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Histoires de la bonne vallée

2025

Thème : Urbanisme

(Historias del buen valle). Avec : Antonio, Fatima, Gillem, Carles, Norma et Nicolas, Miquel, Tatiana, Makome. 1h32.

Sur des plans tournés en super-8, en noir et blanc, au format 1.66 accompagnés d'une musique de saxophone, se déploient les jours heureux de Vallbona, un quartier limitrophe à la périphérie de Barcelone. Ses petites maisons, ses champs, sa rivière où la baignade est interdite mais où plongent les enfants.

La musique continue sur des images floues au format 1.78 où dansent les seules couleurs des feux des lampadaires ou des voitures. C'est le générique, suivi de cartons : "Vallbona est un quartier limitrophe à la périphérie de Barcelone. Ses terres, exploitées depuis le Moyen Âge, sont irriguées par le fleuve Besos et un fossé millénaire, le canal Rec. Le dernier propriétaire de cet ancien domaine féodal fit établir, au début du XXe siècle, les plans d’une cité-jardin au bénéfice de petits propriétaires. La guerre civile mit un terme au projet, et la vallée resta orpheline de tout plan d’urbanisation. Puis des gens du Sud [de la ville] arrivèrent progressivement".

Quelques plans du quartier situent Vallbona, enclave écologique entourée par une rivière, des voies ferrées et une autoroute. Au centre du quartier apparaît sur une vitre une affichette indiquant une réunion pour le casting d'un film sur le quartier. On y entend Antonio, 90 ans, fils d'ouvriers catalans ; un vieil homme qui voudrait que l'on tourne un western ; Norma, Brésilienne exubérante, accompagnée de Nicolas qui semble un peu perdu ; des nouveaux habitants, Makome ou Tatiana, venus du sud de la ville aux loyers trop chers.

Antonio discute avec une voisine qui habite un petit immeuble tout blanc puis avec un voisin de son âge au sujet de l'éducation qu'ils inculquèrent à leurs filles à leur arrivée ici, quartier alors peu sur. Antonio explique être si triste depuis la mort de sa femme pour qui il abandonna la prêtrise et avec qui il aimait tant danser le tango. Aujourd'hui la piste de danse est craquelée car les grands arbres ont pris racine. Il lui reste les belles photos de leur jeunesse.

Guerin fait parler le vieil homme qui voudrait voir tourner ici un western. Dans le café du quartier viennent discuter puis chanter, Fatima la gitane portugaise, des habitués, femmes et hommes et deux cousines âgées d'une vingtaine d'années.

Dans les jardins, Gillem, fringant nonagénaire, et Carles entretiennent avec passion les potagers qui furent d'abord aussi vitaux économiquement qu'illégaux. Ils sont maintenant entourés de lopins mis à disposition de la ville pour des urbains venus du Sud pour qui ce n'est qu'un loisir et dont les déchets sont susceptibles d'attirer les rats.

Une famille d'origine indienne entretient aussi son potager avec soin et récolte la canne à sucre.

Avec le printemps, c'est l'heure du bain dans la rivière pour le village. Au milieu des rires et des discussions, des plus jeunes aux anciens, se détache le discours de Tatiana, émigrée russe qui tente de protéger sa fille des actualités de la guerre d'agression russe en Ukraine. Ainsi celle-ci a été choquée et meurtrie quand le professeur en a parlé en classe. Tatiana a dû voir le professeur pour expliquer les conséquences de son cours sur sa fille et son refus, comme immigrée, d'être associée à l'agression dont l'Ukraine est victime. Makome et sa fille se disent inquiètes de l'hospitalisation d'Antonio.

Norma essaie d'entretenir la mémoire défaillante de Nicolas en lui posant des questions sur leur vie.

Une réunion d'information est organisée par la mairie pour expliquer le grand chantier qui va détruire une bonne partie du quartier pour creuser une ligne de train souterraine. Des relogements sont nécessaires ainsi que la disparition temporaire du terrain de football. Les habitants réclament en vain une compensation, telle une gare pour rejoindre plus vite le centre-ville.

Miquel vit mal son déracinement dans son appartement au sein des grands immeubles fonctionnels construits pour reloger ceux dont les maisons sont détruites. Il n'a pas même pris le temps d'accrocher ses tableaux au mur ou de tourner son canapé vers la montagne.

Antonio est décédé et le village assiste à la messe des funérailles. Norma et Nicolas habitent aussi les grands immeubles de la reconstruction. Ils sont trop mal isolés pour qu'elle joue du piano et entretienne ainsi la mémoire de son compagnon qui ne parle presque plus mais parvient à danser un peu avec elle, importunant la famille indienne du dessous.

Fatima qui a la chance d'habiter la maison sur la colline qui surplombe les grands immeubles, ramasse des fleurs avec sa petite fille. Une dernière réunion a lieu avec Guillem, Carles et leurs amis avant la destruction des jardins. Fatima vient déraciner les derniers arbres qu'elle peut sauver ainsi que la canne à sucre. De la vitre des appartements de leur immeuble, les habitants voient ce beau et nostalgique trajets des arbres vers le sommet de la colline.

Fatima a replanté la canne à sucre et se souvient avec sa petite fille de son fils, José, aujourd'hui disparu : combien il aimait venir s'asseoir là avec son bébé, sous cet arbre. Celui-ci est mort mais tout autour, elle plante beaucoup, en souvenir de lui.

Comme à son habitude, José Luis Guerin brouille les frontières entre fiction et documentaire. Il révèle les coutures de son film en plaçant dès le départ l'affichette proposant aux habitants de se réunir en vue d'un film sur leur quartier. C'est donc en se basant sur les entretiens qu’il a menés lors de son casting qu'il construit son film, sorte de documentaire de fabulation où les habitants jouent leur propre rôle mais en magnifiant le quartier. C'est d’ailleurs ce que commence par faire Guerin avec ses images en super 8 noir et blanc semblant retrouver un passé d'autrefois, trop beau pour être vrai mais intensément poétique, saisissant la lumière, la végétation et l'eau de la rivière et les enfants qui s'y baignent.

Toutes les générations et nombres de parties du monde sont ensuite convoquées pour dresser le portrait d'une communauté belle et fragile menacée par l'extension du modèle urbain et capitaliste. Les habitants rejouent une dernière fois la baignade heureuse avant qu'un enfant chargé d'annoncer une police qui ne vient pas mais disperse cette foule heureuse

Si le vieux monsieur a suggéré au réalisateur de tourner un western, il en devient bien le personnage d'un autre temps, contemplant au soleil couchant du haut de la colline, un monde qui va envahir son territoire comme l'ombre va envahir le cerveau de Nicolas alors que la mort de son fils fait toujours peine à Fatima et que les informations de l'Ukraine font pleurer la fille de Tatiana.

Les images de Guerin empêchent que les pelleteuses détruisent les souvenirs et peut-être la maison jaune, adossée à la colline, où on vient à pied.

Jean-Luc Lacuve, le 7 janvier 2026

 

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