doute expliquer ce prix. Les œuvres présentées dans le pavillon, des sculptures de têtes et de mains jointes, une installation tournante de renards en plastique pivotants autour d'un petit écran vidéo où l'on écorche un renard et des jeux d'eaux en forme de fontaines jaillissant de têtes percées laissent une impression assez morbide et désincarnée.

La série seven days à l'étage de l'IUAV, université d'architecture, comprend quatorze haut-parleurs dissimulés dans des écrans blancs suspendus en deux rangées parallèles, qui égrènent en anglais ou en italien, avec des accents et des tonalités diverses, les noms des jours de la semaine. A la Ca’ Foscari, deux jeunes étudiantes de l’université dansent sur une double vidéo, au sol et au mur, se tordant au sol en se tenant par les mains, sur un cadran carré dont l’image elle-même tourne, comme une spirale temporelle sans fin (Untitled, 1970-2009).

 

Le meilleur pavillon de la Biennale à la fois pour sa beauté plastique, l'humanisme dont il fait preuve nous a semblé être le pavillon polonais conçu par Krzysztof Wodiczko. Dans l'immense pavillon, les fenêtres et le toit sont devenus des surfaces de projection où s'agitent en ombres chinoises des travailleurs qui préparent l'exposition. Il s'agit, on est censé le comprendre en écoutant leur conversation grâce à des casques disposés à cet effet, de travailleurs immigrés. La métaphore est limpide. Ces êtres de chair et de sang restent socialement invisibles. Les spectateurs se retrouvent ainsi occuper le centre d'une installation conçue pour eux par des travailleurs dont ils ignorent le statut, la langue et les difficultés. Chacun peut s'approcher d'une ombre, écouter une conversation dans un dialogue ludique ou grave en s'amusant à repérer la boucle des mouvements projetés.

Même intérêt autour de la manifestation même de la part de Steve McQueen, l'auteur du pavillon britannique. Son film de trente minutes, intitulé Giardini, repose sur l'idée de montrer ce qui se passe les soirs de pluie, la nuit, après l'accrochage des œuvres dans les pavillons. Les insectes sont indifférents, les chiens flairent les colis sous la pluie, deux homosexuels se cherchent dans la nuit, des cris de supporters ou des sirènes de bateaux se font entendre pour un ensemble romantique avec départ de bateau au travers les arbres et soleil levant.

Le grand soir mis en scène par Claude Lévèque figure la beauté de l'idéal anarchiste ne pouvant plus être vécu que sous la forme de la nostalgie. Les murs du pavillon français sont peints de couleur sombre, éclairés par des spots comme ceux des loges d'artiste. Emplissant l'espace, une cage en forme de croix par laquelle on pénètre alors qu'aux trois autres extrémités, derrière la grille, flotte un drapeau, plus noir encore que les murs. Ils évoquent La liberté guidant le peuple de Delacroix. En s'approchant, on entend le bruit d'un moteur comme celui d'un bateau, d'un paquebot qui partirait sans nous. (voir : Le Centre national des arts plastiques CNAP)

 

Les Russes exposent cinq artistes dans leur grand pavillon. Au néo-futurisme extravagant de Pavel Pepperstein on préférera l'installation de Alexei Kallima : une salle où le spectateur, dont la présence a été détectée par des capteurs, se retrouve subitement entouré d'une foule hurlante en liesse. Puis, avant que le spectateur ai pu s'abandonner à cette joie collective, l'animation s'arrête, le laissant seul dans le noir. Il y a enfin ces victoires d'Andreï Molodk inspirées de celle de Samothrace qui dénoncent les conflits qui traversent notre époque. L'une couverte de pétrole tchétchène, une autre du sang des volontaires russes. Des caméras dirigées sur les deux statues, projettent sur un écran, en grand format, leurs deux images plus une troisième où elles sont confondues. Sous le flux des fluides, le rouge et le noir, qui se mélangent, la sculpture ainsi dessinée sur l'écran, palpite. Elle revient à la vie mais souffre en même temps, marquant l'ambivalence de toute victoire.

Passant outre la notion représentation nationale, le pavillon danois et le pavillon nordique (regroupant le Danemark, la Finlande, la Suède et la Norvège) se sont associés en un seul projet, intitulé " The Collectors " (les collectionneurs). L'idée, lancée par un duo d'artistes Elmgreen & Dragset, a été réalisée grâce à la collaboration d'une vingtaine de plasticiens et designers. Chacun a créé, un meuble, un tapis, un tableau, une sculpture, le but étant de recréer l'univers domestique de deux collectionneurs, d'où le titre. L'ameublement, les objets, les œuvres d'art, permettent de dresser les portraits des collectionneurs à l'existence brisée, qui vivaient là, poussés par la vanité et l'ambition sociale...

Le pavillon danois est une garçonnière branchée de célibataire, le pavillon nordique, un appartement familial huppé. Tels les invités, les visiteurs de la Biennale peuvent s'y promener, du salon à la cuisine et à la chambre. Et comprendre la personnalité de leur propriétaire, ou plutôt de leur ancien propriétaire car un drame s'est déroulé dans les deux cas. Un cadavre flottant dans un bassin accueille en effet le visiteur du pavillon danois. À l'intérieur, le décor très chic donne d'étranges signes de perturbation. Une table dressée pour un banquet apparaît coupée en son centre (assiettes comprises) par une large fissure. Un canapé semble fondre et se répandre au sol. Au mur, des cadres dorés ne renferment plus que des messages écrits par des SDF sur de pauvres morceaux de cartons

A l'entrée du pavillon nordique, une pancarte " A vendre ", indique que la crise financière est passée par là. "home is the place you left"

Michael Elmgreen et Ingar Dragset ont été distingués pour leur capacité à réinventer l'espace et à construire un imaginaire

Quant au pavillon tchécoslovaque voisin (un artiste slovaque et un commissaire tchèque), il a peut-être, lui, déjà été vendu ou plutôt abandonné, comme le suggère l'artiste Roman Ondak, qui a fait pénétrer le jardin à l'intérieur, dans un retour à l'état de nature, en forme de désengagement.

 

Dans le pavillon espagnol, Miguel Barcelo, artiste le plus important de la péninsule ibérique a réuni ses tableaux telluriques, sous forme d'une mini rétrospective, comme s'il s'agissait d'un accrochage de galerie.

Le canadien Mark Lewis présente ses vidéos de rue sans aucune scénographie.

Fiona Tan, dans le pavillons hollandais projete sur deux écrans selon des rythmes différents avec effets de ralentis et de gros plans Rise and fall sur les âges de la vie d’une femme. l'instalation Disorient sur Marco Polo bénéficie de trois écrans alors que Provenance, une série de petits portraits vidéo, scènes de la vie quotidienne semblent d'abord être des photographies noir et blanc.

Avec de simples feuilles de papier rouge, le cubain Carlos Garaicoa, dans le pavillon de l'Amérique latine, a pourtant su inventer, lui, toute une série d'architectures surprenantes, en origami.

L'État italien et la Vénétie, crise oblige, ont été contraints de réduire le budget, le faisant passer de 8 millions d'euros en 2008 à 7 millions pour 2009. Ils ont pourtant paradoxalement invité une quinzaine de plasticiens, qui, par des installations clinquantes et des tableaux tapageurs, semblent saluer le style bling bling cher à l'ère berlusconienne.

 

Le off

Aucun des pavillons du Maroc, de l'Irlande et de l'Irlande du nord, de la Palestine, présente pour la première fois, ne nous ont convaincu. Dans le nord de l'île, au sein du quartier Cannaregio, un artiste lituanien, Zilvinas Kempinas s'est spécialisé dans le recyclage des bandes magnétiques de cassettes vidéo.

 

Les artistes choisis par le commissaire

Le Lion d'or de l'artiste ayant le mieux répondu au thème a été accordé à Tobias Rehberger, 43 ans, plasticien germanique, dont le travail se situe au croisement de l'art et du design. Il a été récompensé pour l'aménagement d'un nouveau café-restaurant situé dans les Giardini. Cet environnement visuel, constitué de figures géométriques courant du sol au plafond, auquel fait écho un mobilier adapté, est réussi mais semble un peu trop calqué sur le bar d'Orange mécanique.

Le Lion d'argent du meilleur artiste prometteur a été donné à Nathalie Djurberg, 31 ans. La jeune Suédoise a réalisé dans le pavillon de la biennale, Experiment (2009) un jardin, composé d'un enchevêtrement de fleurs géantes, dans lequel pénètrent les visiteurs. Trois vidéos projetées au fil du parcours renvoient à l'exploration de cette effrayante forêt, prétexte au dévoilement de nos propres peurs. Cette spectaculaire installation, mêlant violence et érotisme pourrait être assez proche de l'univers d'un Tim Burton trash.

Hans-Peter Feldmann (Schattenspiel) explore le kitsh d'objets quotidiens qui se métapophosent en beaux jeux d'ombre alors que Tomás Saraceno explore el cosmos avec Galaxies Forming along Filaments.


Une mention spéciale a été accordée, dans la catégorie "Remaking worlds", à la Brésilienne Lygia Pape, décédée en 2004. Son installation faite d'immatériels fils d'or tendus dans la pénombre, d'une extrême sensibilité offre en effet une nouvelle vision de l'espace. Venant immédiatement après Les grands miroirs brisés par Michelangelo Pistoletto dès la deuxième salle de l'Arsenal marquent aussi.

Mais c'est Human Being, village camourenais imaginaire, installation qui feint le chaos, conjugue la vidéo, le son, l'assemblage et la scénographie qui subjugue. D'une justesse d'analyse magnifique, l'installation de Pascale Marthine Tayou, artiste d'origine camerounaise qui vit aujourd'hui à Gand, en Belgique mêle cases sur pilotis, masques, vidéos, sac de cocaïne, chaises longues, fétiches grimaçants pour décrire un quotidien hybride entre tradition et modernité

The Greater G8 Advertising Market, de la Zambienne Anawana Haloba, une grande bannière qui reprend celle inscrite sur le dollar est également impressionnant.

 

Jean-Luc Lacuve le 28/08/2009

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