Tre piani

2021

D'après le roman d'Eshkol Nevo. Avec : Riccardo Scamarcio (Lucio), Margherita Buy (Dora), Alba Rohrwacher (Monica), Adriano Giannini (Giorgio), Elena Lietti (Sara), Nanni Moretti (Vittorio), Denise Tantucci (Charlotte), Alessandro Sperduti (Andrea), Anna Bonaiuto (Giovanna), Paolo Graziosi (Renato), Tommaso Ragno (Luigi), Stefano Dionisi (Roberto). 1h59.

Monica, sort de chez elle pour aller accoucher à la clinique. Alors qu'elle croit voir arriver son taxi, c'est Andrea, vingt ans qui déboule en voiture, ivre, fauchant une passante, et fonçant dans l'immeuble qu'elle vient de quitter. Andrea effondre ainsi la verrière du rez-de-chaussée derrière laquelle se trouve Francesca, la fille de huit ans de Sara et Lucio. Ceux-ci reconnaissent immédiatement Andréa, le fils du couple de magistrats du troisième. Ils vont conduire leur fille chez les voisins âgés, Giovanna et Renato, qui la gardent souvent afin qu'elle dorme en paix. Pendant ce temps Dora, la mère d'Andrea, est venue rejoindre son fils, emmené en ambulance tandis que Vittorio, son père, vient près de la femme qu'il a fauchée et constate son décès.

Lorsqu’elle rentre de l'hôpital chez elle avec sa fille, Béatrice, Monica découvre un gros paquet cadeau sur le pas de sa porte. Elle explique à Giorgio, son mari, par Skype que c'est son frère avec lequel il est fâché qui l'a offert. Giorgio, constamment à l'étranger pour le travail, lui dit qu’il est impatient de rentrer. Monica va voir sa mère à l'hôpital; celle-ci souffre d'un terrible complexe de persécution qui l'éloigne définitivement du réel. Monica fait part de ses frayeurs au médecin. Elle-même a l'impression de perdre pied comme sa mère dont la folie s'est déclarée avec la maternité.

Un soir, Renato, à qui Francesca a été confiée, disparaît avec l'enfant pendant de nombreuses heures. Lorsque les deux sont enfin retrouvés, Lucio craint que quelque chose de terrible ne soit arrivé à sa fille. Sa peur vire à l'obsession. Il interprète la maturité de sa fille comme une preuve d’un traumatisme, et va jusqu’à agresser Renato à l’hôpital.

Andrea, assigné à résidence en attendant son procès, supplie ses parents de faire jouer leurs relations pour lui éviter la prison. Vittorio, excédé par l’irresponsabilité dont fait preuve son fils, lui jette à la figure qu'il les a toujours déçu. Andrea s’emporte et frappe son père, lui assénant plusieurs coups de pieds alors qu'il est à terre. Quand une nuit la police appelle Vittorio pour lui signifier qu'Andrea est arrête pour avoir contrevenu à son assignation et s'être bagarré, il signifie à Dora qu’il ne veut plus voir son fils. Elle doit choisir entre son fils ou lui.

Lorsque Charlotte, étudiante à Paris, vient rendre visite à ses grands-parents, Lucio, tout à son obsession, est aveugle à ses tentatives de séduction. Elle le piège en l’amenant chez ses grands-parents absents sous prétexte de lire leur mail et s'offre à lui. Lucio refuse puis, attendri par ses larmes, succombe. Il est cependant consterné de lui avoir pris sa virginité alors qu'elle jouait à la fille libérée.

Giorgio est de retour chez lui. Lorsqu'il découvre le cadeau de son frère, devenu un riche agent immobilier, il s'emporte et oblige sa femme à l'accompagner jusqu’à l'agence de celui-ci pour lui restituer le cadeau.

Lors des obsèques de Renato, Giovanna, déclare publiquement sa haire de Lucio qui a agressé son mari et a couché avec sa petite fille.

Cinq ans plus tard. Charlotte sa mère et sa grand-mère ont intenté un procès à Lucio pour viol. Celui-ci vit désormais séparé de Sara même si celle-ci le soutient.

A sa sortie de prison, Andrea est accueilli par sa mère. Il lui déclare vouloir couper les ponts avec ses parents et décider seul de sa vie à venir.


Cinq ans plus tard : Monica a une deuxième enfant ; sa folie devient incontrôlable.

Vittorio est mort. Dora ne peut s’empêcher de toujours lui parler sur le répondeur plutôt que sur sa tombe. Elle n’a plus de nouvelles de son fils. Le  jour où elle va porter les vêtements de son mari à une association pour l’accueil des migrants, le local est attaqué par des manifestants d’extrême droite qui veulent renvoyer les étrangers chez eux. L’un des responsables, qui semble avoir connu son mari, aide Dora quand elle s'évanouit en fuyant l’incendie...

Tandis que les hommes sont prisonniers de leurs entêtements, les femmes tentent, chacune à leur manière, de raccommoder ces vies désunies et de transmettre enfin sereinement un amour que l’on aurait pu croire à jamais disparu.

Le film est en effet porté par ce message que l'amour de ses enfants ne doit pas aller jusqu'à les étouffer de ses angoisses. Vittorio juge trop son fils, Lucio a trop peur d'une agression sexuelle sur sa fille. Monica a les angoisses d'une névrose qui la fait fuir la réalité dans un état de constante inquiétude. Elle tente désespérément d'y échapper. Cette folie incontrôlable rend d'autant plus dérisoires les obsessions masculines qui les conduisent à gâcher leur vie et celle de leur entourage.

Le sourire final d'Andrea, accueillant enfin sa mère, résout la fable proposée par Moretti sur l’importance de l’indulgence vis-à-vis des autres. Message certes apaisant mais on a connu Moretti moins consensuel. Dans Mia madre (2015) encore, il montrait la grandeur, certes douloureuse, à vouloir ne pas lâcher prise face à ses décisions et ses engagements. Message répété dans Santiago Italia (2018). Les métiers et engagements politiques sont ici absents, si ce n’est la figure esquissée du beau-père d’Andrea. Sans doute l’idéal rabattu sur les seules valeurs familiales appelle-t-il en effet a plus de souplesse et à l'espoir, un rien artificiel ici quand même (ce n'est d'ailleurs pas dans le roman), que tout se termine par une danse collective. Pour cela au moins, Moretti reste fidèle à lui-même.

Jean-Luc Lacuve, le 12 novembre 2021