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Paris, 1928. Suzanne gagne sa vie dans le stand d'un forain. Elle est la Vénus électrique : pour 30 centimes, elle promet à qui vient l'embrasser sur scène le coup de foudre; en réalité une bonne décharge électrique dont des rayons remontent aussi vers ses mains. Titus, son patron, sous son apparente bonhomie, l'exploite sans vergogne : sur les soixante francs de la recette hebdomadaire, les frais déduits, il n'en reste à Suzanne que neuf.
Suzanne partage une roulotte avec Camille, partenaire d'un lanceur de poignards qui semble se contenter de son sort sans avenir. Suzanne refuse d'aller manger avec tout le monde et se réfugie sous la roulotte de Gloria, la cartomancienne, pour fumer. Elle l’écoute embobiner une veille femme crédule. Une fois Gloria partie dîner avec les autres forains, Suzanne s'introduit dans sa roulotte à la recherche de baume pour ses mains abîmées et du parfum. Au moment de sortir, surgit Antoine, très saoul, qui veut, selon ce que promet le slogan affiché sur la roulotte, "entrer en contact avec un être cher". Suzanne se presse de mettre l'intrus dehors mais se ravise quand il lui offre un billet de 10 francs. Se servant du soufflet de Gloria et de quelques formules creuses, elle le persuade qu'il est entré en contact avec Irène, morte depuis quelques années. Comme Gloria va rentrer, Suzanne met fin à la séance. Comme Antoine insiste pour revenir, vingt francs à l'appui, elle lui donne rendez-vous chez lui le lendemain, surprise qu'il lui donne une carte de visite.
Le lendemain, dans sa splendide villa, Suzanne découvre Antoine saoul et, de nouveau, n'a aucun mal à lui faire croire qu'elle est entrée en contact avec Irène. Dans le même temps, Armand pénètre dans le jardin, range les bouteilles qui le jonchent et écoute Suzanne faire son petit numéro. Il la poursuit dehors et lui intime l'ordre de ne plus revenir. En revenant, il découvre qu'Antoine s'est remis à la peinture dans son atelier. Il se précipite alors à la poursuite de Suzanne, la suit jusqu'à sa roulotte aux portes de la ville. En le voyant, Suzanne est effrayée et s'apprête à lui rendre l'argent mais il lui propose un marché; si elle parvient à le faire peindre à nouveau, il lui offre deux cent francs par tableau grand format. Comme elle craint de ne pas arriver à tromper Antoine, Armand lui promet de lui donner quelques détails qui l'aideront.
Pleine d'entrain, Suzanne se rend chez Antoine mais celui-ci, sobre cette fois, a décidé de mettre fin à ses séances, ne les estimant pas dignes de lui. Elle repart et simule un évanouissement, et ayant posé des lentilles de contact blanchâtres elle l'appelle Nino ce qui le stupéfie. Elle lui fait alors croire qu'elle est revenue des limbes et a besoin qu'il éclaire sa nuit... de ses peintures. Antoine l'étreint et elle simule l'évanouissement de nouveau. Antoine lui fait croire qu'elle a lévité. Il s'enfuit. Elle revient par la fenêtre chercher des indices pour l'aider à tromper Antoine. Elle découvre le journal intime d'Irène et se précipite dans sa roulotte pour le lire.
En 1919, Irène vit à Paris avec très peu de ressources. Elle pose bénévolement pour de jeunes peintres et affûte ainsi son œil critique en les regardant travailler. Un jour à la recherche de bois pour chauffer sa mansarde qu'elle loue pour presque rien à un vieux maître incompétent, elle rencontre Antoine Balestro,nu, posant en Hermès pour lui. Elle le voit surtout reprendre le dessin du vieux maître dépassé et en le flattant s'empare de quelques bûches. Antoine la rejoint chez elle, et reprenant un dessin maladroit d'elle faite par un peintre médiocre la séduit. Si elle lui offre de partager sa chambre; elle s'interdit de devenir sa maîtresse afin de garder de l'influence sur lui.
Persuadée de son talent, elle lui demande de voir ses œuvres. Au fond d'une boulangerie, celles qu'elle voit la déçoivent. Autant Antoine sait dessiner, autant sa peinture est lourde, terne, peu inspirée. Pourtant un petit rectangle dans une toile déchirée par les rats lui redonne espoir.
Irène va voir Armand et lui propose les tableaux d'Antoine qu'il refuse d'abord avant de les accepter. Près d'un lac, ils mettent fin à leur belle amitié et font l'amour. C'est bientôt la gloire pour Antoine. Mais alors qu'ils partagent un repas dans une brasserie, Irène semble soudainement accablée....
Suzanne va voir Antoine pour une nouvelle séance et aussi récupérer la suite du carnet. S'étant remis à peindre, Antoine demande à Suzanne jouant Irène son avis sur sa peinture: Avec ses lentilles qui la font voir flou, Suzanne distingue à peine la peinture et lui désigne au hasard un petit rectangle dont il se contente. En revenant, Titus croit que ses absences sont dues au fait qu'elle se prostitue dans Paris et sous prétexte de lui enseigner "le regard amoureux" se fit plus entreprenant. Camille le chasse de la roulotte.
Suzanne emmène Antoine au bord du lac tente le coup du regard amoureux. Non seulement c'est un échec mais il semble refuser ses baisers. elle est désespérée. Comment lutter contre Irène ? Mais Antoine s'ouvre à Armand de son amour pour Suzanne qu'il n'a osé manifester. Il craint d'avouer à Irène qui vient le visiter qu'il en aime une autre . Du coup, Armand va prévenir Suzanne qu'elle doit faire semblant d'aimer un peu Antoine et de jouer une Irène qui lui dit s'en aller, ne pas lui en vouloir et d'en aimer une autre. Antoine étreint Suzanne mais ne semble pas prêt à se détacher d'Irène. Suzanne, Au bord du désespoir, va près du lac et s'enfonce dans l'eau.
Camille qui lit le journal d'Irène dans sa roulotte apprend ainsi que Irène est retournée près du lac avec Armand et qu'elle l'a embrassé en remontant de sa baignade. Ainsi quand Suzanne revient à la roulotte; Camille lui apprend éberluée que Irène a embrassé Armand.
Lors de l'exposition, un spectateur reconnaît la Vénus électrique; Antoine se rend sur la foire, entend la phrase par laquelle Irène commence ses séances et comprend tout d'autant qu'il voit Armand arrivé chez Irène avec du champagne. Il décide de jouer un tour à Suzanne et fait croire qu'il se pend. Ainsi quand Suzanne se rend pleine d'ardeur voir Antoine, elle le découvre pendu. Elle rentre et boit le laudanum qu'elle avait repéré dans la roulotte de Gloria.
Armand découvre Antoine empêtré dans ses cordes de pendu et le délivre. Il lui avoue surtout que Irène lorsqu'elle découvrit son infidélité avec son modèle, loin de l'avoir réduite au désespoir au point de se tuer, l'avait libéré de son amour défunt d'Antoine. Elle partit alors immédiatement avouer son amour à Armand. Celui-ci n'en revenait pas du bonheur qui lui arrivait mais à peine eut-il le temps de s'en réjouir qu’Irène mourait, renversée par un bus. Il dit regretter de n'avoir pas parlé avant pour libérer Antoine de sa mauvaise conscience.
Antoine désire retrouver Suzanne mais il arrive trop tard alors qu'elle a fini le flacon de laudanum. Elle ne peut que lui dire regretter de mourir si près du bonheur. Elle monte sur scène et s'écroule, morte. Antoine désespéré embrasse ses lèvres sans vie . Titus ne peut se résoudre à cette tragédie et envoie de puissantes décharges électriques qui ressuscitent Suzanne dans les bras d'Antoine.
La beauté d'un film repose sur des choix et un regard : des choix de mise en scène qui définissent un regard porté sur le monde. Ces choix sont forts lorsqu'ils déclenchent une émotion ou faibles parce qu'attendus, reposant sur un fond commun de clichés admis par le spectateur. L'émotion ne peut surgir que par la force d'une connexion qui surprend ; évidemment, en tout premier lieu, le coup de foudre. Salvadori en donne une illustration surprenante avec le stand forain de la Vénus électrique mais c'est tout le film qui ne cesse de déployer, de travailler le rapport aux images pour nous surprendre et nous émouvoir, à commencer par l'ellipse.
De L'ellipse au rappel d'une image forte transformée
Salvadori est le plus direct héritier aujourd’hui d'Ernst Lubitsch et de sa fameuse "Lubitsch's touch" dont François Truffaut disait que "dans le gruyère Lubitsch, chaque trou est génial ", rendant ainsi hommage à son sens de l'ellipse, la marque de son style, disait-il, qui fait du spectateur un personnage à part entière. La première ellipse de La vénus électrique vient dès le générique avec l'homme qui monte au mât installé dans la fête foraine. En déployant son vaste vêtement, le spectateur peut penser qu'il va tenter de voler et donc se crasher. Un peu plus tard néanmoins, on verra à l'arrière-plan une étroit bac rempli d'eau éclaboussé d'un plongeon. C'est l'ellipse entre les deux moment et à l'instant où elle s'incarne (fait signe) par une image (ici l'éclaboussure de l'eau) qui est comique, sans elle on n'aurait qu'un cliché d'une exhibition foraine.
Une autre ellipse, sonore cette fois, survient lorsque Suzanne prononce "Nino", une fois que réveillée de son faux évanouissement et munie de lentille de contact blanchâtre, elle parvient à attacher de nouveau Antoine à ses talents de médium. On comprend immédiatement que Armand, suite à sa promesse précédente dans la roulotte de Suzanne, a donné cette information.
Mais de l'ellipse n'est qu'un des moyens d'actualiser une information passée. Il peut aussi s'agir de faire revenir un élément préparé de longue date, ainsi le regard amoureux que tente d'enseigner Titus à Suzanne. Celle-ci sur le bord du lac, voulant convaincre Antoine de coucher avec elle, essaie avec application "la tête penché et le regard humide"; ce qui a pour seul effet d'agacer Antoine, mais d'amuser le spectateur.
Tout aussi préparé est le petit rectangle de peinture sauvé des rats dans la boulangerie par Irène. Antoine met ensuite le spectre d'Irène en demeure de le retrouver dans sa nouvelle peinture alors que Suzanne voit flou derrière ses lentilles blanchâtres. Elle lui rappelle aussi le rouge anglais.
Il y a aussi la toile d'Irène qu'Armand exposait dans sa galerie et qui réapparaît chez lui quand Irène vient lui déclarer son amour, signe de son amour constant pour elle.
On mettra aussi sur le compte du jeu avec le temps la narration en accéléré de ce qui est ennuyeux pour Camille dans le journal d'Irène ("de l'extase, du travail, de plus en plus de travail, de moins en moins d'extase") avec les ombres chinoises derrière le rideaux ainsi que la répétition de la figure d’Hermès : Antoine nu dans l'atelier du maître, évoqué par la statue dans le jardin puis par la position acrobatique après la mise en scène du suicide.
Le comique ne repose ainsi pas sur du mécanique plaqué sur le vivant. Tout juste le voit-on avec le caractère mécanique de l'âpreté de Suzanne au gain à chaque fois que de l'argent passe à sa portée, les neuf francs que lui laisse Titus, les dix francs de Antoine et les vingt francs d’Armand.Tout le reste vient d'une mutation, grand sujet de Salvadori.
Actualiser le sentiment amoureux; se rendre disponible à un nouvel amour
La lecture du journal intime permet de se faire succéder les flash-back sur l'aventure d’Irène et Antoine. Irène existe immédiatement par son œil, son intelligence, son énergie à sortir de la misère ne serait ce qu'en repoussant son devenir amoureux. Modèle accablant pour Suzanne, comment s'en tirer sans de telles compétences ?
C'est la fragilité qui lient Antoine et Suzanne. Antoine délesté du poids du passé est disponible pour un nouvel amour, celui de Suzanne attendrie par sa naïveté et la promesse sensuelle faite par Irène sur l'odeur chocolat de sa peau. Pour eux néanmoins il faudra un coup de foudre à réveiller les morts.
Antoine a du succès mais à aucun moment Salvadori ne tente de le faire passer pour un grand peintre. L'intensité des couleurs le rapprocherait d'un fauvisme de bon goût. Mais seuls les correctifs d'Irène donnent la pointe d'originalité dont il a besoin pour se détacher du lot ; succès qu'il semble répéter à l'envie jusqu'à s'affadir. Dans le portrait qu'il fait d'Armand, Suzanne voit tout l'affadissement auquel il s'est laissé allé depuis qu'elle s'est détachée de lui. Soudainement, elle investit le dessin d'Antoine de son œil amoureux pour Armand et transforme un trait mou en un trait doux, une ligne trop grasse en une plus fine, une courbure du nez oubliée qu'elle fait réapparaître.
Surprenant, car arrivant tardivement dans la dramaturgie, cet amour entre Irène et Armand était manifesté depuis l'accrochage de son portrait dans sa galerie. Armand porte aussi le traumatisme du passé, l'arrière-plan de la première guerre mondiale. Évoquée discrètement par un spectateur à la gueule cassée dans le public, la guerre hante Armand par les trop nombreux morts qu'il y a vu, lui-même en revenant estropié.
Si la mort rôde ainsi parfois, le ton est toujours celui de la comédie. Salvadori, tel Molière à la fin de ses pièces, fait intervenir un Deus ex machina, Titus qui fait en sorte que tout est bien qui finit bien soit quelque chose de plus proche du Magic in the moonlight (Woody Allen) que de Nightmare alley (Guillermo del Toro).
Jean-Luc Lacuve , le 23 mai 2026 (suite à la discussion de l'UIA)