Aftersun

Charlotte Wells
2022

Cannes 2022 : semaine de la critique 48e festival du cinéma américain de Deauville, édition 2022. Avec : Paul Mescal (Calum), Frankie Corio (Sophie), Celia Rowlson-Hall (Sophie adulte). 1h38.

Avec le caméscope de son père, Sophie, onze ans, souhaite bon anniversaire à celui-ci, 31 ans. Elle lui demandant de se décrire, alors qu'elle s'imagine difficilement comment elle sera à cet âge. C'est la fin des années 1990, Sophie, et son père, Calum, passent ainsi leurs vacances dans un club de la côte turque. Ils se baignent, jouent au billard et profitent de la compagnie complice de chacun. Calum semble plein d'entrain lorsqu’il est avec Sophie. Sophie, quant à elle, pense que tout est possible auprès de lui alors qu'elle se fait de nouveaux amis et vit de nouvelles expériences : première plongée, bains de boue, amitié avec des adolescents qui apprécient sa maturité, premier baiser.

Vingt ans plus tard, Sophie, le jour de son anniversaire, de ses 31 ans, revoit cette vidéo que lui a laissée son père, s'enregistrant une dernière fois dessus alors qu'il entre dans une boite de nuit où se joue Under pressure de David Bowie. Alors que Sophie savourait autrefois chaque moment passé ensemble, elle perçoit maintenant la part de mélancolie et de mystère qui imprégnait parfois le comportement de Calum.

Le film est à la fois le portrait délicat d’une entrée dans l’adolescence d'une enfant de onze ans et celui d'un père qui sait que ce sont ses dernières vacances avec sa fille et qui lui cache alors son angoisse. Sa fille ne peut comprendre cette angoisse que rétrospectivement, en regardant avec des yeux d'adulte la vidéo laissée comme un testament par son père qu'elle comble des images manquantes.

Charlotte Wells, réalisatrice écossaise de 35 ans établie à New-York, tricote cette double lecture de vacances dans les années 90 en alternant courtes séquences vidéo et images cinéma qui en prennent le relais. Ces images cinéma révèlent la splendeur, la grâce d'une relation père-fille pleines d'amour durant ces vacances ensoleillées que les quelques accros (hôtel en travaux, perte d’un masque de plongée, refus de chanter en karaoké) ne ternissent pas. Au début, la lecture du passé, donné comme trop parfait sur des images vidéo qui n'ont, par nature  vocation qu'à enregistrer les meilleurs moments, font craindre la révélation d'un inceste. Il n'y a qu'un seul lit dans la chambre avant la réclamation d’un lit d'appoint. Les séquences de passage de crème solaire ou d’après-soleil sont par nature sensuelles. Mais c'est un autre "aftersun" dont on comprend progressivement qu'il est question.

La substitution d'un regard enfantin à celui d'un adulte font percevoir l'approche de la mort. Ces images cinéma révèlent parfois le simple assombrissement d'un regard mais aussi les images manquantes de la vidéo. Lorsque Sophie imagine son père pleurant à la lecture de sa carte d'anniversaire, si belle et naïve, le plan montre alors le cou de Calum. Une tâche, une plaie tuméfiée évoque la possibilité du sida, maladie qui a peut-être rendu son bras, dans le plâtre, fragile. Sophie avait vu dans l'hôtel deux hommes s'embrasser sans en comprendre alors le sens. Que le spectateur ne sache pas assurément s'il s'agit ou non de Calum en augmente le mystère. Le minimalisme de la séquence est inversement proportionnel au sens qu'on peut lui attribuer. La séquence très longue qui la précède du père errant dans la rue, la nuit, puis s'en allant se baigner seul, loin, évoque aussi une mort en attente.

Quand Sophie adulte, qui vit à toujours à Glasgow, avec son amie qui lui a souhaité bon anniversaire au lit, a terminé sa lecture, la mélancolie d'un bonheur enfantin disparu fait place à la nécessité de vivre quand le vent se lève.

Jean-Luc Lacuve, le 11 septembre 2022